le regard d'une femme sur les stripteaseuses de las vegas

La photographe Autrichienne Stefanie Moshammer a immortalisé la ville aux mille tentations et s'est immiscée dans l'intimité de ses danseuses.

par Emily Manning
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10 Décembre 2015, 6:10pm

Stefanie Moshammer est née à Vienne mais c'est Las Vegas qu'elle a choisi d'immortaliser. Son dernier livre Vegas and She comprend une section intitulée "What happens in, stays in" autrement dit "Ce qui se passe à Las Vegas reste à Las Vegas". Au programme : grosses voitures, motels à thème et stripteaseuses en petite tenue. Mais les séries de Stefanie ne sont pas qu'une collection de jolies choses. Elles nous invitent à se défaire des clichés que l'on se fait de la ville des mille péchés.

Ses portraits des stripteaseurs et stripteaseuses, comme ceux des consommateurs du divertissement à outrance, ont la beauté simple du quotidien : ils sont présentés aux côtés de paysages, de natures mortes ou des intérieurs miteux des chambres de passage. On retrouve dans son livre des extraits du roman d'aventures Looking Glass de Lewis Carroll. Stefanie - à l'image des femmes qu'elle photographie - parvient à recréer un monde onirique, aux confins du réel. Alors que son exposition démarre aujourd'hui à Vienne et qu'elle s'apprête à décoller pour Rio de Janeiro, on a rencontré la photographe pour parler de Las Vegas. 

Qu'est-ce qui t'as poussé à photographier Las Vegas ?
J'y suis alléeune première fois pour un séjour d'une semaine avant d'y revenir pour ma série de photos. Après ces quelques jours passés là-bas, j'avais très envie d'explorer plus en profondeur cette ville, d'en comprendre les mythes, les légendes. Je me demandais qui se cachait derrière tout ce désir sans cesse renouvelé de sophistication. Les gens cherchent à aller dans un endroit où rien n'est vrai ou presque, tout n'est qu'illusion et désirs. C'était un peu un challenge pour moi. Je voulais découvrir ce qui se cache sous la glace et les raisons pour lesquelles Las Vegas rend accro. 

Tu viens de Vienne. Je me demande comment vous voyez Vegas de là-bas ?
Avant de m'y rendre, j'avais en tête une image assez primitive et naïve de cette ville. Je n'aurais jamais cru que les gens puissent y vivre. Dans ma tête, c'était une ville du divertissement, point. En tant qu'européenne, on a toutes ces images qui défilent et qui viennent des films. Quand on y arrive, on a envie de tout immortaliser, de rendre tout le réalisme de la ville en images. 

Comment as-tu rencontré les modèles qui posent pour toi et où les as-tu photographiés ?
C'est un mélange d'horizons et de gens : j'ai appris à en connaître certains lors de mon premier voyage, d'autres ont croisé ma route dans les rues. Je connaissais une stripteaseuse du nom de Shannon par un ami commun. Elle a été ma première connexion dans le milieu du striptease et m'a présenté à ses collègues. Je les ai shootées dans leurs appartements ou dans des chambres d'hôtels. Je suis reconnaissante qu'elles m'aient fait confiance. Je voulais montrer à quel point les gens, les intérieurs des maisons et les paysages se ressemblent et s'assemblent à Las Vegas. Mon but était de réaliser des portraits de manière poétique et métaphorique pour révéler l'atmosphère de leur monde, plutôt que de faire un reportage très premier degré sur chaque femme. 

Tes photos parviennent à retranscrire l'intrigante superficialité des lieux - quel rôle joue l'illusion dans ton travail ?
Je voulais recréer un espace complexe, ambigu, des images qui s'éloignent de la réalité - un monde en dehors de l'ordinaire. Je m'inspire du reportage mais mes séries sont plus allégoriques, ça offre au spectateur une liberté plus grande. Vegas est pleine de mystères. Je veux que les spectateurs se questionnent. 

La série s'appelle Vegas and She. Pourquoi ? Qui est "elle" ?
Je vois "Vegas" comme une personne de sexe masculin. Découvrir la ville, c 'est comme rencontrer quelqu'un. "She" c'est le pôle opposé, l'antithèse. "She" c'est moi et les femmes que je photographie. Les rôles des hommes et des femmes sont très bien établis dans les clubs de striptease : le désir masculin est le rouage qui active la machine. C'est un jeu avec des règles strictes. Dans cette cour de récré, les filles se créent une identité nouvelle, elles sont une version idéalisée du désir masculin. 

Les femmes sur tes photos se sont-elles senties objectivées ? Est-ce que tu t'es posée la question ?
Les droits des stripteaseurs sont quasi-nuls à Vegas. Ils n'ont jamais de contrat et sont considérés comme des auto-entrepreneurs. Ils finissent leurs mois grâce aux tips qu'ils reçoivent. Et tout ça dépend des relations qu'ils entretiennent avec leur manager. De mon point de vue, je n'aime pas la façon dont sont traités les stripteaseurs ou stripteaseuses. Mais celles que j'ai rencontrées ne se sentent pas particulièrement exploitées par l'industrie. Shannon par exemple, m'a dit aimer l'indépendance que ce job lui procure. Elle travaille dans plusieurs clubs de la ville et ailleurs. En tout, j'ai photographié sept femmes. La plus jeune avait 19 ans, la plus vieille 50 ans. Elles avaient toutes un avis sur la question mais de manière générale, elles s'accordent toutes sur la nécessité de se faire de l'argent. Je n'avais pas envie de leur parler des conditions de vie des stripteaseuses en général. C'est toujours bien de poser des questions quand on est photographe, mais j'ai préféré interroger et questionner une ambiance plutôt que des faits tangibles et réels. Ma série est finalement très mélancolique, à l'image des femmes sur les photos.

Qu'est-ce que tu veux transmettre à ceux qui vont regarder tes photos ?
Une ambiance, une question, un débat, n'importe, quelque soit la réaction. Il s'agit juste de prêter un peu d'attention à un monde qui nous est inconnu.

@stefanie_moshammer

Credits


Texte Emily Manning
Photographie Stefanie Moshammer

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