j'ai coiffé et écouté les problèmes des plus grandes actrices des années 1990

Jason Rail a maquillé et coiffé les stars qui ont fait les nineties. Rencontre avec un psychologue.

par Hannah Ongley
|
11 Avril 2016, 7:44am

Photography Jason Rail

Sur l'Instagram de Jason Rail il y a une photo polaroid de Parker Posey, debout devant une inscription "OBEY", une perruque blonde platine sur la tête et des lunettes de soleil en forme de cœur sur le nez. Le cliché avait été pris sur le tournage du film culte de Gregg Araki, The Doom Generation, sorti en 1995. Rail était en charge de la coiffure et du maquillage de l'ensemble des acteurs du film. Associé à la meilleure réplique du film : "I'm gonna lob his dick off like a chicken head.", ce look restera à jamais gravé dans les mémoires, peut-être autant que la coupe que Rail avait pensée pour Posey alors âgée de 16 ans. Posey et Rail sont encore amis mais le cliché était resté planqué pendant des années au fond d'une boîte à chaussures avec d'autres images témoins des dessous des films indépendants des années 1990 : on y trouve des clichés de Posey et Marilyn Manson à la fête de l'avant-première de House of Yes, un autre de McGowan à 18 ans lors du premier jour de tournage de Nowhere et le casting de Clockwatchers (1998) mangeant des sandwiches triangles sur des plateaux couverts de plastique rouge. Le tout saupoudré de moments de liberté propres à l'apogée de la nuit et de la mode new-yorkaise des années 1990.

"Je n'ai même pas de smartphone," m'avoue Rail au téléphone depuis San Francisco, où il bosse désormais en tant que coiffeur ambulant. Mais il a un iPad qu'il a utilisé pour faire passer ses photos de sa boîte à chaussures à son compte Instagram. "J'aimerais bien en faire un album photo", indique-t-il. Une requête souvent formulée dans les commentaires qui parsèment son compte. On a demandé à Rail comment c'était d'être le baby-sitter d'actrices en plein dans les troubles de l'adolescence et de photographier le poster de Doom Generation avec McGowan et sa perruque bon marché.

Parker Posey pendant la première nuit de tournage de The Doom Generation (1995)

Tu as dû être très proche de ces gens-là. Il y a quelque chose de très spontané dans ces clichés, ce qui change de ce que l'on voit habituellement sur Intsagram aujourd'hui...
Aujourd'hui, beaucoup des jeunes voulant devenir maquilleurs sont dans une optique très "Regarde comment je suis bon - à transformer cette jolie fille en un véritable fantasme." C'est compréhensible ; si la lumière est bonne et que le plateau est super et que tout se goupille parfaitement - génial ! mais ce qu'ils ne réalisent pas c'est le rôle de psychiatre et de baby-sitter émotionnel que tu dois remplir, parce que tu es la dernière personne que l'actrice ou l'acteur voit avant de rentrer en scène. Alors si tu te plains du prix de ton loyer, de tes relations amoureuses ou de ton chat mourant, tu vas rapidement les emmerder. Les gens ne réalisent pas à quel point tu es en charge du ressenti de ces gens. Si c'est une comédie, tout le monde est généralement de bonne humeur. Mais si c'est un film indépendant, il y aura toujours quelqu'un qui se fait tuer ou bien amocher. Je me rappelle d'une actrice en particulier, qui m'avait dit "Oh mon Dieu, s'il te plaît ne me regarde pas." Son personnage se faisait violer et elle m'a dit "Ne me parle pas, tu me fais trop sourire."

Lisa Kudrow et Parker Posey sur le plateau de Clockwatchers (1997)

La coiffure et le maquillage dans Doom Generation sont devenus cultes. Notamment la coupe de Rose McGowan.
Ce qui est marrant, c'est que trois jours avant que l'on finisse de filmer, j'étais encore à Los Angeles et je me souviens être passé en voiture devant le poster de Pulp Fiction. On y voyait Uma Thurman allongée sur un lit en train de lire un journal intime ou je ne sais quoi. Elle avait un carré d'un noir troublant et même si les cheveux de Rose dans Doom Generation n'étaient pas noirs, ils étaient tout de même assez sombres, et elle aussi porté un carré ! Du coup, tout le monde me disait "Oh c'est cool, tu t'es inspiré de Pulp Fiction." Et moi je rétorquais : "Nooooon !" Mais je me souviens avoir tapé "coupe au carré" sur Google. Rose, dans Doom Generation et Parker dans House of Yes sont apparues dans Google Image. J'étais hyper content ! Ce qui me plaisait le plus à l'époque, c'était de faire partie du processus créatif et discuter avec Gregg Araki, ou d'autres réalisateurs, de la personnalité du personnage, de son passé, de ses finances. C'était intéressant de discuter avec les réalisateurs, ça les poussait à s'impliquer davantage dans le personnage et sa psychologie. Vers la fin de ma carrière dans le cinéma, c'est simplement devenu "Fais juste en sorte qu'elle soit belle." Il n'y avait plus aucune conversation.

Parker Posey et Marilyn Manson à la soirée d'avant-première de The House of Yes (1997)

C'est marrant que tu parles de baby-sitting, parce que certains de ces acteurs étaient très jeunes à l'époque.
Mon Dieu, oui. J'avais la réputation de bien m'entendre avec certaines actrices qui "posaient problème", comme Rose, Annabela Sciorra, Penelope Ann Miller... Je ne sais pas pourquoi, mais elles étaient particulièrement sympathiques et douces avec moi et volontairement méchantes avec les autres. J'ai essayé de prendre de la distance avec tout ça. Comme je l'ai dit avant, elles s'en foutaient que tu aies une carie ou des problèmes financiers. Tu devais écouter leurs problèmes, genre "Mon dieu, il y avait un peu de jaune dans mon blanc d'œuf, j'ai pas pu le manger," et répondre un truc du genre "Comment tu as fait pour tenir toute la journée ?!" Voilà la partie du boulot à laquelle on ne te prépare pas vraiment. Parfois tu dois les calmer, d'autres fois les rassurer et les motiver.

Rose McGowan pendant le premier jour de tournage de Nowhere (1997)

Comment tu t'es retrouvé à bosser sur ces films ?
Quand j'étais plus jeune, j'avais quelques potes un peu plus âgés que moi qui étaient coiffeurs. Ils étaient tous apprentis à Vidal Sassoon. Le propriétaire à l'époque était Christopher Brooker. Il venait de Londres et s'était installé à San Francisco. Ça coïncidait avec le moment où mes amis y étaient. Je servais toujours de cobayes à leurs expérimentations capillaires. Je suis devenu ami avec les propriétaires et Christophe a fini par m'envoyer à la Vidal Sassoon Academy de Los Angeles. J'avais coupé et coloré les cheveux d'une amie. Elle travaillait dans un magasin de vêtements sur Haight Street. Une fille y est venue un jour ; elle tournait dans un film punk rock. Elle avait besoin de fringues pour son personnage et d'une coupe de cheveux. Elle a dit à mon amie "J'aime bien ta coupe - qui t'a coupé les cheveux ?" Ils m'ont demandé de lui couper les cheveux comme si c'était elle qui se l'était fait toute seule. Ils n'avaient pas de budget, mais j'ai adoré. La productrice tournait un film à Los Angeles quelques mois après, et m'a demandé si j'étais intéressée. Ce film, c'était Doom Generation.

Devon Odessa et Staci Keanan sur le tournage de Nowhere (1997)

À quoi ressemblait ta vie à l'époque ? Tu passais ta vie en boîte ?
Ouais. J'avais aussi l'habitude de traîner au Chelsea Hotel avec mon meilleur ami Zaldy et son ami Matthew Anderson. Zaldy est designer et Matthew s'occupe - encore aujourd'hui - des cheveux et du maquillage de RuPaul. Je fréquentais Susanne Bartsch et toute l'équipe qui va avec, j'allais en boîte - d'ailleurs la nuit dernière j'ai fait la fête avec Richie Rich, c'était marrant. J'en posterai une photo, bientôt. Les années 1990 étaient tellement libératrices.

À quel point étais-tu impliqué dans le monde de la mode à l'époque ? J'ai vu que tu avais posté une photo du premier défilé de mode de Gwen Stefani, au show de Vivienne Westwood.
Ouais, je m'étais occupé de la coiffure sur ce défilé. Je travaillais avec un gars qui s'appelle Danilo et qui s'occupe des cheveux de Gwen Stefani. À ce moment-là, je venais de San Francisco pour m'occuper de la coiffure sur la fashion week. Je me transformais en midinette au contact de ces mannequins. Je connaissais toutes les campagnes qu'elles avaient faites, leur pays d'origine, l'agence dans laquelle elles étaient. J'étais en admiration. Avec les actrices, je m'en foutais un peu - elles font leur boulot, je fais le mien. Mais les mannequins me rendaient fou. Surtout à cette époque. Ce que je préférais, c'était les défilés Todd Oldham et voir Cindy Crawford, Naomi Campbell, Kate Moss et Christy Turlington déambuler sur le podium. Le même degré d'excitation qu'un gars en montée d'acide à un concert de Led Zeppelin.

@nosajliar

Beyoncé et Jason Rail sur le tournage du clip de Work It Out (2003)

Credits


Texte Hannah Ongley
Photographie Jason Rail

Tagged:
cinema
Gregg araki
Mode
Photo
1990
beauté
Doom Generation
Jason Rail