jean-michel basquiat, après l'enfance juste avant la gloire

Dans un nouveau documentaire, la réalisatrice Sara Driver raconte l'ascension du jeune prodige dans le New-York tourmenté et hyper-créatif de la fin des années 1970.

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déc. 24 2018, 11:20am

On n’a jamais autant parlé de Jean-Michel Basquiat qu’aujourd’hui. Cet automne a Paris, il était partout. Rétrospective, exposition à la Fondation Louis Vuitton, photos inédites prises en 1983 à Tokyo pour un créateur japonais, beaux livres et hors-séries à la pelle, sans compter les mugs aux motifs basquiens : l'héritage de Basquiat dépasse de loin les quelques lignes bien senties d'une bio Wikipédia. On connaît presque tout de lui. De son sex-appeal à son appétit sexuel, de son amitié avec Warhol à ses virées dans le downtown new-yorkais de l’époque, de son rapport trouble à l’argent jusqu'à sa consommation effrénée de drogues, de ses riches collectionneurs à cette maîtresse qui doit encore regretter d’avoir balancé toutes les toiles dont elle a hérité après que Basquiat l'ait quittée. On retient aussi le drame : sa mort, le 12 août 1988 par overdose d’héroïne, le faisant rejoindre le fameux club des 27. Tout semble avoir été dit sur lui. Sauf peut-être l’essentiel : Basquiat ne s’est pas fait tout seul.

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Parmi tous ces hommages, on préférera le plus calme et discret : Basquiat, un adolescent à New York. Un documentaire signé Sara Driver, composé de rares images d’archives au grain balbutiant, comme pouvait l’être la vie à New York à cette époque, commentées par ceux qui ont connu Basquiat dès ses débuts (Kenny Sharf, Al Diaz, Patricia Field, Fab 5 Freddy… ). Un film qui, malin, préfère se consacrer aux années précédant sa gloire, vers 1978, quand Jean Michel n'a que 18 ans, jusqu’à 1981, quand il vend sa première toile. L’intelligence du docu est justement de faire un pas de côté pour mieux raconter la vivacité et la force créatrice du New York de l’époque. Une ville ravagée par la pauvreté et la crise économique, une mégalopole au bord de la banqueroute, dont certains quartiers abandonnés sont comparables au Berlin d’après guerre, et qui, grâce à ses loyers bas et sa faune, attire des marginaux débarqués de toute l’Amérique. Une ville explosée entre le disco, l’électro, le hip-hop et le punk, les revendications féministes, la montée de l’afro-power et la libération LGBT. Un New York qui ne pense qu’à faire la fête, baiser et se droguer, entre le royaume des punks, le Mudd Club et celui de la cocaïne jet-set, le Studio 54. Sans compter le street-art dont les balbutiements s'étalent sur les murs de la ville ou sur les wagons du métro, et dont l'insolence commence à bousculer les habitudes des galeristes de Soho, un peu pantois.

En se concentrant sur les premiers pas du prodige dans la ville, le docu remonte le parcours complexe d’un gamin à la rue qui a quitté sa famille, dort à droite et à gauche, ne refuse pas une passe avec des garçons ou des filles quand elle se présente, histoire de trouver où crécher le temps d’une nuit. Un ado qui, par sa beauté, sa détermination et son air buté, provoque la fascination autour de lui. On y découvre les débuts de son aventure artistique, quand il forme SAMO (pour Same Old Shit) avec son compère Al Diaz. Un collectif qui détonne grâce à ses graffitis courts et poétiques, des petits messages incisifs qu’il faut saisir à la volée, quand le métro passe à la vitesse de l'éclair. Rapidement, Samo devient la propriété exclusive de Basquiat qui, sans ménagement pour Al Diaz, s’en empare et s’amuse à le tagguer partout dans Soho, le quartier où les galeries d’art se concentrent à l’époque, comme pour mieux se faire remarquer par ceux qui pourront faire sortir son art de la rue. Basquiat ne laisse rien au hasard : il s’invente un passé, élabore patiemment sa future célébrité et répète à qui veut l’entendre qu’il sera un jour un des artistes les plus célèbres au monde.

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En se servant des errances et de l’ambition énorme du jeune prodige comme fil narratif, Basquiat, un adolescent à New York raconte aussi les mutations artistiques de l'époque. Coincé entre minimalisme et conservatisme, le monde de l'art ne comprend pas encore la révolution menées par ces jeunes street-artists sur le point de transformer les codes de l'art et de la pop à tout jamais. La nuit, la boule au ventre, ils s'emparent des murs pour monter de gigantesques fresques, dans l’urgence et la peur de la police. Le docu, qui se termine alors que Basquiat vend sa première toile, juste avant qu'il ne tombe dans les affres de la célébrité, de l’argent facile et de la masturbation égomaniaque, se veut aussi un hommage à tous ces garçons et filles de l’époque, attirés par la fame comme des papillons par une ampoule brûlante. Ceux qui, en touchant autant à la musique, l’art, la musique, les fanzines ou la mode, ont inventé le terme de slasher avant l’heure. C'est un portrait amer mais fier que dresse Sara Driver de cette époque, où tout se mélange et circule - du club au squat, d’un plan cul à une expo, d’une narine à l'autre - et sur laquelle les millenials fantasment encore et toujours.

« Basquiat, un adolescent à New York » de Sara Driver, le 19 décembre en salle.