le métal a enfin sa bible

Le photographe français Melchior Tersen collectionne des patches de métal depuis plusieurs années. Aujourd'hui, il les présente dans un immense ouvrage, Killing Technology, dont l'édition revient à Pedro Winter et la direction artistique au collectif...

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20 Septembre 2016, 9:55am

Melchior est sans aucun doute le plus grand collectionneur de sa génération. Si vous le cherchez, vous le trouverez dans sa banlieue natale, les yeux rivés sur son écran, errant sur Ebay à la recherche de vieux Nokia 3310, de mangas ou de t-shirts estampés de noms de groupes métal obscurs. Ou dans la fosse d'un concert énervé, tirant le portrait des fans les plus lookés. Lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois il y a quelques années, Melchior participait à une expo et présentait les clichés de ses virées au Hellfest. Devant ses photos, il avait placé une paire de Requins sur un piédestal en polyester. Un ensemble dissonant qui reflète merveilleusement bien son univers. Parce que depuis toujours, ce photographe de 29 ans archive les totems d'une génération née sur MTV, rêvant au rythme des victoires de Zidane et abonnée aux animés japonais du Club Dorothée.

Aujourd'hui, il signe un nouvel ouvrage, Killing Technology, consacré aux patchs de métal - ou l'écrin de plusieurs années de recherches et d'archives. Une nouvelle "bible" pour tout fan de Slayer et de Voivod, la découverte d'un monde hyper visuel et codifié pour les autres. Pedro Winter et sa nouvelle maison d'édition Headbangers Publishing a choisi de l'éditer et de confier la direction artistique à Études Studio. Au sujet de cette joyeuse messe, les membres du collectif confient : "Les références iconographiques, la richesse des visuels ainsi que la notion de sous-culture présentes dans Killing Technology sont des éléments qui nous intéressent, des codes avec lesquels nous avons grandi. Le résultat final est à la hauteur de ce que nous souhaitions proposer et des attentes de Melchior, c'est un objet généreux." Généreux, un euphémisme lorsqu'on sait que l'ouvrage pèse plus de 3,5 kilos et comprend près de 500 pages. Nous avons donc passé une fin d'aprem avec Melchior (en possession de son nouveau grimoire) pour parler de ses débuts dans la photo, de l'importance de Johnny Halliday et des patches de métal, bien sûr. 

Comment as-tu commencé la photo ? 
C'était au lycée. Un copain avait acheté un appareil numérique qui filmait. Du coup on se filmait en jouant au foot. Les jongles, tout ça. Puis je m'en suis acheté un pour aller traîner dans les concerts de métal. En parallèle, je me rendais aux avant-premières de cinéma et séances de dédicace sur les Champs-Élysées. Je me mettais à côté des paparazzis pour apprendre d'eux. Ça a duré 3 ou 4 ans.

C'est assez inhabituel. Qu'est ce que tu as appris avec eux ?
J'ai appris à bosser vite, à m'adapter, à faire attention autour de moi tout en me concentrant sur mon sujet. Appréhender les dangers et puis se renseigner à fond. C'est un mode opératoire en fait. Et puis ça t'apprend à garder ton sang-froid devant des mecs hyper connus.

Tu avais des mentors à ce moment-là ?
Ma culture photo, je l'ai faite sur Flickr. Ça a été ma première école d'art. J'ai commencé à m'intéresser à la photographie, au-delà d'un simple hobby, en découvrant l'argentique. Le premier bouquin photo que j'ai acheté était celui de Richardson. Je suis rentré dans une boutique Taschen, je ne savais pas du tout ce que c'était à l'époque, et j'ai flashé sur ce bouquin. Je l'ai trouvé très beau. Aujourd'hui j'aime beaucoup Richard Prince et Peter Sutherland.

Il y a un prisme très « communautaire » dans ta photo. Tu photographie des groupes d'affinité, leurs rituels, leurs looks, leurs codes... 
Au tout début où je traînais dans les concerts, je m'intéressais avant tout aux musiciens. Puis je me suis intéressé aux gens qui traînent à ces concerts, à leurs looks, leurs vestes, etc. C'est comme ça que je suis parti avec une accréditation et ma tente au Hellfest. C'était en 2011. J'ai trouvé ça fou. Donc j'y suis retourné.

Tu as aussi photographié des fans de pop, de rap, de rock. Qu'est-ce qui te fascine chez les fans ?
J'aime beaucoup les gens passionnés. Ils ont quelque chose de très romantique. Ils vouent beaucoup d'amour à leurs idoles et je trouve ça beau. C'est mon côté fleur bleue je pense. Eux, ils viennent pour leurs idoles et pour se montrer. J'aime traiter tous les gens et communautés que je photographie de manière égale. Je trouve qu'on manque d'égalité. Donc j'aime parler à tout le monde de la même façon, que ce soit un fan de Nicki Minaj, un fan de métal ou un footballeur. Ils se retrouvent tous dans de grandes communions et il y a des comportements de groupe qui naissent de ces rassemblements. Dans les concerts de métal, les gens portent plein de patches parce qu'ils ont vu d'autres en porter. Il y a une forme de mimétisme. Je trouve ça très intéressant.

Toi, tu as été fan de quoi ?
J'ai grandi avec des mangas, le premier truc que j'ai lu en série c'était Dragon Ball. Puis il y a eu le foot, j'étais fasciné par les stades, les couleurs des maillots, les sponsors, les marques. Le côté « mode » du foot en fait. Puis en CM2, j'ai allumé la radio et je suis tombé sur Skyrock. Je suis devenu fan de rap. C'est les premières choses que j'ai appris à aimer tout seul. Le métal, c'est venu plus tard au lycée. J'étais pas nécessairement fan mais mes deux meilleurs potes l'étaient, et on a gagné des places de concert à la radio. C'est les premières fois qu'on sortait de la banlieue aussi et qu'on traînait à Pigalle. Je répertorie un peu tout ça.

Dernièrement tu sembles être passé du portrait à la «nature morte », du moins à l'archive d'objets. Comment s'est opérée cette transition ?
Depuis quelque temps je ne fais plus du tout de portrait, sauf si c'est une commande. Un jour, j'avais fait des photos des fans de Johnny. Ce mec est un monument quoi qu'on en dise. C'est un mufle mais il est charismatique dans sa muflerie. Moi, j'ai toujours un peu aimé les sales types. Et ce qu'on ne peut pas lui enlever, c'est son nombre de fans. Je l'ai pris en photo à plusieurs dates, au Stade de France, à Bercy, etc. Les fans se font les mêmes tatouages que Johnny, se teignent les cheveux du même blond. C'est incroyable. Ce qui revient souvent, c'est les tatouages du portrait de Johnny. J'en ai pris plein en photo. Je les ai exposés et j'ai entendu plusieurs personnes dire « oh regarde des tatouages de beauf. » Le problème c'est qu'on ne choisit pas vraiment son public. J'ai détesté le mépris des gens face à ces photos. Et là j'ai réalisé que sans le vouloir, je livrais en pâture des gens tout à fait bien. Je me suis senti mal. Du coup j'essaye de préserver les gens. Je fais moins de portraits et je me concentre plus sur ce que l'humain fait. Sur ses mythes et légendes.

Ton livre sur les patches de métal s'appelle Killing Technology. Pourquoi ?
Il y a un côté analogique qui manque aujourd'hui. Quand t'es gamin, que tu rêves d'épées, de pouvoir et d'îles en forme de crâne, t'es forcément déçu par le futur. l'iPhone 6 c'est pas aussi cool que tes rêves de gamin au fond. Donc je suis un peu nostalgique. Le livre s'appelle Killing Technology en hommage à un groupe de trash canadien mais aussi parce que je veux revenir à l'objet. Le muséifier pour qu'il ne disparaisse pas. Et puis les vestes et les patches sont cousus à la main, chaque veste est différente, le processus de création est long. Il y a une technique presque archaïque. Moi-même j'ai demandé à ma sœur de me montrer comment coudre et j'en suis à ma septième veste. À part monter un meuble Ikea, j'avais jamais rien fait de mes mains. On prend plus trop le temps de faire ce genre de choses. On a aboli le folklore. C'est dommage parce que ça fait du bien.

Tu parles de « muséifier les objets ». Ta pratique photographique y tend ?
Oui. Wharol avait commencé à faire ça il y a très longtemps. J'ai peur que les choses disparaissent. Je collectionne des objets, des couvertures de magazines, des patches. Je passe ma vie sur eBay et en brocante. J'aime les objets, hors actualité, une fois qu'ils ont pris de la valeur, qu'ils sont chargés en énergie. Et je passe des mois parfois à trouver un objet que je veux. Avec Killing Technologie, j'ai voulu faire un grimoire rassemblant beaucoup beaucoup de patches. Dans la forme, je voulais garder un esprit pop, un fond blanc, accessible à tous et pour que les fans de métal puissent s'y référer.

C'est marrant que tu l'aies fait avec Headbangers Publishing. Comment s'est faite ta rencontre avec Pedro Winter ?
J'avais organisé une expo près d'un lieu nommé Le Salon, il y a 6 ans. Pedro était au Salon, du coup il est passé. On s'est rencontrés comme ça. Il voulait éditer des bouquins et parler d'autre chose que l'électro peut être. Il est ouvert. Il m'a laissé hyper libre, c'était super. Études Studio s'est occupé de la DA et de structurer le livre. Je suis content du résultat et je suis content que ce soit fini. Ça a été un long boulot, assez éprouvant, de recherches et de sacrifices.

Comment as-tu archivé tant de patches ?
La première fois que je suis allé au Hellfest, je prenais les vestes des mecs du public de loin, en téléobjectif. Je découvrais le phénomène. Les années qui ont suivi, je suis allé dans plusieurs festivals et concerts. Et j'ai commencé à amasser de plus en plus de photos. Puis j'ai commencé à prendre des vestes sur fond blanc. J'étais plus dans l'accumulation et dans l'archivage déjà. J'imprimais des bouquins pour que les gens puissent mater les écussons. Puis j'ai commencé à me faire des vestes et à acheter des patches moi-même. J'en ai récupéré à peu près 500. Des vieux et des nouveaux. J'aime bien les trucs du présent, je ne suis pas que dans la nostalgie. Par contre le futur, je m'en fous.

Dans d'autres séries, tu sembles documenter la marge, ce que les gens n'aiment pas nécessairement voir. 
Moi je pars du principe que l'on vit dans une société moraliste et exigeante. Ce qui laisse peu d'espace aux gens qui ne se sentent pas à l'aise dans nos normes. Du coup, ils se lâchent en cachette. J'aime bien les zones où les gens sont exilés de force par la société. J'ai documenté l'industrie du porno, le bois de Boulogne la journée, des parades fétichistes. Dans un de leur morceau, La Rumeur dit « Hommage à la marge ». Moi aussi, j'ai du respect pour ces gens qui vivent à la marge. Les gens qui peuplent le Bois de Boulogne par exemple sont une réalité que beaucoup de gens refusent d'appréhender au-delà du sordide. Pourtant, ils font eux aussi partie de l'Histoire. Il y a de véritables enjeux humains. C'est ce que j'essaye de relever, avec le plus de pudeur possible.

On te trouvera où ces prochains mois ?
J'ai une expo à Berlin sur le métal, puis il y aura la promo du bouquin Killing Technology avec une preview chez Colette du 19 au 24 septembre. Dans la vitrine il y aura des vestes et des photos. Et là je bosse avec Noisey sur un docu consacré au rap. En attendant je continue d'éditer des bouquins avec ma petite maison d'édition. 

Découvrez Killing Technology chez Colette à partir du 21 septembre 2016.

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield 
Photographie : Melchior Tersen
Photographie du livre : Études Studio