boukan records va faire beaucoup beaucoup de bruit à paris

Nous avions rencontré William et ses potes du YGRK KLUB sur des rythmes grime et sauvages. Nous les avons retrouvés pour parler de la sortie de leur nouveau label, Boukan Records.

par Micha Barban Dangerfield
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20 Avril 2016, 11:15am

Nous avions rencontré William et ses potes entre les murs bétonnés d'un squat parisien alors qu'ils viraient gentiment deux Dj pour s'imposer derrière les platines. Il n'était pas loin de 4h du matin et la foule en transe se laissait emporter dans un autre délire : plus crade, plus sauvage, plus grime. William et son crew se présentaient alors sous le nom de YGRK KLUB, un collectif hybride rassemblant Djs, artistes et rêveurs, tous de Cergy. La petite vingtaine, ils se donnaient ensemble pour mission d'importer de nouveaux sons dans le paysage musical français et proposer une nouvelle façon de faire la fête. Leur dada ? La black music en général et le grime aussi, ce genre issu des caves londoniennes dont les échos ont mis près de quinze ans à arriver jusqu'aux frontières françaises. Nous nous étions penchés sur l'arrivée tardive de ce genre en France et de son succès auprès d'une jeunesse qui ne peut plus se contenir, une jeunesse qui a besoin de déborder. William nous expliquait alors que "Le grime a un côté sauvage qui permet d'exulter, de se défouler. C'est par des rythmes forts qu'on fait passer des messages forts. Des mecs comme Skepta incarnent notre génération. Ils emploient le grime mais transposent son propos au présent." Nous avons retrouvé William aka Bamao Yendé pour qu'il nous parle de la sortie de son nouveau label, Boukan Records, accompagné de son gang. Parmi eux, le Dj Sottoh (Hadrien), le duo Frontal Cochi composé de Xavier et Timothée, leur ami créateur Hugo et leur grand pote Erwan qui lui aussi gravite dans leur petit monde. Tous plus cools les uns que les autres, ils nous ont parlé de Boukan, de Black Music, de révolution et d'amour. 

Frontal (Xavier) 22 ans

Après le collectif YGRK Klub, vous montez un nouveau label, Boukan Records, d'où est née cette envie ?
William : J'ai travaillé dessus avec les mecs de YGRK aussi, mais c'est indépendant, même si y'a des mecs du YGRK qui ont posé des sons. C'était un kiff que je voulais réaliser depuis un moment. C'est ce que j'aime faire, c'est Boukan. J'aimerais que ça devienne un label de musique où il n'y aurait pas trop de restrictions de gens. Tant que c'est dansant et que ça fait du boucan... Même du rap ça peut passer. Un peu de tout tant que ça inspire un certain mood. Comme ça n'a pas encore commencé c'est pas facile à dire, mais dans l'idée ce serait ça. Garder une identité Boukan mais sans cloisonner les styles. Même du boukan doux, quoi. Tu vois même du r'n'b peut faire du boucan. Tant que ça s'imprègne d'un certain esprit...

Quels genres musicaux s'y retrouvent ?
William : Là pour la première c'est house UK un peu percussive, de la bass, de la house tribale et de la house garage, beaucoup de sonorités anglaises.

Les influences anglaises c'est un truc auquel vous tenez ?
William : Ouais, quand on a commencé à écouter du son avec Xavier, c'était de la bass, du garage. C'est le premier truc qu'on a écouté en termes de musique électronique, avant d'écouter de la house plus à l'ancienne. Après y'a tout ce qui est afro beat, sonorités africaines. J'écoute ça depuis que je suis petit avec mes parents, tous les jours.

Il y a une dimension très politique dans tous les mouvements musicaux que vous évoquez. C'est un truc que vous revendiquez ou pas du tout ?
William : Il n'y a pas vraiment de parti pris politique. Si on devait se positionner ce serait plus le parti pris de la danse, de l'abandon et de la tranquillité.

Xavier : On est plus dans cette optique full entertainment. On est là pour se divertir, disperser de bonnes vibrations et kiffer le moment présent avec les autres. Je pense qu'au final cette musique est parfaitement taillée pour ce genre d'ambiance, pour ce laisser-aller contrairement ou différemment de la techno berlinoise qui est quand même plus froide. Après je dis pas que les vibrations qui s'en dégagent sont froides aussi, mais c'est pas le même groove, c'est pas la même chaleur.

Timothée : Dans le délire anglais y a une sorte de groove qui se retrouve aussi dans le hip-hop, dans plein d'autre genres, même juste la black music en général. Si tu regardes la scène anglaise à travers ses différents genres, y a quand même un fil conducteur, comme si tout se connectait à travers des intentions très simples et pas forcément politiques.

Frontal (Timothée), 21 ans

Ça a mis du temps à arriver en France, non ? On est restés accrochés à la French Touch... Maintenant depuis peut-être 2-3 ans on commence à s'ouvrir à d'autres sonorités...
Xavier : Moi j'ai juste un petit souci avec l'esprit parisien. Il a souvent tendance à s'approprier des styles qui viennent d'ailleurs. Et en faisant du copié-collé, tu ne ressens pas vraiment la patte française. C'est souvent ce qui se passe avec la techno et le grime en ce moment. On a du mal à greffer de nouveaux sons à notre patrimoine musical, à les digérer à notre sauce. Y a pas de réel échange. Tu vas écouter un artiste français, mais tu vas même pas te rendre compte qu'il est français. Tu vas penser qu'il est anglais sauf que non. Je trouve ça dommage et c'est pour ça que la France propose peu de grime ou de black music.

Comment vous faites, vous, pour apporter votre patte personnelle ?
Xavier : On n'est pas motivés par la notoriété, ni par le mercantilisme. C'est ça qui a tendance à dénaturer le délire. On le fait avec le cœur, tout simplement. Avec sincérité. Et c'est ce qui manque un peu.

Hadrien : Je pense qu'on a tous des influences super variées. Moi j'adore le jazz, je me cantonne pas à la musique électronique, j'écoute plein de trucs différents et j'essaye de puiser dans plein d'inspirations différentes, d'en faire ma tambouille.

C'est un peu propre à votre génération, ce décloisonnement des genres...
Thimotée : La fusion rock et rap on l'a vécue nous. Tu prends Pharell et son groupe N.E.R.D, c'était exactement cette époque-là. Ou plus tôt, avec RUN DMC qui rappait sur du Aerosmith.

Vous pensez que la France a besoin de découvrir de nouveaux horizons musicaux ? Qu'on importe d'autres choses ?
Timothée : Je pense que la France faut d'abord qu'elle se réconcilie avec elle-même. Le fait qu'ici ce soit que de l'importation, qu'il n'y ait pas de partage... On prend quelque chose d'ailleurs, mais jamais dans un souci de création ou d'ouverture, de communication avec les autres. C'est l'atmosphère de certaines soirées parisiennes, il y a des murs entre les gens. Il n'y a pas de communication honnête et ça se ressent aussi dans la musique.

Xavier : Dans la musique mais aussi dans l'apparence vestimentaire et la façon de danser au final.

Comment les choses peuvent changer selon toi ?
Xavier : Faut renverser le pouvoir. Le pouvoir n'en a rien à foutre, il n'y a aucun dialogue. Je pense qu'il faut leur rentrer dedans. Faut une grosse révolution. Après on est plus à l'ère de la Révolution française mais je pense qu'il faut une solution drastique.

Hugo : Je suis pas entièrement d'accord. Justement quand tu dis que les gens sont pas prêts, pour la musique ou pour Nuit debout, c'est à toi aussi quand tu fais de la musique de les habituer, de leur montrer des trucs. C'est peut-être pas un truc hyper choc, mais petit à petit les choses vont se faire.

Vous investissez beaucoup la banlieue, le périph du moins….
Erwan :
C'est justement des choses sur lesquelles l'Etat pourrait être intelligent, quand il parle de faire le Grand Paris. C'est pas con en soi. Paris sans la banlieue, ça perd beaucoup.

Hugo : Il reste une différence entre Paris et sa banlieue. Nous on se sent plus banlieusards que parisiens. Il existe un peu une différence de culture. Même si ça se rejoint, t'as pas les mêmes influences.

Timothée : Même en tant que banlieusards, tout le monde monte à Paris. Donc tu peux y rencontrer des gens du 91 alors que toi tu viens du 95. Mais tout ne se fait pas à Paris. Les changements peuvent venir d'ailleurs et tu peux t'épanouir créativement parlant au-delà du périph. C'est un truc qu'on envisageait peu avant.

Erwan : En fait on réfléchit en banlieusards et on agit en parisiens. Paris c'est un peu comme une scène pour ce qu'on fait en banlieue. Après oui t'as raison, y'a autre chose qui s'est créé, qui va aussi avec le Grand Paris. Les gens veulent aller en banlieue. Moi quand j'avais 16 ans mes potes ne connaissaient rien de la banlieue. De plus en plus de banlieusards font partie de la scène artistique parisienne. Du coup ils font des va-et-vient et emmènent le truc en dehors des murs parisiens.

Hadrien: Je pense qu'en banlieue, on a peut-être plus l'esprit créatif. Paris c'est vachement gris... Moi j'habite à côté de la Marne, à Champigny dans le 94 et quand j'ouvre ma fenêtre j'ai la Marne, j'écoute de la musique toute la journée. Y a pas du tout le truc gris de Paris. C'est plus calme, plus reposant.

Sottoh (Hadrien), 24 ans

Vous aimeriez que ça devienne quoi, Boukan, dans 5 ans ?
William : Là j'ai 22 ans, 27 ans dans 5 ans... Je sais pas. J'espère qu'on aura fait plein de sorties, qu'on commencera à tourner dans plein d'endroits, qu'on aura des petites résidences dans des endroits sympa. Qu'on puisse ramener des gens pour avoir de la crédibilité. Je sais pas vous, vous aimeriez ramener qui par exemple ?

William : Ce serait bien de ramener Craig David...

Timothée : Genre tu ramènes Pharell en mode Neptunes. Il te fait un live mais en mode Neptunes, pas en mode pâquerettes.

William : Des mecs du coupé-décalé ça pourrait être cool aussi. Une grosse soirée coupé-décalé à Paris. Sinon même des Portugais, DJ Marfox, tout ça... ce serait cool de les ramener. Y a une belle énergie dans ce qu'il se passe à Lisbonne. Ça va vite, ça travaille.

C'est comment d'avoir la petite vingtaine en 2016 ?
Erwan : C'est chaud...

Hugo : On sent qu'il y a un truc qui change quand même.

Timothée : Tu sens que t'as une zone grise devant toi, que personne sait comment ça va se passer. Donc on te vend des écoles d'ingénieurs, des diplômes... Personne sait comment ça va évoluer. Et ça fait déjà bien longtemps qu'on sait que les diplômes ça sert à rien... On a grandi dans un système qui ne marche plus maintenant.

Xavier : Pour l'instant on a conscience de la chance qu'on a, du coup on en profite, d'autant plus qu'on est jeunes. Du coup on croit dur comme fer à ce qu'on fait, et on donne tout notre cœur à le faire. Mais si jamais ça casse à un moment donné, faudra revenir à la réalité. Y a un côté assez effrayant mine de rien. Dans la mesure où, surtout, à l'heure actuelle, pour des personnes comme nous - de couleur noire - y a beaucoup de portes qui se ferment. Je m'appelle Xavier Godard, c'est purement français. Mais je sais qu'avec ma coupe de cheveux, je pourrais pas avoir le taff que je veux. Donc y a aussi cette hantise qui fait que mon avenir m'inquiète un peu. D'autant plus qu'avec l'état de l'industrie du disque, c'est vraiment difficile de vendre. 

Qu'est-ce que vous souhaitez aux gens et au monde en 2016 ?
William : Un peu de paix, qu'on descende tous d'un étage, qu'on pense un peu aux autres. Qu'on retombe dans un peu plus d'amour, un peu plus de détente attitude. Là c'est trop tendu, ça fait flipper quand même. Donc un peu plus d'apaisement. Et de la tolérance. Parfois on a l'impression de revenir en arrière. Plus c'est la merde et plus les gens recommencent à avoir peur des autres. Il faut aller vers les autres, s'aimer, être polis, faire des trucs sympa. Des trucs élémentaires. Après... il faut faire du boucan aussi.

Xavier : Au final on répète les mêmes erreurs, on est dans un cycle. Faudrait juste sortir de ce cycle. Que le gouvernement laisse son peuple vivre en paix ! Faut qu'on apprenne à sourire simplement.

Vous pensez que la musique c'est une façon de faire passer tout ça ?
William : La musique te fait sourire, te fait danser. Tu partages un bon moment. Dans ces moments de fête, tu ressens moins ce truc d'intolérance. C'est un bon moyen de propager des bonnes ondes et quelque chose de positif.

Bamao Yendé (William), 22 ans

Boukan Records fête sa sortie jeudi 21 avril à la Java à Paris à partir de minuit. 

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : Raffaele Cariou

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