le double denim : un transfuge de classe à l'américaine

Cols-bleus, pop culture et star system : comment le look du « Canadian tuxedo » (costard en jean) est passé de symbole de la classe ouvrière à perle des défilés et des tapis rouges.

par Hannah Ongley
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10 Janvier 2018, 10:31am

Existe-t-il quelque chose de plus américain qu’un ensemble en denim ? Certes, comme son nom l’indique, le « Canadian tuxedo » (smoking canadien, littéralement) est une invention voisine des États-Unis. En 1951, d’après Levi Strauss, le crooner de Noël Bing Crosby se voit (presque) refuser l’entrée d’un hôtel luxueux de Vancouver parce qu’il est justement habillé en denim de la tête aux pieds. Dès qu’ils apprennent ça, les potes de Crosby, chez lui en Amérique, contactent Levi Strauss, qui créé dans la foulée un véritable smoking en denim pour le chanteur (agrémenté à l’intérieur d’un message sibyllin : « Message to Hotel Staff »). Avec le temps, la tenue devient un bijou américain, au même titre que la tarte aux pommes, le cow-boy Marlboro ou Madonna reprenant du Don McLean à côté d’un drapeau américain de quatre mètres de haut.

Depuis peu, le smoking canadien refait surface, au détour de quelques tapis rouges et défilés de mode. La première collection de Raf Simons pour Calvin Klein est allée directement puiser dans l’ADN américain « full denim » de la marque, proposant des skinny jeans portés avec des chemises en assorties – aux coutures rouges pour la mannequin Camille Hurel, et jaune pour Skylar Tartz ; les deux arborant également des cols roulés en coton et des bottes de cow-boy. La collection printemps/été 2018 de Tom Ford a laissé entrevoir des smokings canadiens navy, associés à des sacs à main du même goût et des chaussures en denim. Maria Grazia a ravivé le look et l’a amené à Paris avec sa seconde collection Dior, où l’on pouvait admirer des silhouettes en denim léger griffé de symboles talismaniques. Pour sa collection automne/hiver 2017, Adam Selman a plongé tête la première dans une esthétique années 1950, à coups de salopettes en denim et de silhouettes skinny, brodées de roses rouges, qui sentaient bon l’huile de moto. Pendant la même saison, Marc Jacobs est allé se brancher sur la culture hip-hop, en ajoutant de la laine de mouton à une veste en denim oversized portée par Lineisy Montero avec un jean large assorti – de la même teinte que le workwear denim iconique porté par Tupac dans les années 1990.

Photographie Victor Virgile via Getty Images

La question se pose alors : comment l’ensemble en denim est-il passé d’incontournable de la classe ouvrière au chouchou des défilés ? Le denim est loin d’être l’unique type de workwear à avoir gagné en crédibilité mainstream ces dernières années, mais son histoire reste unique. À elle seule, elle noue des récits d’immigration, d’anxiété de classe et même du mouvement des droits civiques.

Raf Simons est le designer parfait, tout désigné pour réinterpréter le denim américain en 2018. Comme l’expliquait Vanessa Friedman dans le New York Times après la victoire de Raf aux CFDA Awards, la nomination de la légende belge à la création de Calvin Klein est une manière d’élargir l’ethos américain. « Je suis venu en Amérique pour l’Amérique. Elle m’inspire, » expliquait Raf pendant son discours de remerciement. Récemment, le designer faisait appel à Solange pour #MyCalvins, la campagne minimaliste et teintée d’Americana de la marque, qui mettait également en scène Kelela, Dev Hynes, des combis en denim et une couverture minutieusement choisie. « Le concept au centre de #MYCALVINS, c’est la famille : une démonstration d’unité, entre des individualités très fortes, soulignée par le symbolisme de ce tapis américain traditionnel, » précisait la marque dans un communiqué.

Photographie Willy Vanderperre pour Calvin Klein

Il est impossible de séparer tout ce qui touche à la tradition américaine de l’immigration, et particulièrement du denim. Levi Strauss lui-même était un immigré, au même titre que le juif letton ayant inventé le premier jean en denim riveté dans son atelier de Reno en 1871. Après son invention, Jacob W. Davis fait part de son idée à Strauss, son fournisseur textile de longue date. L’économie des cols-bleus qui règne à l’époque fait de son workwear robuste un succès immédiat. « Le secret de ces pantalons, ce sont les rivets que j’appose sur les poches, écrit Davis. Je devrais les faire plus vite… mes voisins commencent à être jaloux de leur succès. » Le tout dans un anglais écrit qui a certainement beaucoup évolué depuis 1871. Par contre, le denim a conservé la même place essentielle dans la société. La combinaison en jean de Rosie the Riveter (« Rosie la riveteuse » en français, icône de la culture populaire américaine) est acceptable bien au-delà des défilés de mode aujourd’hui. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les ouvriers américains portaient régulièrement des chemises en jean rentrées dans leur Levi’s 501.

Puis l’essor de la pop culture dans l’Amérique post-guerre déleste petit à petit le denim de sa connotation rurale et ouvrière. Le denim devient un symbole de rébellion. Les Greasers associent les smokings canadiens avec des vestes de moto et créé par là même un nouveau uniforme de la jeunesse. L’image bad boy d’Elvis a été alimentée par son fameux mugshot de 1956, sur lequel il porte un jean et une chemise en denim agrémentée d’un patch de l’armée.

Photographie Mikel Roberts via Getty Images

Dans les années 1960, le denim est synonyme de contre-culture, du combat pour les droits civiques. Les manifestants anti-guerre l’agrémentent de slogans politiques, et même Martin Luther King, habituellement tiré à quatre épingles, est arrêté en complet denim en 1963. Quatre ans plus tard, à l’occasion d’un rassemblement à la Tabernacle Baptist Church de Birmigham, la légende des droits civiques porte un jean en denim sombre, une veste assortie et une chemise bleu chambray. Dans son livre SNCC Women, Denim and the Politics of Dress, Tanisha C. Ford explique que les manifestantes étaient initialement sommées de s’habiller dans leur tenue du dimanche pour éviter les injures et les calomnies sur elles, leur caractère. Mais le denim n’était pas « que » symbolique – il tenait mieux que le reste quand la violence surgissait sur le terrain.

Dans les années 1970, les smokings canadiens deviennent rapidement le look de l’époque. Certaines des icônes les plus fortes de la pop culture les portent régulièrement, parmi lesquels le « King of Cool » Steve McQueen et le « Godfather of Soul » James Brown. À l’époque, dans le soap opéra The Doctors, Alec Baldwin porte un ensemble en denim, couronné par un foulard et une coiffure brillante millimétrée. Puis dans les années 1980, l’enseigne Jordache commercialise ses fameux modèles « acid wash », et les années 1990 voient Johnny Depp faire de l’ensemble denim sa signature. Et bien sûr, n’oublions pas (n’oublions jamais) les ensembles denim assortis de Britney Spears et Justin Timberlake aux Video Music Awards de 2001. À l’époque, la dégaine est presque outrancière, mais le temps a fait son œuvre, et depuis le look est résolument iconique – salué et référencé par Katy Perry et Riff Raff et Adam Selman et Imaan Hammam.

En 2018, le smoking canadien est porté par des pop stars, des supermodels, des mamans de banlieue, des étudiants… Outre son affinité pour les costumes de Batman et les jupes pour filles, Jaden Smith est souvent vu un Canadian Tuxedo sur les épaules. Gigi Hadid en est une fan avérée, et la dégaine oversized de Rihanna, signée Matthew Williams Dolan, élève le genre vers des sommets encore vierges. L’ensemble en denim est partout, mais il n’en garde pas moins sa symbolique : la marque du monde ouvrier, l’esprit de la jeunesse et l’histoire de l’immigration – un triptyque particulièrement américain.

Ah, et les Canadiens aussi sont de la partie : « Pour moi, l’ultime look c’est un Canadian tuxedo, avec peut-être un bolero, » assurait Mac Demarco à T Magazine en 2014.

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