« nino dans la nuit », le roman d'une génération qui n'a pas envie de ressembler à ses aînés

Entre combines, débrouilles et désillusions, le nouveau roman de Simon et Capucine Johannin raconte une jeunesse précaire et solidaire.

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16 janvier 2019, 2:09pm

Il y a deux ans paraissait L’Eté des charognes, un premier livre fou et sauvage signé Simon Johannin qui lui valut, à 24 ans, le prix littéraire de la Vocation. On se doutait alors que Capucine Johannin, avec qui il partage sa vie, avait participé à l’aventure et réalisé les photographies qui accompagnaient ses mots. Avec Nino dans la nuit, ils livrent, à deux cette fois, l’un des romans les plus marquants de ce début d’année. Le récit du quotidien de Nino, 20 ans, amoureux de Lale, avec qui il vit dans un appart miteux de banlieue parisienne. À Paris, « cette grande crevarde », ils n'y vont que pour gagner quelques billets, faire la fête, danser et prendre un peu de drogue entourés par leurs amis, oubliant une violence sociale qui se fait plus discrète une fois la nuit tombée. Le reste du temps, Nino vole de quoi manger et regarde la misère courir les rues. Les années galère, Simon et Capucine les ont vécues. Prises il y a trois ans à Bruxelles, les photographies de Capucine impriment le visage d’une jeunesse qui existe, entre débrouille et échappées noctambules, précarité « invisible » et élévation festive.

Quand avez-vous commencé à penser l’histoire de Nino dans la nuit ?
Capucine : On l’avait déjà en tête au moment de la sortie de L’Eté des charognes. On voulait raconter une histoire d’amour et ancrer le récit dans un territoire urbain, parler d’un univers plus proche du nôtre.

Simon : Une voix trottait déjà dans nos têtes depuis un moment, on était pressé de s’y mettre. Même si Capucine s’était déjà beaucoup investie dedans, L’Eté des charognes me concernait plus directement.

Comment avez-vous envisagé Nino, votre personnage principal qui passe beaucoup de temps à scruter la ville et les gens ?
Capucine : Le personnage de Nino est celui qui a le plus évolué, c’est à travers lui qu’on voit le monde, il était donc important de trouver le ton juste. Nino n’a pas appris à penser grâce aux livres ou à l’école, c’est sur son expérience qu’il se base pour comprendre le monde. A travers lui, on s’est amusés à dénoncer beaucoup de choses. Le risque était qu’il apparaisse antipathique, mais je trouve que sa candeur permet d’éviter un côté donneur de leçon qui aurait pu être agaçant.

Simon : Nino marche aux sentiments. C’est l’amour qu’il porte aux siens qui le mène parfois à des comportements extrêmes. Son regard s’arrête sur tout ce qui le heurte. C’est par son regard qu’on observe l’énorme gap entre le discours sociétal ambiant et la réalité de la rue, du travail, de la vie de tous les jours.

Simon Johannin

Tout cela est également porté par votre écriture, à la fois très directe et imagée, avec un effet un peu « punchline » parfois. D’où vient cette manière d’écrire?
Capucine : Disons qu’on n'aime pas trop les fioritures, qu'on préfère exprimer des idées complexes avec des mots simples. J’ai toujours rejeté le langage des élites qui exclut, je veux que tout le monde puisse lire et comprendre Nino. On est aussi très influencés par le cinéma et le rap, quand le langage va droit au but.

Simon : Ça vient aussi d’une volonté de trancher avec les formes qu’on retrouve en littérature, d’inventer une langue qui colle vraiment au projet, aux personnages. Il y a plein de choses très classiques que j’admire. On voulait faire sentir dans l’écriture le côté mauvais élève des personnages, ne pas faire un livre de petit écolier, bien propre et bien rédigé.

Vous avez écrit ce roman à deux. Comment l’avez-vous construit ?
Capucine : Disons que Simon s’occupe du texte et moi de la structure ; on dit souvent que si on faisait de la BD, il ferait les dessins et moi le scénario. On a beaucoup parlé du sens qu’on voulait donner au récit, il me semblait important d’y introduire un discours social, faire en sorte que ça ne se résume pas à une série d’anecdotes sur la jeunesse précaire et ne pas tomber dans la glamourisation de l’usage des drogues, du milieu de la nuit. L’humour nous a permis d’éviter le pathos, le but n’était pas de faire une version littéraire de Kids ou de Requiem for a Dream. L’idée était aussi de mettre en lumière la précarité « invisible » de la jeunesse d’aujourd’hui, ces jeunes qui se débrouillent avec des bouts de ficelle pour faire illusion, mais qui doivent se battre pour garder la tête hors de l’eau.

Simon : J’ai une facilité à transmettre un point de vue, à jouer avec les mots, mais, en sautant sur le texte à deux, on arrive à lui donner une profondeur introuvable tout seul.
Nino, c’est l’histoire d’un refus : comment, par une série d’événements, certains individus - pas les plus brillants ni les mieux instruits mais ceux qui ont une haute estime des liens humains - en arrivent à dire à tous ceux qui les dominent d’aller se faire foutre. L’important, c’était de l’ancrer dans le réel. Montrer ce qui entrave dans le quotidien, ce qui pousse - étape par étape - vers le danger, l’urgence.

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Au début du roman, Nino se présente à une journée de recrutement dans la Légion étrangère. Comment vous est venue cette première scène ?
Simon : Youtube. J’ai des phases de recherche compulsive sur des sujets un peu étranges. Le dressage des chiens de policier, les symboles occultes ou les incendies de maisons témoins. La Légion étrangère, ça a un peu commencé comme ça. C’était à la fois le moyen de délirer, d’installer l’intrigue et d’introduire le livre, nourri de beaucoup d’éléments réels, avec un chapitre de pure fiction. Je ne sais pas s’il y a un métier plus dur que celui-là, c’est sacrificiel par excellence, on peut donner sa vie sur un ordre. Et en même temps, il y a une grande humilité, un esprit rebelle, en dehors des clous. Sur une archive de l’armée, un journaliste demande à un officier chargé du recrutement au sein de la Légion ce qu’il pense de la possibilité pour un bandit de s’enrôler alors qu’il est recherché, si ce n’est pas mal de donner une opportunité à ce genre de personne. L’officier répond : « Peut-être, mais je préfère un voyou qui a une âme à un saint qui n’en a pas. » Ça résume assez bien le regard qu’on porte autour de nous.

Vous avez puisé dans vos propres souvenirs pour écrire ce livre. Comment vous y êtes-vous pris pour les retranscrire ?
Capucine : Nino, c’est vraiment notre histoire et celle de nos amis. C’est le reflet de nos expériences, des épreuves auxquelles on a été confrontés. La plupart des anecdotes et des dialogues sont 100 % réels. Le travail a surtout été de mettre tout ça en forme, de comprendre quel message on voulait faire passer en racontant nos histoires. On a vu tellement de nos amis se débattre et s’abîmer. Pour moi, ça a vraiment été une façon de leur rendre hommage, de faire entendre leur voix et leurs combats, et ceux de tous ces galériens invisibles qui s’habillent comme vous et parlent comme vous, mais qui doivent payer « deux battements de cœur là où d’autres sans entraves n’en payent qu’un. »

Simon : Nino, c’est aussi fragmentaire : on ne sait pas où on va au début, ce qui va rester. Le but était de montrer que ceux qui jouent le jeu ne finissent pas en meilleur état que les autres, ils jouissent d’un confort et d’une place, et c’est déjà beaucoup, mais le manque de sens, l’envie de quelque chose de plus grand, tout ça se partage entre les personnages. On fait très attention à ne pas en faire trop. S’il suffit d’un mot, de la description d’un vêtement pour faire comprendre l’étendue d’une détresse, alors on s’en tient à ça.

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Le manque d’argent, les petits boulots avilissants, les inégalités sociales… La description de ce quotidien est malgré tout traversée par un certain humour. Nino semble avoir conscience qu’il en est là aussi un peu par choix, car il ne veut être ni mal payé ni exploité.
Capucine : Les personnages ne devaient pas passer pour des donneurs de leçon. La valeur travail est un concept vraiment très important en France. On est souvent défini par le métier qu’on exerce ; quand on rencontre quelqu’un, c’est une des premières questions à laquelle on doit répondre, « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? ». On savait que le chemin pris par nos personnages allait à l’encontre des valeurs dont on nous gave sans arrêt. On tente de nous faire croire qu’on est libres mais quelle liberté y a-t-il pour des gens comme Nino et Lale ? La liberté de se faire exploiter ou de dormir sous un pont ? On est tous tenus d’emprunter le même parcours – écoles, diplômes, travail – mais si on rate une case ? On nous abreuve de contes modernes sur le gamin noir de banlieue, sourd-muet avec des parents toxicomanes qui a réussi à faire fortune envers et contre tout chaque fois qu’on pourrait se plaindre d’un système inégalitaire.

« Quand tu grandis entouré par des gens qui ont suivi les règles, sont rentrés dans le rang et paraissent chaque jour un peu plus aigris, plus abîmés, ça ne donne pas envie de suivre leurs traces. »

Plus globalement, quel regard portez-vous sur la jeunesse d'aujourd’hui ?
Capucine : On est la première génération qui va gagner moins que celle de nos parents, le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-29 ans. La plupart de nos amis qui font des études savent que leur diplômes ne vaudront pas grand-chose sur le marché du travail, on est tenus d’avancer, mais on a l’impression d’aller droit dans le mur. On est nombreux à avoir été élevés par des parents qui pourraient être des personnages d’un roman de Houellebecq. Quand tu grandis entouré par des gens qui ont suivi les règles, sont rentrés dans le rang et paraissent chaque jour un peu plus aigris, plus abîmés, ça ne donne pas envie de suivre leurs traces. Il faut qu’on arrête tout et qu’on prenne conscience de notre pouvoir, nous sommes le conducteur qui t’emmène au travail, le serveur qui t’apporte ton repas, la femme de ménage qui rend ton appart habitable, celle qui garde tes gamins… Si nous, on s’arrête, c’est le monde qui s’arrête. Des combines il y en a plein, plus ou moins légales mais ça reste des combines, nous ce qu’on veut, c’est avoir la liberté de prendre une autre voie.

Simon : La combine c’est surtout, comme l’a dit Capucine, prendre conscience de la force du collectif, de la capacité d’invention qui en résulte. Si on a fait ce livre à deux, ça n’est pas pour rien : en sortant un peu de l’individualité, on trouve une nouvelle force. Maintenant, parler de ‘génération’ n’était pas un enjeu du livre. Mais nos personnages sont en première ligne face à ce que tout le monde - ou presque - va se prendre dans la tête demain, ils sont parmi les premiers à sentir monter en eux des odeurs de poudre.

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Votre roman laisse une grande place à la fête, à la drogue, à la nuit. Qu’est-ce que ces expériences disent de vos personnages ?
Capucine : Pour nos personnages, tout ce qui a échoué le jour peut prendre vie la nuit : c’est une forme de salut, d’exutoire pour eux. Le problème de la nuit, c'est qu’elle abîme, sans doute plus que le jour.

Simon : On vit une drôle d’époque où les substances n’ont jamais été aussi fortes et faciles d’accès, où la chimie moderne invente tous les jours de nouvelles drogues qu’on achète en ligne en quelques minutes. Avant, il y avait une mise en danger dans l’acte d’achat, on ne savait pas trop où on allait. Aujourd’hui, les dealers font des promos pour les soirs de match et livrent à domicile. La toxicomanie du monde occidental est juste démentielle, elle témoigne aussi de l’insensé dans lequel on évolue chaque jour. À côté de ça, on est toujours dans un rapport criminalisant, qui est d'une grande hypocrisie. D’un point de vue strictement littéraire, Nino sous drogue perd complètement son langage, c’est comme si son cerveau se faisait lécher par des flammes.

Avez-vous déjà en tête un prochain projet ?
Capucine : Oui on en a plein ! On travaille sur un deuxième livre dont l’histoire se placera à Bruxelles et on a aussi des projets avec Contrefaçon [qui a réalisé la vidéo accompagnant la sortie du livre] ; Ancilla Domini, ce n’est que le début.

Simon : Le 1er février, on sera à Bruxelles pour le vernissage de la première grande exposition du C12, un lieu entièrement dédié à l’art et à la nuit. J’y exposerai des poèmes en compagnie des photographies de deux acolytes belges, Lara Gasparotto et Antoine Grenez. On a fait un fanzine pour l’occasion qui sera disponible sur place. Ça sera comme une échappée dans les nuits de Nino, dans ce qui les a inspirées. Tout ça a été très bien saisi par Antoine et Lara pendant des années, ce truc fragile et beau qui peut parfois flotter durant la nuit. Ensuite, c’est techno jusqu’au matin avec un beau line up qui sera annoncé bientôt, tout ça au même endroit…


Nino dans la nuit de Simon et Capucine Johannin, Allia.