linder sterling fait entrer l'érotisme punk au musée

Des galeries underground aux expos dans les couloirs du métro, Linda Sterling a su dépasser la provocation punk pour devenir une sorte de trésor national. Rencontre avec une chirurgienne de l’iconographie britannique.

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07 Février 2019, 6:47pm

Linder Sterling se tient devant l’une de ses œuvres d’art alors qu’elle me parle au téléphone. Il s'agit d'un photomontage de la couverture d’un magazine porno gay nommé Stroke UK. L’œuvre – qui fait partie de sa nouvelle exposition débutant au mois de février, Ever Standing Apart from Everything au Modern Art de Londres – trône aux côtés de Black & Blue, un autre magazine porno. Tous deux partagent une esthétique cheap, un peu datée. Linder prend un instant pour photographier les deux tableaux côte à côte sur son téléphone et me les envoie par texto. Des roses ont été collées sur les deux couvertures ; et des mots comme « hardcore » ou « juteux » sont juxtaposés avec des motifs floraux rouge ou d’un rose délicat.

Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec le travail de Linder, cette pièce constitue probablement le meilleur exemple de sa pratique et des images qui ont fait sa notoriété. « Que ce soit Stroke UK ou une image de Vogue, ces images sont si soigneusement construites et si fragiles qu’il en faut, en vérité, assez peu pour en détourner le sens et leur faire adopter une direction totalement différente, explique-t-elle avec enthousiasme. Il suffit de découper une rose ou une bouilloire. »

Peut-être n’avez vous pas conscience d’avoir déjà vu le travail de Linder, mais en réalité, il est quasiment impossible que vous soyez passé à côté. En tant que membre des scènes punk et post-punk extrêmement florissantes du Manchester des années 1970, elle a créé l’artwork pour le single « Orgasm Addict » de Buzzcock, et son esthétique du copier-coller a fini par devenir une caractéristique emblématique de l’iconographie punk, et du mouvement de façon générale. Bien des années plus tard, ses œuvres sont acceptées par « le monde de l’art », qui, souligne Linder, n’était même pas un concept avant les années 1980. Ce n’est pas avant le milieu des années 2000 que son travail est acquis par le Tate Modern. Puis, en 2012, son travail apparaît sur des panneaux, des posters, sur le plan du métro, en tant que contribution à la série exclusivement féminine Art on the Underground, commandée par la Tfl (équivalent londonien de la RATP), mais aussi à Chatsworth House – dont Linder est la première « artiste résidente » - et à la Nottingham Contemporary, où s’est tenue une rétrospective de sa carrière.

Tout en arpentant son expo pour la toute première fois, Linder a discuté de son art, de son approche, du dark web, des Kardashian et de bien des choses encore avec i-D.

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Linder, Ever Standing Apart From Everything, 2019, photomontage. © Linder. Courtesy l'artiste & Modern Art, Londres

Pouvez-vous nous parler de Ever Standing Apart from Everything.
J’ai accroché les œuvres composant l’exposition hier et je suis sur le point de la parcourir. Je pense que l’un des thèmes majeurs est celui de la transformation. Nous sommes absolument obsédés par les makovers et les avant/après. Le travail que je fais, je pense, pourrait être dans la filiation d’Ovide ou d’Homère. Tout est une question de récits de transformation et de métamorphoses. Mes make-overs sont plutôt monstrueux. Ils sont aussi assez cauchemardesques. Ils ne sont pas nécessairement plaisants. L’histoire de cette exposition vise essentiellement à encourager les gens à changer, je suppose.

C’est la première fois que vous exposez seule à Londres en près de sept ans…
C’est un jour de gloire. J’ai bien eu un panneau de 85 mètres à Southwark pour Art on the Underground, l’an dernier. Mais cette expo… mes travaux sont d’échelle très modeste. Je travaille avec des images trouvées, avec des pages de magazines. Je garde toujours à l’esprit que le panneau d’affichage est une façon vraiment très publique de m’exposer, et que mon travail ici est de nature plus intime.

Le contenu de votre travail a beaucoup évolué au cours de ces sept dernières années.
C’est peut-être le contexte, davantage que le contenu, qui a changé. Ces 12 derniers mois j’ai créé des millions d’exemplaires de ma version du plan du métro, il y a eu les panneaux d’affichage… Le contexte a radicalement changé, du coup, le public aussi, ainsi que l'échelle. J'ai commencé à aborder tous les thèmes qui caractérisent mes oeuvres dès 1976 et ils semblent toujours extrêmement pertinents. Ce n’est pas comme si la culture et la société avaient radicalement changé.

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Linder, La Mannequin 2, 2015. © Linder. Courtesy l'artiste & Modern Art, Londres

Comment percevez-vous la façon dont les publics plus jeunes reçoivent votre travail, comparé aux générations précédentes ?
Maintenant, où que j’aille, je rencontre une nouvelle génération. Ils peuvent avoir 14 ans, ou même être plus jeunes, et ils posent tout un tas de questions, surtout ceux qui ont 14/15/16 ans. Ils demandent : « C’était comment, avant ? », et j’ai l’impression d’être un vétéran de guerre, un vétéran de la guerre des sexes. Ils ont toujours très envie de savoir dans quel contexte j’ai réalisé mes premiers travaux, et comment, à 14 ans, ils peuvent avoir une voix, l’articuler et se faire entendre.

Cette jeune génération se rend compte qu’il manque quelque chose culturellement. En dépit des réseaux sociaux, il manque toujours quelque chose, il y a toujours des fossés dans la communication. On dirait que c’est leur grande interrogation. « Comment c’était ? », « Qu’est-ce qu’on peut faire maintenant ? ». Je suppose que la jeune génération se demande également comment nous avons fini dans la galère dans laquelle nous sommes actuellement, et se tourne vers ma génération pour avoir des réponses. Le monde est un bordel géant et ma génération en est totalement coupable.

L’an dernier, votre travail a été montré à deux expositions majeures – l’une à Chatsworth House et l’autre à la Nottingham Contemporary – vous propulsant ainsi à des années-lumières de vos débuts punk. Dans une interview qu’il a donné à i-D avant sa mort, Judy Blame nous a dit qu’il vous avez croisée récemment et que vous lui aviez dit « à notre époque, celle qui a traversé le punk, au début des années 1980, on pourrait croire que rien de créatif ne se produisait en Angleterre à cette époque, mais le punk n’a pas disparu, nous avons tous continué. Ce sont les musées et les galeries qui nous ont ignorés, personne ne l’a acheté, personne ne l’a collectionné. » Trouvez-vous que les choses ont changé ?
À l’époque du punk, il n’y avait pas de « monde de l’art ». Cette expression est venue plus tard, dans les années 1980, avant ça n’existait pas. Aucun d’entre nous n’était éligible à la moindre subvention artistique, aucun d’entre nous n’avait de studio, le taux de chômage en Grande-Bretagne était tout simplement grotesque. Si l’on se remet dans le contexte du punk, si vous photographiez des punks de 1976, c’est l’Angleterre de l’époque que vous photographiez. Ça en dit aussi long que les vêtements portés par les sujets. Je pense de gens de cette génération ont survécu ou sont toujours, du moins, mentalement sains. Judy est mort bien trop tôt. D’une certaine façon, je suis l’une des seules qui ait traversé cette époque à s’être fait une place dans le « monde de l’art ». Tant de gens ont fini par devenir fermiers, ou par trouver des boulots à la poste ou à l’usine… Alors oui, je suis l’une des chanceuses qui a fini par trouver un moyen de survivre. Je suppose que c’est parce que je rêvais d’un studio, d’une galerie, d’avoir des collectionneurs. Ça m’émerveille toujours, parce que ça n’a pas été mon expérience pendant très longtemps.

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Linder, La Déesse qui est une forme du temps, 2017, photomontage © Linder. Courtesy l'artiste & Modern Art, Londres

Que ressentiez-vous à l’époque ?
Je pense que nous avions tous – musiciens comme artistes visuels – au fond de nous le sentiment qu’il se passait quelque chose de très important… et aujourd’hui, divers universitaires issus de diverses disciplines affirment que cette époque constitue les derniers jours des contre-cultures britanniques. Il me paraît dur de prétendre le contraire. Je pense que nous sentions que ce que nous faisions était très important, mais que, par essence, ça ne durerait pas. Une révolution ne dure jamais. Mais une grande partie du travail que j’ai produit à cette époque est restée cachée dans un tiroir pendant des décennies. Je veux dire, le Tate n’a pas acquis d’œuvre de moi avant 2005 ou 2006, je crois. Pendant très longtemps, mon travail, mais aussi celui d’autres n’a intéressé personne. Avec le recul, si on regarde la vie de Judy Blame, on peut sélectionner de grands moments et se dire qu’il a eu du succès, mais il y a eu de très longues périodes pour Judy et pour les autres où la lutte pour la survie a été acharnée.

L’une des œuvres les plus récentes que j’aie vue dans cette nouvelle expo est la couverture d’un magazine gay intitulé Stroke UK, avec deux hommes blancs et un drapeau britannique. Pouvez-vous nous parler un peu de cette œuvre ?
Je me rends devant immédiatement. Dans la galerie, elle trône à côté d’un magazine intitulé Black & Blue. Nous avons Black & Blue et Stroke UK, et encore à côté, Claws, un magazine où « des garces se battent et font de la lutte », à côté de drag queens. Il y a une sélection de couvertures de magazines. La seule intervention que j’ai faite sur Stroke UK est d’ajouter des roses. Les drapeaux et le gros titre – « Bad mood fuck » (« Baiser de mauvaise humeur ») étaient déjà là.

Dans tout ce que je fais, j’essaie d’intervenir le moins possible sur l’image. Je travaille comme un chirurgien, avec un scalpel et je pense que cette série de couvertures de magazines sont comme des petites biopsies de différentes périodes. Alors Claws – des femmes qui font de la lutte, dans les années 1950, je crois – c’est comme voir de petites cultures élevées dans des boîtes de Petri.

La matière première de cette exposition provient essentiellement du milieu des années 1940 et est généralement tirée de magazines soi-disant mixtes. C’est la presse pré-magazines de mode. Les magazines de style n’existaient pas dans les années 1970, il n’y avait pas d’i-D, AnOther Magazine, ou quoi que ce soit. Je veux dire, aujourd’hui encore, dans un kiosque, vous pourrez trouver des sections femmes et des sections hommes. D’ailleurs, ça me fascine toujours que les magazines musicaux se trouvent dans la section hommes, mais je digresse.

Quand j’ai commencé, dans les années 1970, c’était bien plus facile d’amasser toute cette matière première, mais j’allais juste acheter des magazines pour hommes et des magazines féminins. Il s’agit d’observer le corps féminin et de voir comment il est passé de vêtu à nu, c’est-à-dire des pages de Vogue à celles de Playboy. Encore une fois, c’est un travail d’entomologiste d’épingler les étapes de l’évolution de la représentation de la femme dans les médias.

Il y a toute une série d’œuvres tirées de pornographie hardcore contemporaine, juxtaposés avec des catalogues contemporains de meubles modernes. Ces deux éléments sont fétichisés. Le mobilier moderne est désormais quelque chose qu’on fétichise et sur lequel on salive alors à certains égards, on peut dire que je fais toujours ce que je faisais déjà il y a des décennies de cela.

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Linder, L'Assouvisseur de Désirs, 2019, photomontage. © Linder. Courtesy l'artiste & Modern Art, Londres

Pensez-vous qu'on peut toujours choquer aujourd'hui comme on le faisait avant ?
Hmmm… bien sûr, si je me penchais davantage sur ce soi-disant dark web, je suis certaine que je serais horrifiée, écoeurée et choquée, alors bien sûr qu’il est toujours possible d’être choqué. Les gens disent que la photographie de mode emprunte beaucoup au langage de la pornographie, et en effet, c’est le cas, mais ça reste softcore. Une grande partie de l’esthétique des Kardashian me semble venir droit du porno softcore, alors ce n’est pas choquant – enfin les Kardashian sont choquantes, mais pour les mauvaises raisons. Vous pouvez toujours choquer, mais ça dépend où vous regardez.

Y a-t-il des parallèles entre notre époque et l’ère punk ?
J’espère qu’il y en a. Mais s’il y en a, je ne sais pas de quelle nature ils sont. John Savage et moi avons fait un fanzine intitulé The Secret Public au milieu des années 1970. L’idée directrice était que la révolte et la rébellion devaient avoir lieu, en partie, en secret. Aujourd’hui, il semble y avoir ce besoin impérieux de tout partager en quelques secondes, quelles que soient ses pensées. Alors j’espère qu’il y a des mouvements vraiment radicaux – dans le sens de positifs et créatifs – qui ont lieu dans l’ombre et dont je ne suis pas au courant.

Où trouvez-vous l’inspiration ces jours-ci ?
J’ai utilisé des pigments pour la première fois depuis des années. Quand je les ai réutilisés, j’ai pensé à une surréaliste britannique nommée Ithell Colquhoun qui vivait loin de toute civilisation et de qui on savait très peu de choses. Elle a développé une technique avec des émaux nommée Mantic Staining, et j’ai utilisé cette technique récemment. Ça m’excite vraiment beaucoup. Je suis très douée en collages, désormais, alors je contrôle totalement les images que je créé, mais quand j’utilise des pigments et la technique Manting Staining, je n’ai absolument aucun contrôle, et ça m’excite énormément. C’est de là que vient l’inspiration, en ce moment. L’échelle, la couleur et la fluidité du pigment sont vraiment les choses qui me stimulent en ce moment.

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Linder, Potentille en érection, 2011, photomontage. © Linder. Courtesy l'artiste & Modern Art, Londres

Linder, 'Ever Standing Apart From Everything', du 1er février au 16 mars 2019, modernart.net

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