chypre,1999 : quand l'uk garage vivait ses plus grands excès

Adieu Ibiza, bye bye Berlin. Si on aimait la dance underground entre 1999 et 2003, c'est à Chypre qu'il fallait être, comme le raconte le nouveau docu produit par Boiler Room.

par Georgie Wright
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01 Février 2018, 9:43am

En 1998, le chineur de garage anglais DJ S trimballe sa collection de CD en lune de miel à Chypre. « J’adorais ça, être dans un autre pays, pouvoir faire du Djing. Ça ne posait pas de problème à ma femme, » raconte-t-il dans le dernier documentaire de Boiler Room, Sand, Sea, UKG. Ce qui n'est d'abord qu'un excédent de bagage ouvre donc la voie à l’une des périodes les plus riches et les plus influentes du garage anglais – bien qu’elle ait lieu à 3272 kilomètres, dans une petite ville côtière du nom d’Aiya Napa. Adieu Ibiza, bye bye Berlin. Si on aime la dance underground entre 1999 et 2003, c’est à Aiya Napa qu’il faut se rendre.

Le film retrace ces quatre années enivrantes à leur apothéose, avant l’arrivée du grime. Chaque été, sous le soleil, la ville chypriote vibre entre les motos, les fêtes de rue, les disputes entre propriétaires et les téléphones à clapet, pendant que défilent les DJs et MCs les plus emblématiques du mouvement : DJ Spoony, MC Creed, MC DT, Norris ‘Da Boss’ Windross, Kele Le Roc, MC CKP, et un gamin qui est rapidement devenu la mascotte de la scène - Little Charlie.

Au milieu de cette effervescence se trouve un collectif originaire de Battersea. « So Solid Crew a débarqué dans ce business au moment où il n’y avait pas encore de jeunes de la rue, ses membres étaient payés comme de vraies pop stars – avant l’arrivée d’internet et des smartphones, explique Megaman de SSC à i-D. En tant que chefs de file de cette nouvelle école, on voulait être plus que de simples MCs et DJs bons pour les clubs. On avait envie d’être des stars, de passer à la télé et de gagner des récompenses ». Aiya Napa a offert l’opportunité au garage de s’inscrire sur la carte du monde. Quand Mega et son crew arrivent en 1999, il a l’impression que tout est possible : « On a senti qu’on pouvait se faire un nom très vite sur cette île ». Et c’est ce qui s’est passé. Un concentré de DJs, de promoteurs et de ravers s’installe sur une bande de sable qui devient le laboratoire idéal pour développer le garage. Mega le résume très simplement : « Si vous alliez à Ayia Napa à cette époque, alors vous deveniez 5 fois plus cool que si vous aviez passé l’été au Royaume-Uni. »

Mais le documentaire le décrit bien, il n’est pas seulement question de se pointer et de passer des morceaux sur une vieille table de mixage. « Il y avait de la compétition entre les propriétaires des clubs de l’île », explique Mega. Les divisions sont profondément enracinées – les clubs sont bien sûr tenus par des familles influentes de l’île, dont l’histoire précède celle de l’arrivée du garage anglais. « Cette tension, affirme-t-il, a dérivé vers tous les gens qui avaient joué tel ou tel soir ou ceux qui avaient payé pour venir à Chypre. » Et tout s'articule autour d'un échange à double-sens : le garage a besoin de ces clubs pour s’installer et les familles veulent tirer un bénéfice de son arrivée.

Pour exemple, A. M Sniper de So Solid est le fils de George Melas. Pendant l’âge d’or de l’île, Melas a possédé « entre autres - 4 night-clubs, un bar, une station de radio (Napa FM), le parc aquatique à la lisière de la ville, une piste de karting et une entreprise d’hélicoptères », rapportait The Telegraph en 2001. « J’ai juste senti que Sniper voulait participer à quelque chose de spécial, explique Mega, et le plus pour moi, c’était qu’on pouvait exister tous les week-ends à Ayia Napa. Après quelques années, j’ai commencé à réaliser le respect qu’avait permis d’instaurer George Melas autour de cette famille. Il continue : Il s’est pris d’affection pour moi et mes idées. Ensuite, on a voulu prendre soin les uns des autres et agir dans l’intérêt de tous sur tous les plans. » Il y a aussi Trigger, dont la famille détient des bijouteries Melekkis à Chypre. « J’ai fait des choix intelligents, » affirme Mega. Car outre leur bienveillance mutuelle, ils sont finalement tous là pour la même raison : « Il fallait avoir du talent. Et être bon dans la musique d’une manière ou d’une autre. »

Mais comme le sait n’importe qui ayant déjà vu Sun, Sex and Suspicious Parents, la saturation a aussi ses mauvais côtés. Comme d’autres endroits, Ayia Napa n’a pas échappé à la règle : le mot est passé, la foule est arrivée, et Channel 4 a lancé une série de téléréalité intitulée Fantasy Island, dépeignant l’endroit comme un cauchemar de drogue et de sexe que découvriraient nos parents en ouvrant la porte sans prévenir pour s’assurer que « tout va bien ». « Ça a ramené des gens qui n’étaient pas engagés dans cette scène, qui n’en étaient pas fans, mais qui voulaient juste venir parce qu’ils avaient entendu dire que c’était le truc « in » à faire, raconte Kele Le Roc dans Sun, Sea, UKG. Finalement, leurs intentions se sont révélées mauvaises, et ils ont gâché la vibe. »

Plus de gens, plus de problèmes : violences, bagarres et autres évènements portent préjudice aux acteurs clé de la scène. « So Solid était un collectif tellement grand – des gens qui n’en faisaient même pas partie s’en réclamaient lorsqu’ils avaient affaire à la justice, raconte Mega. J’ai donc dû affronter quelques ennuis. » Et tandis que les problèmes augmentent, la popularité de l’île décolle. « Je pense simplement que les accords qui étaient passés n’étaient pas suffisamment avantageux et finissaient par être abandonnés par les propriétaires, affirme Mega à propos de cette période. Les promoteurs en ont eu assez des accords qui changeaient tout le temps, et le nombre de gens qui venaient ici commençait à diminuer. C’était peut-être le moment pour que quelque chose change. »

Mais l’héritage est bien là – le garage s’est transformé en un mouvement qui a existé bien au-delà de cette bande de sable hédoniste entourée de clubs. Et à 5265 kilomètres, dans une autre ambiance que celle qui avait fait les beaux jours de l’île (et dans un climat bien plus froid), le mouvement allait parader en tête des charts et tracer sa route. « Aujourd’hui, il y a des milliers de jeunes comme nous, avec des jobs, des entreprises et des carrières - des nouveaux genres de musique à la mode, du mannequinat, des artistes des quatre coins de l’industrie, dont de grosses entreprises ont dû s’étendre pour faciliter l’arrivée de tous ces nouveaux jeunes, frais et talentueux, conclut Mega. L’impact que nous avons eu se prolonge au quotidien, chaque année, et il ne prendra jamais fin. Il est dans nos gènes et personne ne pourra le faire disparaître. »

Sun, Sea, UKG fait partie de l'anniversaire de Boiler Room célébrant les 20 ans du UK Garage .

Cet article a initialement été publié par i-D UK.

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