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on vous présente kikagaku moyo, les porte-flambeaux du psyché japonais

Au lendemain de la sortie de leur nouvel album, on a discuté avec le groupe chevelu de (l'absence de) culture drogue au Japon, de la scène musicale à Tokyo et de leurs (pas du tout) fréquentes visites chez le coiffeur.

par Francesca Dunn
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13 Juin 2016, 4:50pm

Le rock psyché a connu un succès retentissant au Japon dans les années 1960 et 1970. Se caler sur le son et le style des groupes occidentaux était une bonne idée. Disons que la machinerie ne suivait pas. Aujourd'hui, avec un son unique regroupant des éléments du rock des années 1970, du folk, du krautrock et de la musique indienne, le groupe Kikagaku Moyo ("formes géométriques" en japonais) s'est donné pour objectif ultime de faire de la musique qui transporte, qui libère l'esprit et le corps. On a profité de leur passage à Londres pour s'asseoir avec eux, discuter et bouffer des pommes avec le chanteur Tomo Katsurada et le batteur Go Kurosawa…

Salut Kikagaku Moyo ! Vous êtes en tournée en ce moment. Dans quel(s) pays avez-vous eu les meilleures réactions ?
G : L'Amérique, c'est fou. Les gens sont surexcités, complètement bourrés, et n'écoutent pas vraiment.
T : Au Japon, c'est l'exacte opposée.
G : Au Japon, tu n'es pas supposé parler pendant que quelqu'un joue. Donc c'est très bien d'avoir un public attentif. Et c'est aussi beaucoup plus stressant.
T : Grave. T'as l'impression d'être jugé en permanence. Les gens sont plantés comme des « i » et tweetent sur le concert, s'il est super, ou nul.
G : En Europe, c'est différent… C'est assez cool de jouer en Angleterre. Peut-être parce que le pays a une culture très rock'n'roll.

À quoi ressemble la scène psyché japonaise en ce moment ?
G : Elle est assez restreinte.
T : Ouais, il n'y a pas beaucoup de groupes… Il y a nous et quelques groupes plus âgés comme Acid Mother Temple. Et dans les plus jeunes, il y a Minami Deutsch.

Ils ont signé sur votre label, GURUGURUBRAIN, non ? Donc vous maintenez vous-même cette scène à flots, non ? En signant les gens que vous aimez.
T : Ouais ! On garde un œil sur des groupes venant d'autres pays d'Asie, aussi. Il y a tellement de trucs géniaux cachés.

Parlez-nous un peu plus du label…
G : On se concentre sur la scène musicale asiatique. Pour nous et pour beaucoup de groupes asiatiques, c'est vu comme l'ultime réussite de signer sur un label américain ou européen, parce que c'est là que se trouve le gros du marché. Mais on s'est dit qu'il était temps de prendre les choses en main et de les faire à notre façon.
T : Et comme on a déjà joué et tourné en tant que groupe aux Etats-Unis et en Europe, on a pu se monter un réseau et se faire distribuer dans le monde entier. On essaye d'encourager tout le monde à faire de même. 

Vous remarquez un style de psyché différent selon la ville d'où viennent les groupes ?
G : Ouais. Ça se ressent même entre Tokyo et Osaka. Les groupes sont généralement plus tarés et plus extrêmes à Osaka. A Tokyo, c'est plus timide.

Pourquoi, selon vous ?
G : Disons que l'esprit d'Osaka est plus fort, plus fier. C'est la deuxième plus grosse ville, les gens là-bas s'en tapent de Tokyo !
T : Donc ils ont trouvé un style à eux et ils sortent du lot.
G : Ils pensent que les gens à Tokyo sont trop branchés et passent leur temps à essayer d'être cool. Ouais… la scène musicale d'Osaka est d'un très bon niveau..

C'est intéressant, il y a eu une très grande scène psyché au Japon, mais sans la culture de la drogue qui va généralement de pair…
G : Ouais, c'est sûr, comparé à l'Europe et aux Etats-Unis. Depuis qu'on est petits on écoute de la musique américaine, anglaise. On connaît la culture psyché des années 1960, le mouvement hippie. Le japon y a aussi eu droit dans les années 1960, mais c'était plus un mimétisme du style et pas de l'idéologie derrière. Bon après ils ont eu la Guerre du Vietnam, ce qu'on n'a pas eu. Mais aujourd'hui, on s'imagine parfois avoir vu ces groupes mythiques, et prendre de la drogue. Mais ce n'est pas le cas, donc on se demande un peu quoi faire. On aime être super extrêmes dans notre musique, parce qu'on ne connaît pas la limite… on ne sait pas comment on jouerait sous acide.
T : Ouais. Du coup on utilise notre imagination.
G : On aime surtout comment les groupes de rock psyché des années 1960 utilisaient divers instruments ; comme ils étaient ouverts à différents genres musicaux, allant parfois jusqu'à parler dans leurs morceaux, mélangeant des sonorités très heavy et des styles plus folk… ils étaient follement libres.

Vous avez monté le Tokyo Psych Festival il y a quelques années…
G : Ouais. En gros, en revenant des Etats-Unis on a monté un groupe, puis on a rapidement réalisé qu'on aurait nulle part où jouer. Donc on a commencé à monter nos propres événements pour essayer de rencontrer des groupes similaires au notre. Mais les spectateurs étaient soit étrangers soit vieux - très peu de jeunes japonais y trouvaient de l'intérêt. Du coup maintenant, on a une scène au Liverpool Psych Festival à la place.

Vous pensez que cet intérêt pourra s'accroître un jour ?
T : Oui, ça commence à être le cas. Tout doucement.
G : Les tendances musicales mettent toujours du temps à arriver au Japon… Donc peut-être que quand la musique psychédélique sera has-been en Europe, elle arrivera à Tokyo, et les fans devront venir jusqu'ici pour en écouter et pour en jouer !

Que pensent les autres scènes musicales de vous ?
G : Comme on n'a pas joué beaucoup de concerts au Japon, certaines personnes pensent qu'on vient d'un autre pays. C'était naturel pour nous d'aller en tournée ailleurs. À Tokyo, tu dois payer pour jouer.

Vous devez payer pour jouer en concert ?
T : Ouais le système ne ressemble à rien d'autre. Il n'y a aucun promoteur pour les petits groupes.
G : Et ce n'est pas près d'arriver. Mais le côté sympa de tout ça, c'est que si tu payes, tu peux jouer ce que tu veux, où tu veux.
T : C'est peut-être pour ça qu'on a de la bonne musique expérimentale. Parce qu'autrement ce serait très dur pour un promoteur d'organiser des concerts de groupes aussi extrêmes.

Où conseillerez-vous à quelqu'un qui va à Tokyo d'aller pour écouter de la musique psychédélique en concert ?
G : Il y a un studio de répétition très cool qui s'appelle DOM, à Koenji, un peu éloigné du centre. C'est là qu'on vit. C'est vraiment pas cher, 5 ou 10 balles.
T : Habituellement, les concerts à Tokyo, même les concerts très locaux avec des groupes inconnus, coûtent 25 balles. C'est très cher, donc personne n'y va. A part les amis !
G : Il y a énormément de gens qui ne vont jamais voir de concert.

C'est très différent ici. Quelles sont vos grosses influences du moment ?
T : Les films. J'adore les films. J'en mate plein avec notre bassiste.

Quel genre de films ?
T : Des films de série B et de la mauvaise science-fiction. Dernièrement j'en ai eu marre de me mater du film d'art et d'essai expérimental des années 1960. Ça commençait à m'ennuyer donc je me suis à regarder plein de films fantastiques des années 1980. C'est vraiment trippant. Les choses arrivent sans aucune explication, les costumes sont faits à la main et il y a un tas de créatures complètement barrées. Prends Une Histoire Sans Fin, par exemple… Les mauvais films fantastiques sont vraiment géniaux.

Si votre discographie était la bande-son d'un film, ce serait lequel ?
T : Un film de Sergei Parajanov. Il a fait des films dans les années 1960 et 1970, avec des costumes magnifiques et d'histoires inspirées de personnes vivant au Kazakhstan et en Russie. Ils se déroulent au milieu de fabuleux paysages de forêts et il s'y passe plein de rituels étranges. 

La prochaine fois que vous vous ennuyez, vous devriez doubler ses films avec votre musique. Parlez-nous de vos paroles. C'est quelle langue ?
G : Ce n'est pas du japonais. On chante juste des sons.
T : Ouais, on ne veut pas non plus qu'il y a trop de sens à nos chansons.
G : Le sens est entre les mains de l'auditeur. Parfois il y a du sens, mais ça dépend de ce qu'il se passe pendant que je chante.

Auquel cas le sens change ?
G : Exactement. À chaque concert, chaque disque, j'ai une vision différente quand je joue.

House in The Tall Grass semble plus calme que ce que vous avez sorti avant.
T : On voulait ce genre de son. Parce que notre dernier disque, Forest of Lost Children, était beaucoup plus éclatant. Là on voulait donner l'impression à l'auditeur qu'il nous écoute de très loin. On avait en tête cette image d'une maison isolée dans la neige, des différentes perspectives d'où l'on peut l'apercevoir et de la neige entre vous et la musique, absorbant tous les sons.

Idéalement, que voulez-vous que votre public ressente et pense ?
T : On veut juste que les gens passent un bon moment… ou peut-être même qu'ils dorment pendant qu'on joue.

D'étranges rêves sont garantis…
T : Ouais. Qu'ils dorment ou qu'ils s'imaginent des choses. Le plus grand des plaisirs, c'est d'inspirer et de pousser quelqu'un à créer quelque chose à son tour. Parfois des gens nous envoient leurs dessins, c'est super. On adore ce genre de retours - cet échange d'énergie.

C'est quoi le dernier rêve dont vous vous souvenez ?
G : Notre joueur de sitar nous en a raconté un il y a quelques jours. Il était sur un vélo qui s'est envolé d'un coup…
T : Comme dans E.T.
G : Ouais, et il volait en direction de la lune. Il s'approchait de plus en plus, jusqu'à s'enfoncer dans la lune pour découvrir que l'intérieur était fait de jaune d'œuf. Et il s'est réveillé.

Superbe. Pour finir, vous allez souvent chez le coiffeur ?
T : Une fois par an. J'ai les cheveux tellement épais que l'été je suis obligé de les couper un peu pour voir de l'air. Mais en hiver, ça aura la fonction d'une écharpe, bien chaude. C'est comme ça qu'on survit !

Credits


Texte Francesca Dunn
Photographie Lily Rose Thomas

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