la fête est finie, le film sur la drogue qu'on attendait

Dans « La fête est finie », Zita Hanrot et Clémence Boisnard interprètent deux toxicomanes sur le chemin de la rémission. i-D a rencontré Marie Garel-Weiss, la réalisatrice de ce premier film sincère et lumineux.

par Marion Raynaud Lacroix
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28 Février 2018, 2:14pm

Euphorie, délires et hallucinations visuelles : si l’imagerie liée à la drogue est particulièrement dure, elle peut aussi se révéler très cinématographique. De Requiem for a dream à Trainspotting, le thème a donné des films à la fois mythiques et traumatisants, laissant rarement à leurs personnages la possibilité d’entrevoir le jour d’après - celui où la fête s’achève et où la vie peut enfin (re)commencer. Il y a six ans, Joachim Trier réparait l’injustice avec Oslo 31 août, un film qui prenait la mesure des difficultés d'un jeune à reprendre sa place dans un monde qui ne s’était lui, jamais arrêté de tourner. À travers La fête est finie, Marie Garel-Weiss ranime une énergie similaire : elle raconte le parcours de Céleste (Clémence Boisnard) et Sihem (Zita Hanrot), deux jeunes toxicomanes qui se rencontrent dans un centre de désintox. Inspiré de son histoire personnelle, le film condense le talent de deux actrices prometteuses et parvient à transcender le sujet de l’addiction. Entre révoltes et fragilités, défaites et ascensions, La fête est finie raconte aussi l’histoire d’une jeunesse qui préfèrerait tirer les rideaux sur le jour qui se lève plutôt que d'affronter la violence du monde. i-D a rencontré la cinéaste à l’origine d'un film où, au-delà de la drogue, le combat pour être libre se mène contre soi-même.

Comment est venue l'idée de ce film ?
L'envie de faire un film est très ancienne. Je travaillais en tant que scénariste pour des réalisateurs et en les observant, je me disais « ils ont ce truc que j'ai pas ». Les scénaristes se plaignent souvent du côté vampirique, intrusif et obsessionnel des réalisateurs, mais on se rend compte aussi que c’est un métier qui demande des qualités particulières. Je me disais que j'étais trop épicurienne, trop flemmasse, qu’il y avait quelque chose chez moi qui ne pourrait pas tenir un projet sur cette longueur-là. Comme je me suis beaucoup investie dans les œuvres des autres, j’ai dû me réapproprier mon propre regard, arrêter de me dire « qu'est-ce qu'il ferait, lui », « qu’est-ce qu’elle ferait, elle ? ». Il y avait ce sujet très personnel, que je proposais au milieu de deux ou trois autres quand je discutais avec des gens et auquel on me ramenait toujours. J'en avais un peu peur. Je sentais bien que c'était facile d'attirer l'attention sur cette histoire-là mais que pour l'écrire et pour parler de ce moment de l'après, ce serait très ténu. Je crois qu'un bon sujet est un sujet qui résiste. En tous cas, je peux le dire de celui-là.

L’addiction est un sujet très peu traité au cinéma, sinon de manière très spectaculaire et traumatisante. Comment l’expliquez-vous ?
Je pense que ça va changer. L’imagerie collective autour du toxicomane a pu faire des films magnifiques : Panique à Needle Park, Requiem for a dream.. Même Trainspotting, je ne l'ai pas revu récemment mais c’est un film qui transcendait quelque chose, qui n'était pas collé au réel. Ou bien Las Vegas Parano : tout d'un coup, on ne parle plus d'addiction, on entre dans un délire émotionnel, hyper cinégénique. Mais le toxicomane est représenté comme il est ressenti - un « truc » désincarné, quelqu'un d'uniforme, qui fait toujours les mêmes choses, qui est en haillons dans la rue, qui vous harcèle, qui n'a pas d'endroits où dormir… Quand on est dans cet état-là à ce moment de sa vie, c'est exactement la façon dont on se ressent. C’est pour ces raisons que je n'ai jamais voulu faire un film sur ce moment-là.

Si elle est omniprésente d’un point de vue narratif, la drogue reste hors-champ tout le long du film. Pourquoi ?
Je pense à Retour à Brooklyn d'Hubert Selly. Même dans son côté hyperréaliste, il y a des accumulations d’anecdotes tellement dingues, que le livre en devient surréaliste. Dans les parcours d'anciens toxicos, il y a des situations improbables à tel point qu’elles peuvent en devenir drôles. Je pense que tous les spectateurs savent que la drogue est spectaculaire, qu'on peut l'injecter, la sniffer, la gober... c’est d’ailleurs ce que dit Céleste au tout début du film. Je voulais me débarrasser de tout ça, c'est pour cette raison que la première scène la montre en train de balancer tous les noms des produits, et la façon dont elle les prend. Je n'avais pas envie que ce soit illustré. Parce que peu importe ce qu’on prend, comment on le prend, l’addiction reste la même : la grand-mère de 80 ans qui prend 40 Lexomyl par jour depuis 40 ans est elle aussi une toxico. Les drogues varient avec les époques, avec les gens… En ce moment, j’ai l’impression que des jeunes de plus en plus jeunes vont vers des choses extrêmement violentes.

La recherche d’intensité, au-delà du rapport à la drogue, n’est-elle pas aussi une façon de parler de la jeunesse ?
Je me suis beaucoup posé la question. Pour moi, qui ai commencé hyper jeune, la drogue faisait écho à cette recherche de « comment vivre ? » - j’avais une envie de vivre telle que rien ni personne ne pouvait y répondre. Je ne me sentais à ma place nulle part mais j’étais quand même dans une recherche de vie, dans quelque chose qui n’était pas du tout mortifère. Et puis tout d'un coup, on prend un truc au mauvais moment, sans doute avec les mauvaises personnes - il y a tout un contexte… Ça ressemble au moment où l’on tombe amoureux : on peut se refaire l'histoire dix fois, se dire « ce soir-là, j'étais avec untel et unetelle, dans tel endroit, à tel moment et c'est pour cette raison que je suis tombé amoureux de lui ou d'elle ». Il faut le dire : au début, quand on prend ça, on obtient une réponse incroyable à toutes ses questions. Ça comble tout, on se dit : ça y est, j'ai compris. Très vite, ça devient l'enfer. Et puis il y a des gens qui peuvent prendre quelque chose et pour lesquels ce ne sera jamais l'enfer, parce qu’ils pourront continuer à « faire la fête ».

C’est justement assez flagrant dans la diversité des parcours de toxicos qui sont présentés à travers le film : tous ne sont pas accros à la même substance, comme si la dépendance était aussi une rencontre entre une personnalité et un produit.
Et un moment. C'est un peu comme une dépression qui entraîne un passage à l'acte. On se dit « tiens, s’il avait tenu 2 jours de plus, il se serait passé quelque chose qui aurait pu l’empêcher de faire ça. » Il y a un vrai moment et c'est pour cette raison que la dépendance ressemble si fort à l'adolescence – dans cette recherche de vie, de lien. On a le sentiment d'être toujours à côté des autres, pas avec les autres, regardé par les autres ou d’envier les autres. Il y a quelque chose de très compliqué avec l’autre et la drogue vous libère du besoin de l'autre. Il devient possible de fonctionner sans lui et c'est un grand soulagement quand cette relation pose problème. C'est pour cette raison que quand on retire sa substance à un drogué, il se retrouve avec les mêmes problèmes que quand il a 14 ans - qu’il en ait 10 ou 20 de plus. C’est pour ça que ces deux filles sont ultra vivantes, ultra à vif et ultra en danger – elles sont sans repères.

Est-ce pour transmettre cette difficulté d’être à l’autre qu'il fallait voir les personnages passer par le centre de désintox ?
Le centre fonctionne vraiment comme une micro-société avec des représentations et des âges différents, sauf que ce qui lie les gens, c'est ce même problème de dépendance. Le centre n'est pas le sujet du film mais je suis passée par Apt, la structure créée par Kate Barry et c'est un endroit qui m'a sauvé la vie. Par moments, j'avais l’impression de vivre la colonie de vacances que je n'avais jamais connue ! Il y a des règles strictes : on te met des barrières jusqu'à ce que tu te cognes à toi-même et que tu décides de rendre les armes. Il se passe des choses incroyables dans ces centres. Je me souviens d'une dame dont je me suis inspirée pour l'un des personnages, c’était une ancienne gymnaste d’une soixantaine d’années qui répétait « je comprends pas pourquoi je suis là, je me suis jamais droguée, j'ai jamais volé personne ». Quand on lui demandait « mais alors, qu'est ce que tu fous ici ? », elle disait « j'ai juste bu un petit coup de trop ». On a fini par apprendre qu'elle avait mis le feu à son resto et que l'un de ses enfants avait été grièvement blessé… Le déni est tellement puissant ! Dans un centre, quand quelqu’un vous confronte, ce n'est pas juste un sport, c’est une manière de dire « rends-toi » pour que ça puisse aller mieux.

Les scènes collectives sont très fortes. Comment les avez-vous travaillées ?
Dans le centre, c'était très écrit, il fallait que tout le monde soit familiarisé avec le texte. Je n'aime pas trop les improvisations, le relâchement total n’est pas forcément toujours intéressant. Après, pour ce qui touche aux scènes de réunions [de toxicomanes en sevrage], il y en a une qui a été tournée un jour où, par miracle, on avait deux caméras. Il y avait des acteurs mais j’avais aussi invité des amis pour faire de la figuration. Tout d'un coup, on s’est dit qu’on allait faire une vraie réunion et là, les gens se sont mis à parler - ce n’était pas une improvisation parce qu'ils racontaient quelque chose d'eux. En me retournant, je vois le chef électro qui pleure : c'était hyper émouvant. Ça m'a échappé, ça a échappé à ceux qui l'ont fait, parce qu’il y avait l’envie de parler et que ça a créé une véritable écoute.

L’imaginaire autour de la drogue véhicule volontiers des images de corps marqués qui ne correspondent a priori pas aux images de Zita Hanrot et Clémence Boisnard. Qu'est-ce qui vous a poussée à leur faire confiance ?
D’après ce que j'ai vécu, ma copine et moi étions sans doute un peu au bout du rouleau, moins en forme qu’habituellement, mais on restait quand même très jeunes. Dans ces réunions, j'ai vu beaucoup de gens qui s'en étaient sortis et qui restaient hyper juvéniles. Je ne saurais pas comment l'expliquer, je ne dis pas qu'il faut prendre de la drogue pour rester jeune mais chez un toxico, il y a parfois quelque chose de l’ordre du grand enfant. Je voulais qu'on ait envie de ces filles là. Elles sont belles sans être intimidantes et assez enviables pour qu'on se dise « putain merde » ! Quand on est jeune, on nous répète sans cesse qu’on a tout pour être heureux et qu’il faudrait en profiter, sans comprendre qu’on puisse aller mal. Mes deux personnages représentent cette jeunesse, belle, attirante mais qui ne va pourtant pas bien.

La fête est finie a déjà un beau parcours en festival, c’est un film qui a réussi à trouver son public malgré le sujet délicat qu’il aborde. Pensiez-vous pouvoir toucher autant de monde ?
J'étais très naïve. Les gens qui accompagnaient mon projet me rappelaient que c'était un sujet sensible, ma productrice s'est lancée sans me le cacher. Moi, je voyais plutôt l'universalité du sujet et de cette amitié : j'avais envie de faire un film populaire. Il n'y a rien qui m'émeut plus quand à la fin de la projection, je vois que les gens ont les yeux rouges et qu'en même temps, ils peuvent y trouver de l'espoir, du courage et une autre manière de voir les choses. Ça n’a rien de thérapeutique, c’est simplement qu’au cinéma, j'adore assister à un parcours à la fois éreintant et lumineux. C'est ce vers quoi je voudrais tendre.

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