tous fictifs mais tous blancs : où sont les minorités dans le fantastique ?

Quitte à abandonner le réel, autant le sublimer, non ?

par S Von Reynolds
|
18 Février 2016, 10:33am

Ça saute aux yeux. Même dans l'univers ou la planète fort fort lointaine du système science-fiction, les héros demeurent majoritairement blancs et masculins… Et hétéros. Les elfes et les sorciers font désormais partie intégrante de notre quotidien. Et leur étrange homogénéité n'a pas laissé tous ses spectateurs indifférents :

« Vos personnages sont les stéréotypes fictifs du politiquement correct. Est-il vraiment nécessaire que la population se confronte à un monde imaginaire calqué sur le réel ? Pour ma part, je lis de la science-fiction pour m'éloigner de ce monde (...) J'espère que vous arrêterez de vous soucier d'intégrer du politiquement correct et des traits grossiers dans l'univers fantastique que vous créez. Les films et les séries sont là pour ça, pas besoin d'aller chercher du fantastique pour s'imprégner du réel. Merci d'y réfléchir ! »

Ce témoignage est celui d'une lectrice de science-fiction qu'elle adresse à un certain écrivain. Elle y déplore l'absence de femmes de couleur dans ses romans fantastiques. Un bref retour sur l'histoire du genre nous plonge dans l'univers hyper-saturé qui s'inspire du Seigneur des Anneaux, reprenant généralement le décor imagé d'une Europe médiévale, où de nobles humains anglo-saxons combattent les forces diaboliques, toujours vêtues de noir, et dont les noms évoquent la plupart du temps les contrées lointaines d'Orient - comme les Suderons et les Orientais de Tolkien. Si la science-fiction s'est engagée dans la problématique ethnique ou celle du genre, le fantastique, dont les racines puisent dans l'histoire européenne, est un genre profondément teinté de nostalgie - et d'un certain conservatisme. Je me souviens d'un livre, dont j'étais particulièrement fan gamin, qui s'appelait Magic's Pawn. Le personnage principal possédait de super pouvoirs et un poney médiumnique. Il était gay. La trilogie est souvent citée dans le top des romans fantastiques et queer. Malheureusement, les livres sont, de notoriété publique, vraiment mauvais. Quoiqu'il en soit, quand on écoute l'auteure aujourd'hui, elle est tout sauf un exemple de diversité dans la littérature fantastique. Lorsqu'on lui a demandé si elle comptait intégrer des personnages transsexuels dans ses livres, l'écrivain a répondu que ce ne serait pas vendeur. En fait, c'est une question de business, de marketing. Et oui, ce n'est pas le seul domaine touché par cette peur de l'autre ou de l'intégration. Là où le fantastique est plus que concerné par cette problématique - en 2007, lors d'une conférence autour de ce genre littéraire et cinématographique organisée par le magazine Fantasy, le débat tournait autour de cette question, éminemment dans l'air du temps : les personnages de couleur dans la littérature fantastique.

Le genre n'a jamais connu autant de succès qu'à l'heure actuelle. Ses prémisses ? Une certaine décennie 1990, étendue jusqu'au début des années 2000 qui a vu l'essor fulgurant des séries comme Buffy contre les Vampires, Slayer, Charmed, ou même Harry Potter, sans parler de l'ascension remarquée d'un auteur comme Neil Gaiman… Bref, notre soif de fantastique n'a jamais été si insatiable. Une fois relégué au terme de ''fiction spéculative'', le fantastique est non seulement devenu extrêmement populaire mais il s'est également doublé d'un ethos sexy, voire noble, des adjectifs qu'on attribue plus aisément à la frange élitiste de la ''fiction littéraire''. Mais la diversité n'égale pas la popularité. Game of Thrones, qui symbolise à son paroxysme l'attrait que le monde entier a aujourd'hui pour le fantastique, s'est distingué de ses prédécesseurs pour son intégration des gay et des personnages de couleur dans son scénario. Reste que dans le monde de Westeros (le gros de l'intrigue) est majoritairement dominé par des figures blanches. Les autres sont relégués en toile de fond - mais, au moins, ils existent.

« Le surnaturel a toujours investi la réalité de certaines minorités. Le fantastique ne se restreint pas uniquement à la fiction mais se double d'une dimension sociale et politique ancrée dans notre quotidien. Alors pourquoi le fantastique perd sa dimension politique lorsqu'il redevient fiction ? »

Ce n'est pas seulement l'engouement général et extérieur pour ce genre qui le rend chaque jour un peu plus ouvert. L'intégration progressive des minorités au sein du fantastique doit beaucoup à ses lecteurs, du moins ceux qui entendent répondre à un autre parti au sein de leur communauté et qui aimeraient bien que leurs personnages restent hétéros et bien blancs, au même titre que l'industrie qui alimente ces clichés.L'exemple a été donné dans Destroy, une série de plusieurs numéros réalisés par le magazine Lightspeed. Certains titraient '' Queers Destroy Fantasy'', ou ''Women Destroy Fantasy'', un clin d'oeil et un pied-de-nez évidents à toute une communauté de lecteurs qui clame encore que ''ce type de personnes'' va ''détruire le côté fun du genre''. L'auteure noire de romans fantastiques N.K Jemisin s'est fortement exprimée sur ce sujet, elle qui est une des seules à faire figurer des personnages principaux de couleurs et à les inscrire dans un contexte historique. La fondation de Littérature Speculative (Speculative Literature Foundation), très engagée dans ce débat, offre des bourses de mérite aux auteurs qui participent à la visibilité des minorités dans leurs oeuvres, et récompensent ceux qui prônent la diversité sous toutes ses formes, ''sans prendre en compte la notoriété des écrivains''.

« Finalement les éditeurs et les maisons d'édition en général savent que les livres se vendront mieux lorsque les héros sont blancs et hétéros. »

Sortons un instant de l'univers fantastique littéraire ou cinématographique : la radicalité et la notion de magie ont toujours été intimement liées entre elles. Il suffit de se pencher sur le spiritualisme et le mouvement féministe de l'époque Victorienne, sur l'occultisme moderniste, ou encore sur l'apport de la sorcellerie dans la cause queer et transsexuelle, maintes fois mise en avant et analysée dans la presse, ou du groupuscule anarchiste WITCH qui s'est fait connaître pour ses positions politiques engagées contre les phénomènes de gentrification à Chicago, par exemple. Le surnaturel a toujours investi la réalité de certaines minorités. Le fantastique ne se restreint pas uniquement à la fiction mais se double d'une dimension sociale et politique ancrée dans notre quotidien. Alors pourquoi le fantastique perd sa dimension politique lorsqu'il redevient fiction ? Tout est une question de fric. Finalement les éditeurs et les maisons d'édition en général savent que les livres se vendront mieux lorsque les héros sont blancs et hétéros. Dans les consciences collectives, ce schéma hétéronormé dans le fantastique est devenu complètement banal.

L'univers fantastique n'a pas toujours été un concentré de stéréotypes, mais ce schéma a assuré la pérennité et la popularité grandissante du genre. Si l'on observe un changement dans le casting des personnages et leur diversité, il serait toutefois prématuré de parler de révolution. Beaucoup reste à faire et pas besoin d'être un expert en sci-fi pour remarquer les prémisses d'une ouverture du genre vers un paysage plus tolérant - ou du moins, non-excluant.

Tagged:
harry potter
Fiction
Games of Thrones
fantastique
Buffy contre les vampires