Image via Youtube

faut-il pardonner taylor swift ?

Avec la tournée de son album « Reputation », la pop star se lance sur le chemin de la rédemption.

|
28 juin 2018, 9:33am

Image via Youtube

C’est assez facile de détester Taylor Swift. Depuis qu'elle a commencé sa carrière (il y a 13 ans), la jeune femme de 28 ans a alimenté les ragots de manière quasi quotidienne. À commencer par des pages de tabloïds assez classiques où se sont étalées ses conquêtes amoureuses : John Mayer, Harry Styles, Jake Gyllenhaal, Tom Hiddleston, Calvin Harris et quelques autres. Suffisamment d’ex pour alimenter six albums, et assez pour qu’Internet et les médias s'en servent pour faire d'elle un coeur d'artichaut dont le geste artistique ne se résumerait qu’à ses amants. Apprendre l'existence d'un nouveau compagnon de Taylor Swift par un magazine, c’est entendre quelque chose de l'ordre de : « J’espère que tu es prêt à ce que Tay parle de toi dans son prochain single ! » Laissons de côté le fait que l’amour et le sexe sont le sujet de 99.999% des chansons pop, cet angle « d’attaque » est surtout un deux poids deux mesures archaïque qui voit les femmes vilipendées pour oser fréquenter des hommes de façon régulière, quand on célèbre dans un même temps les Leo DiCaprio de notre époque comme s'ils étaient des champions du monde.

Pour Taylor, les choses se sont accélérées il y a deux ans après que Kanye l’a traitée de « bitch » dans son morceau « Famous ». Alors qu'il soutenait lui avait fait écouter le titre pour obtenir sa permission, le camp de Taylor Swift niait en boucle. De quoi raviver une embrouille de longue date, datant des MTV Video Music Awards de 2009, lorsque Kanye West déboulait sur scène pendant le speech victorieux de Taylor Swift pour la Best Female Video, hurlant que Beyoncé avait, elle, « one of the best videos of all time ! » Accordons-lui au moins ça : il n’avait pas tort sur le fond et son coup d'éclat a eu le mérite de mettre en lumière le fait que l’industrie récompense souvent des performers blancs au détriment d’artistes de couleur phénoménaux. Mais, interrompre le moment le plus important de la vie d’une artiste de 19 ans en direct à la télé n’est certainement pas la meilleure manière d’élever ce débat.

Revenons au fameux « bitch » d’il y a deux ans. Après que Taylor Swift ait nié bec et ongles avoir autorisé le morceau en amont, en 2016, Kim Kardashian postait sur Snapchat une conversation entre Taylor et Kanye, suggérant (sans le prouver à 100%) que Taylor avait bien donné son accord. Elle en profitait pour traiter Taylor de « serpent » et c’est à partir de là que tout a déraillé. Immédiatement diabolisée, les réseaux sociaux de la chanteuse se sont retrouvés inondés d’émojis serpents, parce que, comme on dit : un émoji vaut mille mots.

Et puis en 2017, Taylor Swift a écrit Reputation, un album émaillé de références cachées à ses relations passées et présentes, à ses amants et à Kanye. Les toutes premières paroles de son single « Look What You Made Me Do » sont largement considérées comme une référence peu subtile au rappeur : « I don’t like your little games / don’t like your tilted stage / the role you made me play of the fool / no I don’t like you. » (« Je n’aime pas tes petits jeux / je n’aime pas ta scène penchée / ni le rôle d’idiote que tu m’as fait jouer / non, je ne t’aime pas. ») Le reste de l’album est également attaché à la notion de mauvaise réputation qui assombri la vie et les relations. Et ça, ça a énervé tout le monde.

"Avec Reputation, elle a ruiné la sienne."

Ça a énervé tout le monde parce que nous étions en 2017 et le monde tombait en ruines. Entre Trump, le Brexit et la désintégration de démocraties supposées solides, Taylor Swift est restée enfermée dans des problématiques dignes d'un bac-à-sable. Dans le même temps, certains militants de l’extrême droite faisaient d’elle une princesse aryenne, une consécration qui ne l’a pas faite réagir outre mesure. Et si ses contemporains ont étalé leur haine de Donald Trump sur Twitter, elle a fait des pieds et des mains pour conserver une forme de perspective politique, ce qui pour beaucoup s’apparentait à une tactique pour conserver ses fans de country, généralement considérés comme profondément Républicains.

À côté de ça, les auditeurs n’ont pas forcément accroché à la musique de Reputation, loin de la perfection pop de 1989 ou de la country-pop catchy avec laquelle elle s'était distinguée en début de carrière. Tout sonnait ici plus forcé, un peu moins cohérent et hésitant entre romance sucrée et fantasmes vengeurs. Avec Reputation, Taylor Swift a ruiné la sienne.

Paradoxalement, c’est une des raisons qui font que sa tournée est aussi phénoménale. À Londres, elle a rempli les travées du Wembley Stadium alors qu'elle y donnait son tout premier concert. Charli XCX a ouvert le bal, après un show incroyable avec des artistes comme SOPHIE, A.G. Cook et Rina Sawayama. Puis Camila Cabello a suivi, avec une voix toujours parfaite, sans doute l’une des meilleures de la pop actuelle. Et quand est venu le tour de Taylor Swift, les deux énormes écrans surplombant la scène taillée en X se sont lentement écartés pour laisser entrevoir une silhouette rouge écarlate. Trois notes de basses ont donné le top départ : « …Ready For It ? »

Ont suivi une série de hits, d’effets pyrotechniques et de popstars volantes. Taylor a tracé sa route de tube en tube avec une confiance et une exécution parfaites. Même si Reputation n’a pas été acclamé comme certains de ses albums précédents, sa production lourde est apparue ce soir-là comme taillée sur mesure pour ce stade caverneux, prouvant au passage que son disque renferme bel et bien quelques monuments pop – parmi lesquels se démarquent « Gorgeous », « Delicate » et « Getaway Car ». Elle a même offert au public quelques pépites vintage comme « Love Story » et « You Belong With Me » puis les hits de 1989 « Blank Space » et « Style » - nous rappelant au passage l’énormité et l’efficacité de son catalogue. Et sa voix, qui, soyons honnêtes, n’a jamais été son plus gros avantage, semblait plus belle que jamais. Tout simplement le genre de concert où l’on n’ose pas aller aux toilettes par peur de rater l’ultime tube ou de louper Taylor jaillissant de la scène principale pour survoler la foule dans un halo doré.

Charli et Camila l'ont ensuite rejoint pour « Shake it Off », un énorme doigt d’honneur à tout ce que les pop stars femmes ont à supporter au quotidien. La diversité de son casting de danseurs a été saluée, et elle n’a pas manqué de les créditer, personnellement ou grâce à un long générique déroulé sur l’écran à la fin du show. Taylor a équilibré son concert avec quelques moments plus subtils, comme lorsqu'elle a joué le morceau préféré de ses fans, « Long Live » sur un énorme piano et que le public s’en est ému jusqu'aux hurlements pendant 5 bonnes minutes. C’est long pour applaudir et crier, cinq minutes. Bref, cette soirée était tout ce que l’on pouvait attendre d’une production de ce niveau-là. Tout ce que l’on peut attendre d’une pop star : des feux d’artifice ! Des fontaines ! Des serpents gonflables géants qui s’élèvent derrière la scène !

Venant de quelqu’un qui a été exclu des sphères internet les plus cyniques, c’est agréable à voir. Alors bien sûr, ce serait super qu’elle utilise son énorme influence pour dénoncer la politique de Trump – mais n’oublions pas qu’il y a quelques semaines, Kanye West s’affichait avec une casquette « Make America Great Again » et affirmait que l’esclavage était un choix. Ces derniers jours il était au premier rang du défilé Louis Vuitton et son dernier album a été adoré par la critique sur internet. Les réponses à leurs engagements politiques respectifs (ou leur absence d’engagement) semblent un tantinet déséquilibrées.

"Sur les réseaux sociaux, notre réputation nous précède plus que jamais auparavant, et elle n'est généralement pas celle que l'on voudrait qu'elle soit."

Au-delà de ça, si le concept de « réputation » de l’album de Taylor Swift a d’abord été perçu au pire comme nombriliste au mieux comme introspectif, il apparaît finalement sacrément pertinent aujourd’hui, dans un monde obsédé par les réseaux sociaux. À une époque, il n’y avait que les célébrités pour expérimenter la dichotomie image publique/vie privée. Aujourd’hui, nous y faisons tous face. Nos personnalités sont jugées à partir d’informations récoltées sur Instagram ou Twitter, qu’elles viennent d’une curation consciente de notre part ou d’une interprétation libre de tous les autres. Et comme l’a dit Taylor pendant ce fameux concert : « Ne laissez pas une réputation faussée gâcher votre bonheur, » avant d’ajouter « Ce qui fait peur avec notre réputation, c’est à quel point elle est parfois déconnectée. C’est ce que les gens disent dans notre dos. Ce que les gens disent quand on n’est pas là. » Avec les réseaux sociaux, notre réputation nous précède plus que jamais, et elle n’est généralement pas ce que l’on voudrait qu’elle soit.

Voir une telle performance, non pas assombrie mais plutôt galvanisée par cette idée de mauvaise réputation, est impressionnant. Et pour tous les spectateurs qui ont déclaré ce soir-là leur amour de Taylor à grand renfort de t-shirts ou de maquillage, cette soirée est restée significative. Si le message qu’ils ont retenu est : gardez la tête haute, peu importe ce que les gens disent dans de vous dans votre dos… je pense qu’il y a pire comme message à propager en tant que pop star.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.