avec snapchat, la révolution féministe est en marche

L'application qui expose selfies ridicules, filtres kawaii et blagues éphémères est la plus belle invention du siècle : un espace récréatif où les femmes n'ont pas à être belles pour s'y faire une place et s'inventer un monde.

|
30 Août 2016, 7:55am

Je suis restée passive quand est tombé sur le monde l'avènement de Snapchat, cette application via laquelle ses utilisateurs partagent photos et vidéos et choisissent la durée de vie de leurs expressions momentanées. Je me suis mêlée un peu tard à cette folie qui ne dure jamais plus de dix secondes et s'évapore toujours dans les 24 heures. J'écris, mais je ne romance pas l'éphémère. On a tous des aspirations furtives. La mienne étant qu'une observation intelligente et riche me survivra lorsque je l'inscris en prose. Et donc je m'attelle le plus souvent possible à cet exercice futile, pour laisser derrière moi une archive virtuelle. Mes souvenirs les plus incandescents finissent sur Instagram. Je partage la version la plus drôle de moi sur Twitter et je travaille à commenter la féminité moderne en ligne et sur papier. Pendant longtemps, on nous a forcées à l'ombre et l'invisibilité. Les femmes devraient aujourd'hui choisir de disparaître ? Et on est censées être enthousiasmées par cette perspective ?

Pendant des siècles, la culture a immobilisé les femmes dans le temps. On a été immortalisées, soufflées en poèmes et rendues silencieuses en prose par des artistes masculins. On est un million de Venus, sans et sous la lumière au bon vouloir. On est Olympia, qui se relaxe sur une chaise. On est Marion Crane, qui hurle sous la douche. Et peut-être que Snapchat nous réservait les mêmes "ambitions". Quand le New York Times donnait son avis sur l'application en mai 2012, le journaliste Nick Bilton décrivait la masse "de photos indiscrètes, aperçues puis disparues." Il racontait comment des photos de femmes à moitié nues illustraient la description de l'appli dans l'Apple Store. Il rajoutait que"les mentions de Snapchat sur Twitter indiquent que les jeunes l'utilisent simplement pour se faire des blagues entre potes, même si l'application a un potentiel moins innocent." J'avais bien aimé ce papier. Très vindicatif et confirmant mes suspicions.

Mais pendant que je peaufinais mon argumentaire anti-Snapchat, certaines des superbes femmes de mon entourage se sont mises à utiliser l'appli. Elles s'échangeaient des photos d'elles, sur un tapis de course, le visage rougeoyant et la peau luisante ; des couchers de soleil fabuleux et leurs repas déprimants du midi au boulot. Mes amies, mes ennemies, mes "hipsters", la barista du trottoir d'en face, ma boss - toutes étaient dans le coup. Et soudain, je voulais prendre part à la conversation. Je voulais prendre des photos hideuses qui commenteraient leur conditionnement éphémère. Au-delà du contenu à caractère sexuel, je voulais marcher dans la rue en faisant des grimaces à mon iPhone. Donc je me suis créé un compte, et il m'a fallu deux semaines pour comprendre ce que j'avais manqué ; les plaisirs dont je m'étais privée. Je me souviens qu'une fois, une amie avait écrit en lettres roses sur la photo d'un océan étincelant : "Encore mieux en vrai." Une vantardise en guise de clin d'œil, une manière de rappeler que la personne qui poste la photo décide de ce que les autres y verront.

Et puis il y avait des gens connus sur Snapchat, des femmes célèbres, de grands noms du féminisme. De temps en temps, quelqu'un venait y partager un moment qui ferait les gros titres et engrangerait des millions de screenshots. Un peu plus tôt cet été, Michelle Obama s'y est mise. Internet a explosé. En février 2015 Madonna a utilisé Snapchat pour diffuser un nouveau clip en avant-première - un choix intelligent qui colle assez avec une femme qui a toujours voulu maîtriser sa propre narration. Et quand Amandla Stenberg a pris le contrôle du compte Snapchat deTeen Vogue pour promouvoir sa couverture du magazine en janvier 2016, elle a utilisé cette occasion et ce médium pour annoncer sa bisexualité. Elle n'a pas pris deux pas d'élan et une grande inspiration pour le proclamer solennellement. Non, elle l'a juste mentionné, comme elle l'aurait dit à un pote ; pas pour provoquer quoi que ce soit, mais comme la simple affirmation d'un fait. "C'est vraiment difficile d'être réduit au silence, et c'est éreintant de se battre contre ton identité et de rentrer dans un moule qui n'est pas le tien," disait-elle."En tant que femme, noire et bisexuelle, je suis passée par là. On ne peut pas être étouffées. On est censées exprimer notre joie, notre amour, nos larmes et être fortes et courageuses." Elle rajoutait que les femmes ne devraient« jamais renoncer à leurs principes". Et, le regard planté dans l'objectif : "Me voilà, devant vous, naturelle."

On entend beaucoup d'histoires sur Snapchat et pourtant, elles sont loin de révéler TOUT ce qui s'y déroule réellement - beaucoup de stories tombent dans le trou noir du web sans faire de vagues, même lorsque la personne qui les poste se prénomme Rihanna. En fait, l'essence même de Snapchat induisant la disparition instantanée, il est admis que tout est permis : un regard, un fragment d'existence, un pétage de cable, une blague vaseuse, qui disparaît aussi vite qu'il ou elle est apparu(e). En ce sens, il n'est pas étonnant que Snapchat ait un peu échappé aux vagues de harcèlement, aux déversements de haine et de mépris auquel Twitter nous donne accès, au quotidien. Il a échappé aux filtres qu'Instagram colle insidieusement sur nos existences pour les rendre plus lisses, plus socialement acceptables. À la place, Snapchat permet aux femmes, de tout bord et tous horizons, de se présenter au monde telles qu'elles sont. C'est presque une révolution : nous sommes là, nous existons et nous ne sommes rien d'autre que ce que nous sommes. Intactes. Le temps d'une, trois ou dix secondes.

C'est en tout cas ce que la journaliste du New York Times Magazine, Jenna Wortham, soutenait dans un article publié en mai 2015 : "Facebook, Instagram et Twitter ont une esthétique commune, qui pousse les gens à agir d'une manière similaire - à savoir, cette volonté quotidienne pour tout un chacun de sortir de l'ombre, comme si on attendait qu'un agent de mannequins nous découvre. Mais Snapchat n'est pas un lieu ou seuls les beaux sont admis à l'entrée. Snapchat est l'endroit qui nous pousse à être ce que nous sommes." Si les réseaux sociaux présentent des versions améliorées de nous-mêmes (qu'elles soient politiques, engagées, belles, pleines d'esprit) Snapchat n'a aucun videur à l'entrée. Par extension, c'est un lieu d'expérimentation personnelle qui nous invite à nous voir et nous montrer telles que nous sommes ou comme nous aimerions être. Il ne censure pas, ne dicte pas ce que doit faire ou dire le corps. C'est un espace de libre expression, beaucoup plus cool et bienveillant que le reste de la toile. C'est un monde imaginaire où le mauvais gout est le bienvenu et au sein duquel il est communément admis de vomir des arcs-en-ciel, de se transformer en créature diabolique ou en raton laveur flippant. Vous êtes ridicules, et c'est tant mieux parce qu'accepter (comme pouvoir) être ridicule est trop rare par les temps qui courent. Surtout quand on est une femme et qu'on est soumise au regard patriarcal qui impose, malgré le temps qui passe, toujours plus de limites au corps de la femme, juge ce qu'elle porte, comme elle se maquille et la hauteur de ses talons. Pensons un instant à l'Olympia de Manet. Regardez-la, imaginez-la propulsée au 21ème siècle, avec son iPhone et l'apple Store à sa disposition. Elle aurait sans aucun doute cédé aux sirènes de Snapchat et accepté de se détendre un peu à grand renfort de filtres arcs-en-ciel. Elle n'en avait pas le droit d'y penser à l'époque. Mais quelle femme n'a pas rêvé de se laisser aller, de jeter son corset aux orties et de rejoindre le monde cool et bienveillant des ratons laveurs ? Aucune.

Plus intimiste et irrévérencieux que ses pairs, Snapchat est une ode à l'auto-dérision, l'acceptation et la découverte de soi. Versatile, éphémère, drôle, anodin, chaque post Snapchat se fait le miroir moderne du journal intime de notre enfance. On peut le partager avec qui on veut, quand on veut et le brûler ensuite. Plus que tout, Snapchat est une récréation. En vue des récents événements, et de la distorsion de la notion de liberté, qu'elle soit religieuse, vestimentaire, culturelle ou juste d'expression, Snapchat est votre meilleur pote.

Credits


Texte Mattie Kahn
Image : modification of 'Olympia' by Édouard Manet, 1865