le new-york des années 1970 n'a jamais été aussi cool

De la série Vinyl signée Scorsese à l'adaptation de Just Kids au petit écran en passant par la résurrection du vinyle, pourquoi notre génération fantasme les seventies ?

par Jim Farber
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01 Mars 2016, 11:40am

courtesy hbo

Comme une image d'Epinal, le New-York des années 1970 revient hanter 2016. La série la plus désirable du moment, Vinyl, forcément signée HBO et Sorsese, recrée l'atmosphère downtown de la ville, submergée par les pattes d'Eph' et les plateformes shoes. Le roman d'un jeune auteur Garth Risk Halberg, City on Fire, nous ramène quant à lui dans un Bronx en pleine ébullition artistique et créative. Et l'irrévérencieux Just Kids de Patti Smith, la biographie qui retrace l'évolution du punk,  sera bientôt adapté sur le petit écran avec Showtime. Netflix et Bas Luhrman, de leur côté, présenteront The Get Down, série sur les prémisses du hip hop et du disco.

Jamais le souvenir de New-York n'a été aussi vif. Mais les raisons qui nous poussent à s'en souvenir sont plus complexes qu'on ne le croit. Les conjonctures sociales, économiques et culturelles du vieux New York inspirent les nouvelles générations. S'ils ne sont pas à l'origine de ces projets multiples, les Gen-Xers sont les premières cibles que les scénaristes comptent toucher.

Rien que le titre de la nouvelle série pensée par Scorsese, Vinyl, crée un pont entre les générations des seventies et d'aujourd'hui. D'après les chiffres de la Record Industry Association aux Etats-Unis, les ventes de vinyles en 2015 ont connu une hausse phénoménale, jamais atteinte depuis 1989 - l'année pré-CD et format poche. Plus éloquent encore, la moitié des vinyles auraient été achetés par les moins de 25 ans l'année dernière. Leurs ventes ont rapporté à l'industrie plus de 60 millions de dollars. Pour les acharnés du vinyle en 2016, quoi de plus cool qu'une série qui retrace leur évolution et leur essor dans la société américaine ?

The Get Down, au même titre que Vinyl, jouent sur la porosité entre les époques, notamment par le biais de la mode. L'univers glam-rock ou disco des seventies qui plaçait l'excentricité vestimentaire au-dessus de tout (contre le naturel feint de la génération hippie), se retrouve aujourd'hui dans la pop - Lady Gaga, Rihanna ou Kanye West n'auraient pas la même influence s'ils troquaient leurs tenues couture hyper-stylées contre des pyjamas.

Mais de l'autre côté, The Get Down met le doigt sur les problématiques raciales et sexuelles de l'époque - problématiques on ne peut plus actuelles. Baz Luhrman explore les dessous des contre-cultures noires, latines et gay qui se sont affirmées à l'ombre des regards, dans les clubs légendaires de New York. Les gay noirs occupaient le devant de la scène à l'époque, un scénario ultra-désirable pour les jeunes générations qui peinent à se faire entendre, encore en 2016. Le DJ Larry Levan (pionnier et initiateur du succès du club Paradise Garage) et son crew - Joey Llanos, Dave Depino et Francois K - mixaient des sons sur lesquels Andy Warhol, Grace Jones ou Stevie Wonder se déhanchaient.

Mais The Get Down, c'est aussi la promesse d'une résurrection du hip-hop, un retour sur sa naissance et son influence sur le paysage musical. Aujourd'hui, le hip hop n'a jamais autant fait vibrer la pop - et de fait, perdu un peu de sa splendeur révolutionnaire. Revenir sur ses premiers pas, c'est remettre sur le tapis son engagement politique et sa capacité à enregistrer et retranscrire chaque pulsation du monde.

Avec Just Kids, les lecteurs ont pu s'immiscer dans l'intimité du couple le plus punk de l'époque, j'ai nommé Mapplethorpe et Patti Smith. Aux prémisses de leur relation tumultueuse, Mapplethorpe explorait les limites de sa sexualité aux côtés de la scène gay new-yorkaise libérée et underground, dans les clubs miteux Mineshaft et Anvil où se déroulaient soirées SM, fétichistes et passes. Smith et Mapplethorpe formaient le couple le plus libéré et le moins conventionnel de leur temps - ils sont les précurseurs d'un rejet viscéral des normes, de la dichotomie du genre et de la sexualité bien rangée.

Comme une injonction à la tolérance, la sexualité libérée de Robert Mapplethorpe nous ramène aux prémisses de la révolution gay. Car avant d'être une préférence sexuelle, l'homosexualité était une revendication, un comportement, une identité à part entière et qu'il fallait à tout prix défendre.

Cette sexualité, Mapplethorpe l'a déifiée dans son art. Ses nus masculins continuent de nourrir controverses et débats enflammés. Après le mantra de l'amour libre érigé par les sixties, la décennie 70 a prôné haut et fort le plaisir sexuel pour en faire son mot d'ordre. La liberté passait par la sexualité, ouverte, déviante, décuplée. Bref, une vision du monde moins binaire qu'en 2016 si l'on en croit les récentes agitations autour du mariage gay, qui semble préoccuper toute une partie de la population apeurée que des hommes ou des femmes se tiennent par la main. 

Le New-York des années 1970 évoque systématiquement un cool immuable, éternel. Bien avant l'avènement d'internet, la mode, l'art et la musique se déployaient en souterrain, à l'ombre du regard voyeuriste des maisons de production et bien loin de la puissance vampirique du mainstream. L'underground vivait son âge d'or. Mais l'apparition de la toile et de la connexion à outrance en a sonné le glas. En ce sens, Vinyl et City on Fire donnent a voir une ville qui vit et bouge en dehors du mainstream et de la pop et prouve que la création a su vivre sur les bords des sentiers battus.

Les réalisateurs de la série Vinyl et de Just Kids ne se contentent pas de remettre les premiers sons hip-hop au gout du jour. Alors que toute une vague punk et rock semblait s'essouffler, ce nouvel engouement pour les codes esthétiques et culturels des années 1970 porte également un nouveau regard sur la scène rock de l'époque.

Après tout, les années 1970 sont bien connues pour être la décennie de la drogue, du sexe libre, bref de l'abandon de toute une génération aux plaisirs charnels et chimiques qui apparaissaient comme les exutoires d'une jeunesse suffoquant sous le poids d'un gouvernement conservateur et belliqueux et qui se voyait menacée par un nouvel ennemi, le sida. Il n'est donc peut être pas surprenant de voir apparaître un tel retour aux codes esthétiques des années 1970. Ils résonnent ensemble dans un nouveau contexte de violence politique et sociale qui n'est pas sans rappeler celui des générations passées. 

Credits


Texte : Jim Farber
Image courtesy HBO

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