joue-la comme warpaint

En 12 ans de carrière, le gang de filles le plus cool de Los Angeles en a beaucoup appris sur l'amitié et la solidarité féminine.

par Francesca Dunn
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07 Septembre 2016, 1:25pm

Les interviews par Skype, c'est toujours assez stressant. Se montrer ou ne pas se montrer ? Les premières secondes ne sont qu'incertitude(s). Si tu appelles un artiste avec ta webcam en marche et qu'il ne te répond qu'avec le son, tu passes pour un tocard présomptueux, et ton unique option est l'annulation prématurée pour s'éviter 30 minutes de gêne. Si tu appelles sans webcam, on en revient à un appel téléphonique et l'interaction passe à trappe, avec ça une occasion de dévisager ton artiste favori pendant toute la soirée. Heureusement, quand Emily Kokal et Theresa Wayman, de Warpaint, m'appellent depuis leur chambre d'hôtel new-yorkaise, elles optent pour la vidéo. On est en milieu d'après-midi et ça se prélasse confortablement sur le lit de Theresa ; Emily se bande le pied. « Ça n'arrive jamais à Los Angeles, » m'assure-t-elle. « On a énormément marché, ici ». Leur troisième album Heads Up s'apprête à sortir : c'est la promo qui les amène à New York. Hier, elles opéraient un retour aux sources puissant avec leur premier concert ensemble depuis un bon bout de temps, à Brooklyn.  

Leurs interviews passées les ont dépeintes comme un groupe constamment sur la défensive. Aujourd'hui rien de tout ça. J'ai carrément l'impression de m'être invitée à leur soirée pyjama. Ça s'épanche, Emily enlace Theresa : « C'est ma meilleure amie depuis qu'on a 11 ans ! » Elles ont toutes les deux grandi à Eugene, dans l'Oregon, et ont passé le plus clair de leur adolescence à sécher les cours pour faire des virées en voiture, le coude à l'air et le rap à fond. Accompagnée de la bassiste Jenny Lee, elles font de la musique sous le nom depuis maintenant 12 ans. La batteuse Stella les rejoindra peu de temps après. Leurs précédents albums, Undertow et Love Is To Die : des tubes instantanés au même titre que leur clip pour Disco/ /Very, sommet du cool dans lequel elles dansent en slo-motion au milieu d'une route de forêt, entourées d'une partie de la crème des skateurs de LA.

Warpaint, c'est la bande de filles par excellence. Elles connaissent l'importance de l'amitié. « Il y a une certaine sécurité dans ce lien et cette filiation nés du temps qu'on a passé ensemble, » assure Theresa. « On est une famille. » Une équipe de rêve qui ne manque pas d'être réaliste. « Les amitiés que tu as depuis le plus longtemps ne sont pas toujours les plus simples… » admet Emily en riant. « Mais ce sont toujours les plus satisfaisantes, les plus épanouissantes. » C'est assez rafraîchissant d'entendre des artistes parler aussi honnêtement des dynamiques de groupe, un sujet souvent trop tabou. Emily continue : « Le groupe est presque secondaire par rapport à ce travail d'apprentissage à la vie ensemble, en tant qu'êtres humains. Avec le temps, et les unes avec les autres, on apprend à se bonifier. Et c'est ça le but principal, avant la musique qui n'en est que le résultat. » Avec en elle le pouvoir d'inspirer, de transporter, d'émouvoir les auditeurs jusqu'à la transe, leur musique est assez folle, pour un simple « résultat ». 

Après une année consacrée aux projets solos et à diverses collaborations, Warpaint s'est enfin réuni en janvier pour composer Heads Up, un troisième album studio addictif. « Il est plus réconfortant, plus positif, plus ambiance "garde la tête haute !" » explique Theresa. « Ouais, c'est moins "je vais te jeter une balle de foot dans la gueule donc lève la tête !" ajoute Emily en rigolant. « Ouais, pas si sûr, » conclut Theresa. Après s'être fait chacune un petit chemin de croix artistique perso, les quatre filles se sont retrouvées pour travailler leur album de manière expérimentale et décontractée. « On a essayé de fusionner nos styles et de mieux se comprendre les unes les autres, » raconte Emily. « On ne s'est mis aucune pression. » Elles l'ont écrit - parfois ensemble, parfois en paires - dans leur espace de répétition de Downtown LA. Un endroit, selon elles, vraiment pas adapté à l'enregistrement d'un album. On y risque les échos du groupe de métal de la porte à côté ou du fou de reggae du fond du couloir. Mais les fenêtres du sol au plafond qui offrent une vue magnifique sur la LA River ont fini de les conquérir les filles. Elles y ont même fait leur photo de couverture.

« On a voulu s'amuser le plus possible, » m'assure Emily. « Je pense qu'on le mérite ! » En faisant équipe avec le producteur Jacob Bercovici, avec qui elles avaient travaillé sur leur premier EP Exquisite Corpse, elles se garantissaient un album qui sonne immédiatement moins comme une jam session. Le résultat est beaucoup plus dansant que ce qu'elles ont fait avant. Leur premier single, New Song, est aussi funky qu'addictif et suit By Your Side, chanson pleine d'harmonies autour de l'amitié dans laquelle on entend : « Now I'm not alone, got my girls I'm not alone. » Autre chanson à s'échapper du lot : Don't Let Go, moitié bande-son de film d'horreur adolescent des années 1990, moitié Led Zeppelin. Dans son ensemble, l'album présente un éclectisme savoureux (l'une des chansons s'appelle Dre, un clin d'œil à leurs rêveries hip-hop d'ados ?) et, comme l'a remarqué Jenny Lee, marque une évolution du groupe, vers « une version mature de Warpaint. »

Qui dit album dit tournée. Et là-dessus, Theresa et Emily ne sont pas encore totalement sereines. « À notre concert d'hier, on était un peu tendues, un peu raides. Particulièrement avec nos nouveaux sons. On devait vraiment se concentrer, » explique Theresa. Par contre, quand elles sont dedans, elles n'ont pas peur de danser. Quand je discute avec elles de leurs danses préférées, Macarena et YMCA sont évoquées (et reproduites, bien sûr) juste avant que Theresa ne plante le débat avec un Charleston à couper le souffle. « J'adore, parce que c'est impossible de danser le Charleston et d'être triste ! » On frappe à la porte de leur chambre, et comme un parent qui insiste pour que ses gosses éteignent les lumières et s'endorment, leur publiciste leur indique la fin de mon temps imparti. « Oh, mais on est meilleures amies maintenant, et puis on fait que discuter ! » lui crie Emily, avant de jeter un oreiller sur son ordinateur portable et de me dire au revoir. Une soirée pyjama, je vous dis. 

Credits


Texte Francesca Dunn
Photographie Kayt Jones

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