Capture du clip "Heat" en version acoustique de Sopico. 

le rappeur sopico n'est pas là pour chanter des berceuses

Le rappeur parisien vient de sortir son premier album, Yë. Il délaisse le format guitare-voix qui lui avait permis de sortir du bois en 2016 et livre un projet superbe, entre flow calme et intrus lourdes.

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mars 13 2018, 11:05am

Capture du clip "Heat" en version acoustique de Sopico. 

Il faut bien constater une chose dans le rap d’aujourd’hui : de plus en plus, les rappeurs se présentent seuls sur scène, les deejays sont souvent relégués au troisième plan, les instruments apparus sous l’impulsion de The Roots et consorts sont retournés à la cave… Alors il est vrai que lorsque l’on voit Sopico débarquer, on pense forcément à un mec à contre-courant. S’accompagnant à la guitare, il livre des raps calmes, acoustiques et ce depuis son premier projet, Mojo, EP sorti en juin 2016. Mais attention, si sa guitare est devenue sa marque de fabrique, ce pour quoi on l’identifie au premier coup d’œil et à la première écoute, elle est aussi un arbre qui cache une forêt de sons bien éloignés de ce format. Le meilleur exemple est son premier album,, paru en 2018. « J’ai commencé à jouer de la guitare assez jeune, en fait, et quand je me suis mis à rapper, le plus simple c’était de m’accompagner à la gratte. Je n’étais pas sûr de ce que je voulais faire, j’ai sorti quelques vidéos… Plus ça allait, plus je m’apercevais que cet instrument pouvait prendre de l’importance au sein de ma musique. »

Logique, dans ce cas, que commence par un titre guitare-voix, « Bonne étoile ». Mais très vite, dès le second morceau, cette tranquillité disparaît. Place aux intrus, à la prod, qu’il assure lui-même, fait rare dans le rap français. « Entre mon premier projet et le second, je me suis tellement tenu loin des studios d’enregistrement que j’ai eu envie de me mettre à l’épreuve. J’ai fait beaucoup d’instrus, une quarantaine en un an, et j’en ai gardé treize. Il fallait que je compose, que je touche un maximum d’instruments, je n’ai pas eu besoin de réfléchir. » Après « Bonne étoile », la guitare-voix disparaît de , pour de bon.

On l’a dit plus tôt, le rap de Sopico est calme. Sa guitare impose-t-elle une certaine sérénité (sentiment rare dans le rap) ? Assure-t-elle une ambiance intimiste ? « Non, ça vient surtout du fait que j’ai composé beaucoup de musique dans ma chambre, à 3h du matin, avec des voisins qui n’aiment pas trop qu’on fasse du bruit la nuit. J’ai toujours eu ce rapport très intimiste à l’instrument, mais dans cet album, j’essaie de casser cela, ce côté berceuse. C’est quelque chose que j’adore faire, mais j’aime aussi aller à l’opposé. » Sopico, Sofiane dans le civil, a grandi dans le 18e arrondissement de Paris. Un quartier qui, en ce moment, fait éclore une volée de rappeurs. En tête : Hugo TSR, Georgio, et donc lui. « J’ai énormément de souvenirs autour de Marx Dormoy, de La Chapelle, de la Goutte d’Or, de Jaurès… C’est un quartier qui m’a mis des choses devant les yeux, qui m’a montré des différences. Il y a beaucoup de communautés, et les gens s’entendent globalement très bien. Je suis heureux d’avoir grandi là-bas, j’ai pu connaître des choses sur les autres, leurs origines, leurs musiques… Si j’avais vécu dans un endroit plus froid, où les gens se regardent moins, je n’aurais peut-être pas fait de musique. Et puis la présence du rap dans Paris Nord est forte, il y a quelque chose autour de la fête, de la culture underground… J’ai vécu au milieu de tout ça. »

Malgré son attachement à son quartier, à sa ville, Sopico rappe son envie d'ailleurs dans « Kirby » : « Je voulais voyager, quitter ma ville. Je suis comme attiré par l’extérieur, et ce projet représente ça. C’est comme partir d’un endroit qu’on connaît très bien pour mieux revenir. C’est aussi l’envie de le dire aux gens qui écoutent ma musique. J’ai envie de partir, mais je continuerai à faire de la musique sans interruption, parce que s’il y a un fil conducteur dans ma vie, c’est bien ça. » Difficile de ne pas penser au titre du premier album de Kendrick Lamar, Good Kid, M.A.A.D. City.

Malgré cela, est plus lumineux que ses précédents projets. En témoigne cet « Interlude », placé au milieu de la tracklist. Des bruits de rue, et Sopico qui parle : « Mon téléphone m'éclaire à la place de la Lune / J'pense à ceux à qui j'ai pas eu l'temps dire au revoir / J'serai vivant d'avoir construit, aimé, haï ou détruit / J’suis le fruit qui vient d'tomber de l'arbre / J’vois ma vie comme une chute pleine de plaisir ». Il nous explique : « Quand j’ai fait Mojo, je travaillais beaucoup la nuit. Là, j’ai bossé dans un rythme beaucoup plus éclairé. Du coup, j’ai fait des rythmes sur lesquels je n’avais jamais eu l’occasion de poser. Des rythmiques caribéennes, trap pure et dure… Tout ça avec, tout de même, la touche organique de la guitare. »

La guitare, encore. Parallèlement à son album, il mène une série de morceaux intitulée Unplugged. Parmi eux, « Heat », sur lequel il reprend en arpège les premiers accords de « Staiway To Heaven » de Led Zeppelin, à mi-chemin entre le sample et l’acoustique. Il confie adorer ce groupe. « et le projet Unplugged, ce sont deux projets très différents, très distincts. Beaucoup de choses se sont passées dans ma vie entre-temps. Yë, c’est la synthèse de mon rapport au studio, du travail pur de la musique. Unplugged, c’est plutôt ma vision organique. Je n’ai besoin de rien, juste d’un seul outil avec lequel je peux interpréter absolument toutes mes chansons. » Sopico bosse aussi sur un nouveau projet studio, un mini-EP, Ëpisode 2. Il devrait sortir en 2018, rapidement, et on a une hâte assez folle de l’entendre.