la TN, un transfuge de classe à la française

1998 - 2018 : la basket de Nike fête ses 20 ans. L'occasion de revenir sur son parcours de transfuge, sa symbolique et sa destinée inattendue en France.

Photo : Melchior Tersen

On parle plus souvent du bug de l’an 2000 que de la Peugeot 504 qui a envahi la scène des Victoires de la Musique la même année. Les princes de la ville, ça vous dit quelque chose ? Pas le film mais l’album : celui du 113 ; Rim’K, AP et Mokobé - ces trois rappeurs de Vitry-surSeine devenus tontons du bled puis tontons du rap français. Ce mois de mars 2000, ils arrivent sur scène, serrés dans un break, pour recevoir le trophée de « Révélation de l’année ». Fiers comme jamais, des Nike TN lacées aux pieds, ils annoncent ce même jour - sans le savoir peut-être - l’avènement d’un symbole générationnel, le commencement d’une histoire née sur une plage de Floride dont la destinée s’accomplira en France. Celle de la Air Max Tuned, ou « Requin » pour les intimes.

En France, la TN s’impose à cette époque comme la chaussure du terrain. Mais pas celui de sport, comme le prévoyait son créateur Sean McDowell qui, à peine arrivé au sein de la firme Nike, se laisse inspirer par le décor d’une plage au coucher de soleil. « J’ai voulu dessiner un coucher de soleil. Un bleu. Un violet. J’ai travaillé selon plusieurs teintes, j’ai imaginé différents cieux. Il y avait autour de moi des palmiers aux contours très techniques, géométriques, d’autres semblaient dessiner des vagues. La tige de la basket est inspirée d’une queue de baleine… L’image d’une queue de baleine qui se soulève à la surface de l’eau, c’est tellement iconique… ». Le temps a projeté la TN ailleurs, dans un autre cadre, une autre réalité : elle a quitté le sable pour rejoindre un décor bétonné, celui de la cité, vissée sur les pieds d’une jeunesse que les politiques voudront nettoyer au karcher quelques années plus tard. Dès son arrivée en France, la TN plaît à la marge, à la banlieue. La porter, c’est assumer un train de vie, un attachement à la rue et lâcher quelque chose comme 1000 francs pour briller dans son quartier. C’est aussi assumer être celui que personne ne veut et qui ne veut de personne. Celui qui mord, comme les requins, les vrais.

Pourquoi les « requins » d’ailleurs ? Striée par un motif d’exosquelette, on pourrait facilement prendre la TN pour le museau d’un requin bulldog. Mais le modèle n’a trouvé ce nom qu’en France. Est-ce après avoir foulé la mer du bitume français que la TN a mué pour devenir le squale prédateur qu’elle a toujours rêvé d’être ? Ou parce que les requins, les vrais, sont ceux qui la portent – attentifs à leur environnement, maîtres partout où ils passent, haïs pour la réputation qui les précède ? Ou est-ce une question d’architecture, d’urbanisme, de géographie ? En Europe et dans le monde, rares sont les pays à avoir mené une politique des « Grands Ensembles » comparable à celle de la France entre 1950 et 1970. L’idée de départ ? Loger la classe ouvrière et les immigrés dans des barres d’immeubles anonymes et de gigantesques tours. Un nouvel océan – mais certainement pas celui des cartes postales.

Dans son Dictionnaire de la Symbolique, le psychothérapeute George Romey voit dans le squale, « comme tout ce qui est susceptible de blesser, arracher des membres, disperser le sang » un animal lié aux « angoisses de mort ou sentiments de castration. » Porter la requin, c’est faire l’aveu d’une certaine masculinité, hostile ou protectrice - tantôt ogive, tantôt armure… Un simple coup d’œil suffit à relever la connotation qu’elle murmure : celle d’un désir de puissance. Pour celui qui la porte, il s’agit d’assumer un statut de dominant, qui lui est interdit autrement.

Vingt ans après sa création, les tribus TN se sont multipliées. Comme le fait d’écouter du rap, porter des requins c’est choisir sa bande. Choisir un héritage. Un coup d’œil au clip « Air Max » de Rim’k sorti en 2018 suffit pour s’en convaincre. Attachées par des lacets autour du cou d’un gamin, les TN font le lien entre les générations qui apparaissent dans le cadre – celle de Rim’K, celle de Ninho et des petits de la cité qui posent derrière eux, fiers à l’idée de pouvoir un jour leur ressembler. Entre le Lamborghini, le jet et le sac LV, la TN trône désormais comme l’emblème d’une réussite qui déjoue les principes du mérite. C’est qu’il faut courir vite pour se hisser en première place du podium ; et être bien dans ses pompes pour y rester. Tout comme ceux qui la « rockent », la TN est un transfuge qui, plutôt que de gravir les échelons, préfère les renverser

On ne pourra pas lui reprocher d’avoir déserté un camp pour un autre. Demandez à quelqu’un de favorisé de vous dire ce qui lui plaît dans le fait de porter une TN, il y a de fortes chances pour qu’il en vienne au rêve d’une banlieue dont il ignore à peu près tout mais qu’il ne peut s’empêcher de fantasmer. De là au dilemme de légitimité, il n’y a qu’un pas – que la TN franchit avec célérité. A-t-on le droit de porter des chaussures nées dans la rue lorsqu’on vit dans les beaux quartiers ? En posant la question, l’objet ne vient pas seulement montrer son incroyable mobilité : il rappelle à ceux qui auraient tendance à l’oublier que la rue existe. C’est le grand malheur du transfuge : se voir reprocher d’avoir trahi sa classe alors qu’il ne cherche qu’à inscrire son histoire dans un horizon plus grand. Dans un monde de plus en plus dur, le requin n’a plus qu’à acérer ses dents pour espérer se distinguer de son milieu d’origine sans le quitter vraiment. C’est précisément ce qu’accomplit la TN : à la fois signe de réussite et promesse de fidélité à ses origines, elle s’infiltre dans les cercles de la mode pour ce qu’elle est réellement – un pied de nez au système, un produit du capitalisme qui charrie avec lui sa propre dénonciation.

La contrefaçon en est sans doute la preuve la plus évidente. Fausses, répliques, imitations… appelez-les comme vous voulez, elles disent le même désir d’accéder à un objet dont on ne supporte pas l’idée d’être privé – faute de moyens. Autour de ces répliques du rêve tombées du camion, se joue une question plus métaphysique qu’elle n’y paraît : « c’est des vraies ou des fausses ? » La réponse polarise la France en camps adverses : ceux qui en ont des vraies, ceux qui en ont des fausses. Lorsque le doute persiste, les justifications pleuvent, plus ou moins crédibles - « non, je te jure c’est des vraies, regarde comme les bulles sont gonflées », « mate les bandes réfléchissantes sous mes lacets ». Au fond, on s’en fout. Car le vrai luxe de la TN n’est pas dans sa bulle d’air mais plutôt dans sa liberté à se l’approprier, à dire « je » et à se distinguer. Mais à la différence d’une montre de luxe ou d’une Ferrari, la TN ne la fait à personne : où qu’elle aille, elle revient toujours à ce qu’elle est.

Nike TN au marché de Clignancourt
Puces de Cliclancourt, photographie par Patrick Bona

Ces va-et-vient ont tout de même brouillé le sens de son pouvoir de distinction : la TN a connu trop d’univers, d’adeptes, de réitérations, de dévoiements et de ré-affiliations pour qu’il soit encore perceptible. Il faudrait écrire des bouquins entiers pour retracer le chemin qu’elle a parcouru – ils en diraient probablement très long sur les rapports de domination qui régissent notre monde. En tout cas, cette distinction répond quasi systématiquement au souhait de s’inscrire à la marge – de façon réelle ou fictive – et d’assumer une insoumission, esthétique ou symbolique. À partir du moment où elle s’est affranchie de sa fonction sportive, soit dès son arrivée en France, la Requin s’est hissée au rang de symbole. De mythe vivant. Si Baudrillard avait pu la placer dans son système des objets, il l’aurait sans doute considérée comme un signe « marginal » en ce qu’elle répond à un vœu sentimental, à un désir d’évasion et au besoin d’un récit collectif autoproclamé. Celui d’une génération originelle puis d’une autre. Et encore une autre… En se succédant à elle-même, la TN a fini par (re) devenir éternelle.

Dans sa première vie, elle partageait l’histoire avec d’autres divinités mémorielles : la Coupe du Monde 98, les messages échangés sur des Tam-Tam ou des Nokia 8110 pour les plus chanceux, les singles de Réciprok, les autocollants Panini, X-Files ou le doux son du minitel qui rame. Aujourd’hui, elle se passe comme un héritage au sein d’une génération dégenrée, élevée dans l’immatérialité du streaming, de la 4G et de Snapchat. Aux pieds de plus en plus de monde, son pouvoir de distinction se loge désormais dans le détail. Si elle parvient à traverser tant de vies, c’est que la TN a su s’adapter, nuancer ses traits pour se prêter à d’autres attitudes. Certains l’aiment noire, d’autres préfèrent assumer sa version originale, criarde et tranchante, tandis qu’une frange de ses adeptes opte pour ses itérations ultrafuturistes. Des métamorphoses physiques qui, sans ne jamais complètement occulter ses lignes d’origine, ont permis à des mondes qui se l’interdisaient, de se donner enfin le droit de la désirer. Si bien qu’en quittant sa fonction pratique pour ne garder qu’une valeur sentimentale, la TN s’est réalisée en fantasme concret. « Si tu kiffes, tu sniffes » : sur Tumblr, Skyblog et dans le porno gay, de nouvelles communautés ont vu le jour. #nikefetish, #cummedsneaks ou #sketboy ? Barrez la mention inutile.

À travers elles, la TN devient un objet de culte vénéré au point de susciter l’envie de se faire piétiner. En marge de la communauté gay, des rassemblements de « kiffeurs » s’organisent et à leurs pieds, la basket se change en fétiche érotique. « J’ai découvert les plans skets sur internet il y a deux ans, raconte Simon, kiffeur bordelais de 27 ans. La communauté de kiffeurs est différente de la communauté gay. Personne se juge, on partage le même délire, c’est une excitation impossible à décrire à quelqu’un qui n’a jamais testé. La TN, c’est un peu le carrefour de tous nos désirs. » Dans cette niche-là, elle continue de définir des groupes, de se plier aux pratiques de chacun et de poursuivre sa vertigineuse mise en abîme.

Hier encore, la TN n’était qu’une Air Max Plus. Depuis, elle a franchi les seuils de notre monde, elle a glissé, traversé des frontières imaginaires, se pliant au désir de chacun, sans jamais se perdre en route. Aujourd’hui, son look maximaliste, ses lignes agressives se retrouvent sur les podiums des maisons de mode, au grand désespoir de certains, pour le bonheur de ceux qui se l’étaient interdite mais rêvaient, depuis toujours, de la mériter. Inspiration, appropriation, dévoiement ? La mode ou la rue ? La poule ou l’oeuf ? La réponse est dans la question. Pour clore l’éternelle affaire des cycles de récupération de la mode, accordons-nous sur une chose : que ce soit dans le dernier clip de rap débarqué sur Youtube, à travers un mauvais reportage télé sur les banlieues, chez les kiffeurs ou au premier rang d’un défilé de Virgil Abloh pour Vuitton, personne ne portera la Requin de la même façon que son voisin. Dans tout ça, il nous faudra toujours garder à l’esprit l’endroit où elle est vraiment née. Sur une plage de bitume. En France.


Photographie : Melchior Tersen