oui les réseaux sociaux nous font du mal... mais maintenant, on fait quoi ?

Les effets néfastes des réseaux sociaux sont actés, mais notre addiction en reste quasi inchangée. Sarah Raphael, rédactrice chez Refinery29, nous donne ses conseils pour une utilisation plus saine.

par Sarah Raphael
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09 Janvier 2019, 10:43am

Cet article a été initialement publié dans le numéro d'i-D The Superstar Issue, no. 354, Hiver 2018

« Je ne m’inscrirais pas là-dessus, si j’étais toi, tu seras incapable de le gérer, » m’avait pourtant prévenue mon frère. Nous étions alors en 2006 et je venais de rejoindre ce tout nouveau truc nommé Facebook. Un site où l’on pouvait épier les vies de tout le monde. Je voulais rejoindre ce réseau pour vérifier si mon petit ami de l’époque m’avait trompée. Au fond du trou, et ne répondant plus vraiment du sens commun, je m'engageais dans une quête désespérée de « la vérité ». Cette faculté de voir à travers les murs me donnait un sentiment de puissance inédit. Et puis, j’ai trouvé ce que je cherchais en seulement quelques clics : plusieurs photos de mon ex avec une fille (bien plus jolie que moi). Ainsi débuta ma relation malsaine avec les réseaux sociaux.

J’ai toujours présenté des troubles obsessionnels compulsifs et souffert d'anxiété. Facebook est apparu dans ma vie comme un monstre créé dans l’unique but de nourrir mes angoisses, d'insinuer de nouvelles peurs irrationnelles dans mon esprit, titiller mes obsessions. Mon frère en était conscient lorsqu’il m’a mise en garde contre Facebook, mais la tentation était trop grande pour que j’y résiste. Douze ans plus tard, quelques rebelles de la Silicon Valley nous confirment que Facebook a bel et bien été pensé pour susciter ce type d’émotions et de sentiments.

En décembre 2017, David Ginsberg, directeur de la recherche chez Facebook, et la chercheuse Moira Burke, publient un post dans lequel ils reconnaissent l'impact négatif des réseaux sociaux sur la santé mentale des utilisateurs. Ils y décrivent la façon dont les réseaux sociaux « pourraient conduire à une comparaison sociale défavorable – possiblement plus que dans la vraie vie, puisque les photos des gens sont soigneusement choisies et donc avantageuses. » Même si l’on est soulagé que Facebook (également propriétaire d’Instagram) reconnaisse cette vérité, force est de constater que l’entreprise sous-estime largement l’importance de la question.

Dans un récent article du Telegraph, Simon Stevens, qui dirige les services de santé britanniques, qualifie « d’épidémie » les effets des réseaux sociaux et de l’addiction à Internet chez les jeunes. Une récente étude - conduite par la Royal Society for Public Health et le Young Health Movement sur des personnes âgées de 14 à 24 ans - montre que les applications qui reposent sur l’utilisation de photos augmentent le sentiment d’inadaptation et l’anxiété chez les jeunes. Instagram remporte la palme de l’application la plus nocive pour la santé mentale, suivie de près par Snapchat et Facebook. Toutes favorisent l’anxiété, la dépression, les troubles de l’insomnie, l’isolement, le harcèlement, les complexes physiques, et la peur constante de passer à côté de quelque chose.

L’an dernier, le PDG d’Apple Tim Cook avouait interdire à son neveu l'utilisation des réseaux sociaux. Mais personne n’a été aussi loin que Tristan Harris, anciennement en charge de l’éthique du design chez Google, dans la dénonciation des méthodes de la Silicon Valley. L’homme, que The Atlantic décrit comme étant « ce qui se rapproche le plus d’une conscience de la Silicon Valley », a quitté Google en 2016. Il a depuis créé Time Well Spent, une organisation à but non-lucratif qui vise à engager l'impact des entreprises de technologie et des créateurs d’applications sur le bien-être des jeunes. Dans une interview publiée le 5 Juillet 2018 sur YouTube, Harris décrit en détail un univers digne de Black Mirror. « À l’université de Stanford j’ai étudié dans un labo de technologie persuasive qui apprend aux jeunes étudiants en ingénierie les principes de la psychologie persuasive. On y parle des télécommandes de dressage pour les chiens, on apprend comment les casinos manipulent l’environnement et les prises de décisions qui poussent les gens à jouer aux machines à sous… Mes amis dans ce cours ont fini par fonder Instagram. Ce qu’on essaie de nous faire croire c’est que, comme un marteau, Facebook n’est qu’un outil et que c’est à nous d'en choisir l'usage. Mais c’est loin d’être vrai. Derrière votre écran, il y a 100 ingénieurs qui connaissent précisément votre psychologie. »

« La comparaison sociale est ce qui me pose le plus problème sur les réseaux. Quand tout ce que l’on voit des gens sont leurs sourires éblouissants, leurs vacances sur des plages de sable fin, leurs abdos taillés dans un crop top ou leurs succès professionnels, il est facile de confondre tout ça avec leur quotidien. »

La comparaison sociale est ce qui me pose le plus problème sur les réseaux sociaux. Ce ne sont pas les influenceuses ou les mannequins qui m’atteignent – ce sont mes connaissances, mes amis d’amis. Les gens que je ne vois que très rarement dans la vraie vie auxquels je me compare le plus, toujours de façon défavorable. Quand tout ce ce que l’on voit des gens sont leurs sourires éblouissants, leurs vacances sur des plages de sable fin, leurs abdos taillés dans un crop top ou leurs succès professionnels les plus récents, il est facile de confondre tout ça avec leur quotidien.

Nos vies sont devenues des spots publicitaires à destinations de notre entourage. « Avant que les réseaux sociaux apparaissent, jamais dans l’histoire de l’humanité il n’a été possible de se réveiller le matin, d’allumer son écran, et d’obtenir la preuve, photo après photo, que ses amis mènent une vie meilleure que la sienne, dit Tristan Harris. Photo après photo, on peut voir ses amis passer des moments formidables – sans nous. C’est une expérience nouvelle pour les êtres humains. »

La psychologue Marianne Mikhail utilise les réseaux sociaux dans le but de conseiller au mieux ses jeunes patients. « J’ai eu des clients âgés d’à peine 14 ans qui ont beaucoup souffert de se voir comparés à d’autres sur Instagram, Facebook ou Snapchat. Les jeunes gens voient leurs amis se mettre en scène, présenter une vie idéale. Réduits à une position d'infériorité et de passivité, ces ados ne s'accordent plus aucune estime et perdent confiance en eux. » Marianne voit les réseaux sociaux comme « une scène sur laquelle les peurs des gens sont exposées et potentiellement exacerbées, du coup on saute sur l’opportunité de se créer un personnage en ligne, visible, qui peut être modifié et adapté afin de présenter une identité de façade positive et enviable. »

Jayne Hardy est la fondatrice de The Blurt Foundation, une communauté digitale qui permet à ceux qui luttent contre les troubles mentaux de recevoir un soutien de leurs pairs. Elle croit en une représentation honnête en ligne. « Je veux que ma présence sur les réseaux sociaux soit une fenêtre réaliste sur ma vie : le bon, le mauvais, le laid, me dit-elle. On tend malheureusement à penser que la vulnérabilité est un signe de faiblesse. D’après mon expérience, quand j’ouvre la porte de la vulnérabilité, les autres y répondent positivement et partagent leurs expériences plus facilement. » Après que sa campagne #WhatYouDontSee (« ce que vous ne voyez pas ») soit devenue virale, Jayne a été invitée à donner une conférence TEDx et à y partager son expérience personnelle de la dépression qui l’a submergée quand elle avait la vingtaine. Jayne se débat aussi avec les comparaisons sociales. « Nous sommes assis aux premières loges de la vie des gens, explique-t-elle. Nous voyons sur quels projets ils travaillent, quelles opportunités se sont présentées à eux, et il est tellement facile de se dire qu’on ne fait pas le poids, qu’on ne le fera jamais. Mais j’essaie toujours de me rappeler que les réseaux sociaux ne racontent jamais toute l’histoire : ce sont un instantané d’une seconde dans le temps qui ne retranscrit pas la douleur, les compromis, les sacrifices, le dur labeur et tant d’autres choses. Nous prenons les photos pour argent comptant, mais beaucoup de choses ont participé à l'existence de cet instant précis. »

L’été dernier, j’ai touché le fond. Je dormais deux heures par nuit, j’avais de tels vertiges à cause de la fatigue que j’avais l’impression que rien n’était réel. J’ai entamé un rituel qui consistait à faire la liste de toutes les caractéristiques que je détestais chez moi, encore et encore, pour les comparer ensuite à celles des autres sur Instagram. Il m’est même arriver de me frapper tant j’étais frustrée. Pendant cette période, au pub, j’ai croisé un ami que je n’avais pas vu depuis un bail. Il m’a dit : « Comment ça va ? J’ai vu sur Instagram que tu t’éclatais en ce moment. Je pense que personne à Londres ne passe un meilleur été que toi. » J’ai repensé à mes posts de cet été : Glastonbury, le carnaval de Notting Hill, un voyage presse sur un jet privé : autant de façons de me vanter avec humilité de mes succès professionnels. J’avais projeté cette image d’une personne heureuse en ligne, alors que c’était loin d’être ma réalité.

« J'ai compris que je faisais partie du problème, et j’ai décidé de dire la vérité. J’ai posté la liste de mes troubles, de mes médicaments et les mantras qui m’ont aidée à gérer mes TOC.»

J'ai compris que je faisais partie du problème, et j’ai décidé de dire la vérité. J’ai posté la liste de mes troubles, de mes médicaments et les mantras qui m’ont aidée à gérer mes TOC, comme « tu n’es pas tes pensées, et tes pensées ne sont pas des faits. » Ce post m’a valu davantage de likes que n’importe quelle photo de vacances exotiques, ainsi que 66 commentaires d’empathie et de soutien.

Le compte instagram @mytherapistsays affiche plus de 3,2 millions de followers – dont une grande partie du milieu de la mode. Il est tenu par Nicole Argiris et Lola Tash, qui s’inspirent de leurs propres expériences de la thérapie et de l’anxiété. Ce compte publie des mèmes drôles sur le fait de ne pas vouloir sortir du lit, de ne vouloir socialiser qu’avec des chiens, sur la haine de soi, la solitude, et les extrêmes que les gens sont prêts à atteindre pour cacher leurs vrais sentiments. « Ce compte nous a vraiment aidées à rire des moments sombres de nos propres histoires, me confessent Nicole et Lola. Mais en même temps, passer tant de temps sur nos téléphones augmente… non pas l’anxiété… mais les responsabilités. » Aujourd'hui, elles sont capables de rires de ces sentiments parce qu’elles les ont justement vécus. « On se compare nous aussi aux gens sur Instagram, constamment. Quand on observe leur façon de se métamorphoser via la chirurgie esthétique ou les filtres, on ne peut pas s'empêcher d’être affectées par le résultat, sans forcément penser au processus.» Après avoir passé trois ans à démêler ces émotions complexes, Nicole et Lola ont acquis une certaine sagesse en la matière. « Vous devriez toujours avoir pour objectif d’être la meilleure version de vous-mêmes, conseillent-elles. Ça devrait être votre unique source de comparaison. » Elles soulignent également ce qu’il y a de positif dans le fait de partager des émotions négatives en ligne – « Nous sommes tellement reconnaissantes envers les gens qui s’identifient, participent, et donnent vie à ces mèmes avec nous. Il est toujours bien de se souvenir que nous ne sommes pas seuls ».

Pour avancer, Marianne suggère de se donner le temps de la réflexion. « Reposez vos appareils connectés, prenez un magazine et accordez-vous l’espace nécessaire pour réfléchir et gérer vos émotions. Ecrire quelque chose sur du papier peut vous donner une certaine perspective et vous permettre de lutter contre les pensées parasites. Si vous vous retrouvez à écrire des choses négatives sur vous-mêmes, demandez-vous ce que vous diriez à un ami qui dirait ces choses à propos de lui-même. Utilisez les faits et la logique pour contrer les pensées négatives irrationnelles. Rappelez-vous que le réel ne s'appréhende uniquement pas sur écran. »

Oh et faites attention à ce que vous postez : balayez devant la porte de votre profil. Une chose est sûre de mon côté, je ne veux plus participer à la souffrance des autres.

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