Michael Pitt, Eva Green et Louis Garrel dans The Dreamers. Image courtesy de AF Archive/Alamy Stock Photo

« the dreamers », le film qui donne envie de faire l'amour (et la révolution)

Sexuel et irrévérencieux, ce film de Bernardo Bertolucci demeure aussi pertinent que le mai 68 qu’il décrit.

par Rachel Rabbit White
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18 Mars 2019, 11:00am

Michael Pitt, Eva Green et Louis Garrel dans The Dreamers. Image courtesy de AF Archive/Alamy Stock Photo

C’est bien connu : on n'a jamais autant envie de faire l'amour qu'en temps de crise. Cela ne s’explique pas vraiment - un courant électrique dans l'atmosphère, une énergie qui permet de se réunir, de se battre, de s’envoyer en l’air, que l'on ressent parfois même sans être directement concernés. Réalisé en 2003 par Bernardo Bertolucci, Les Innocents : The Dreamers se déroule dans le contexte des manifestations parisiennes de mai 1968. Le bouleversement politique alors engendré – un mois de rassemblements, de grèves et de débats – permet la remise en question et la réinvention des bases de la société française. Les manifestations étudiantes, qui ont rassemblé jusqu’à 10 millions de personnes, dont des ouvriers, trouvent une partie de leur origine dans un désir charnel : étudiants et étudiantes réclamaient le droit d’accueillir des personnes du sexe opposé dans leurs dortoirs pour pouvoir passer la nuit ensemble.

Dans Les Innocents, Bertolucci se concentre sur le romantisme de l’époque et sur le relation difficile opposant la politique à la sexualité - la première poussant à descendre dans la rue, tandis que la seconde sonne plutôt comme une invitation à rester au lit avec ses amants. La tentation de se retirer du monde et de créer un paradis intime plutôt que de laisser le drame extérieur ruiner sa vie, est un trope de l’amour et de l’érotisme.

Le triangle amoureux des Innocents est (vaguement) incestueux et queer, ce qui a beaucoup choqué en Amérique – bien qu’une partie de l’émoi ait été causée par la scène de nudité frontale masculine. Le trouple se compose de Matthew, un étudiant américain sensible (Michael Pitt), partenaire idéal pour deux jumeaux parisiens de 20 ans, Isabelle (Eva Green) et Théo (Louis Garrel). Ils se rencontrent pour la première fois à la Cinémathèque Française, lors d’une manifestation contre le renvoi d’Henri Langlois, le fondateur du cinéma, qui a joué un rôle essentiel dans la préservation de films censurés sous l’Occupation et a maintenu le cinéma gratuit et ouvert au public.

Isabelle apparaît, coiffée d’un béret rouge, fumant une Fantasia rose, enchaînée aux portes du cinéma. La manifestation se révèle vite être une mise en scène ; lorsque Matthew approche Isabelle, elle se libère de ses chaînes (qui n’avaient jamais été cadenassées), et le présente à son frère jumeau, histoire de commencer à s’amuser pour de vrai. Une énergie électrique s’installe immédiatement entre les trois. Théo, cliché du mauvais garçon parisien, interroge malicieusement Matthew sur sa culture ciné tandis qu’Isabelle intrigue en regardant par dessus ses lunettes de soleil, une élégance digne de l’âge d’or hollywoodien.

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Tôt dans le film, Matthew lance : « C’est comme si nous vivions notre propre révolution culturelle. » Mais une révolution culturelle diffère d’une véritable révolution, et les protagonistes semblent coincés entre la mélancolie pré-68 de la France gaulliste et les réjouissances annoncées par le mois de mai. Si quelque chose les caractérise, leur jeunesse et leur beauté mises à part, c’est sans doute leur aptitude hors pour le bonheur. Ils aiment, jouent, rient, et pourtant, leur obsession pour le cinéma – ce sont, quelque part, des geeks avant l’heure – trahit une existence délicate et protégée, les signes d’une éducation suffocante (quoique bien intentionnée) qu’ils essaient de fuir.

Les jumeaux emmènent Matthew dans le vaste appartement de leurs parents, que l'on découvre lors d'une déambulation dans le labyrinthe de murs vert olive et de géométries désorientantes filmée en plan séquence. Leurs parents apparaissent (le père est un poète célèbre, tout comme celui de Bertolucci, Attilio Bertolucci), mais ils disparaissent vite pour des vacances d’un mois, en laissant à leurs enfants de l'argent pour se débrouiller.

En l’absence de figure d’autorité pour réguler leur malice, le trio créé son propre monde : ils fument comme des pompiers, se déguisent, boivent du vin rouge, philosophent, se baignent ensemble et se livrent à des jeux dans lesquels le perdant doit réaliser une action, inévitablement de nature érotique ou perverse. Alors que le roman à l'origine du film comporte une relation sexuelle entre Matthew et les deux jumeaux, le film délaisse les scènes d'homosexualité pour ne conserver que la tension entre Matthew et Théo, qui fait écho à – et est peut-être minimisée – la tension incestueuse entre Théo et sa sœur. Les deux jumeaux dorment nus ensemble, se masturbent face à face sur un défi, et sont de véritables voyeurs. Lorsqu’Isabelle décide de perdre sa virginité avec Matthew, son frère s’arrange pour que cela se fasse et prépare une omelette tandis qu’ils font l’amour à l’étage en dessous. Le monde extérieur disparaît tandis que la maison parentale devient le théâtre de leur libération sexuelle.

Pour tourner le film, Bertolucci a loué un immeuble entier, transformant un étage en décor de l’appartement et utilisant le reste du bâtiment pour la production. Tandis que la passion des personnages progresse, la maison devient un univers à part entière : cinéma et politique disparaissent, les fenêtres restent closes et les protagonistes font abstraction du reste du monde.

Pourtant, à l'extérieur de l’appartement, la France s’est arrêtée. Les revendications étudiantes ont laissé place à une grève générale d’un mois qui paralyse complètement Paris. Les ouvriers sont emmenés par le Parti Communiste - qui aspire à des revalorisations de salaires et à une meilleure sécurité de l’emploi - initialement méfiant vis-à-vis des étudiants, qu’ils voient comme des irresponsables violents qui provoquent la police. Mais tout change le jour où la police commence à charger, à tabasser et à arrêter les étudiants. Comme l’explique Kristin Ross dans son livre Mai 68 et ses vies ultérieures, les révoltes étudiantes parviennent à créer un récit commun réunissant les intellectuels, les ouvriers et les manifestants anti-coloniaux ; on dit à l’époque que tout dialogue entre les oppresseurs et les opprimés est impossible. C’est la répression exercée par les autorités qui permet l'union de forces politiques disparates.

C'est un véritable eros qui transparaît à travers cette union, une sensualité née de la camaraderie de millions de personnes se mouvant à l’unisson, en chantant pour demander plus de vie, plus d’imagination, et une plus grande liberté d’aimer. Dans Les Innocents : The Dreamers, les jeunes sont, eux aussi, tirés de leur rêve éveillé. Une brique traverse la fenêtre et le trio finit par quitter son cocon pour se joindre au cortège. Matthew s’éloigne, mais les jumeaux, plus vivants que jamais, parviennent à déplacer l’érotisme découvert entre les murs de l’appartement dans le bouillonnement du mouvement. Un sentiment décrit de manière éloquente à travers ce graffiti datant de 1968 :

Plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la révolution.

Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour.

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Cet article a été initialement publié sur Garage.

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