jeunes, connectés, tolérants : et si nous étions les plus totalitaires ?

Trump, Brexit, Marine : la jeunesse crie son désespoir tous les jours sur les réseaux sociaux. La parole médiatique dénonce un monde post-vérité, ce qui n'est ni une explication, ni une solution mais bien l'aveu d'un échec.

par Micha Barban Dangerfield
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16 Décembre 2016, 2:15pm

Notre champ de vision rétrécit tous les jours. Notre relation à l'information est de plus en plus restreinte, émotionnelle, simpliste et immensément homogène. Il m'a fallu quelque temps pour accepter cette évidence. Non en fait, il m'a juste fallu observer la liste de mes amis Facebook. En remontant doucement la liste des quelques centaines de personnes qui peuplent mon entourage digital, une réalité m'est apparue : parmi mes amis, tous (ou presque) partagent la même vision (politique, sociale, esthétique) que moi. Comme beaucoup de monde, j'ai finalement trié sur le volet les gens dont les opinions et valeurs me paraissaient recevables et ainsi balayé de ma vie 2.0 ceux qui ne répondaient pas au profil éthique que je m'étais fixé. Il m'est même arrivé de mener des micro-purges contre ceux qui affichaient des opinions que je me complaisais à taxer d'irrecevables. Sur nos réseaux, aucune cacophonie n'est possible. Ce que je ne comprenais pas à ce moment-là c'est que j'écartais par la même occasion de mon champ de vision, d'un simple revers de la main, d'autres opinions, d'autres vérités.

Ces filtres que nous nous imposons, les réseaux sociaux en raffolent. Nos feeds ne présentent plus aucune forme de dissonance idéologique et les algorithmes de plateformes comme Facebook assurent un champ d'opinions "acceptables" selon nos propres barèmes. C'est ce qu'explique avec une grande clarté Katherine Viner dans un article paru sur le Guardian, « How Technology Disrupted the Truth » en juillet dernier. Selon elle : « La version du monde à laquelle nous sommes confrontés chaque jour sur les réseaux sociaux renforce nos croyances préexistantes » En acceptant l'existence d'opinions opposées aux miennes, peut-être aurais-je été moins sidérée par la montée du FN, l'élection de Trump, la décision référendaire de l'Angleterre de quitter l'Union Européenne. La violence de ma surprise (la claque, soyons honnêtes) était simplement à la mesure de mon niveau de déconnexion avec le reste du monde - symptomatique de mon incapacité à observer d'autres vérités que la mienne.

La version du monde à laquelle nous sommes confrontés chaque jour sur les réseaux sociaux renforce nos croyances préexistantes.

Mon année 2016, je pourrais l'appeler mon année gueule de bois. Celle où l'on a enchainé les débâcles, les déceptions, les incompréhensions. Le dictionnaire d'Oxford, lui, a décidé de l'estamper l'année « post-factuelle » ou « post-vérité ». Les discours publics, politiques et médiatiques ne reposent désormais plus sur des idées mais dopent notre émotivité, titillent sans relâche nos affects et ce à grand renfort de faits. On peut donc faire croire n'importe quoi à n'importe qui tant que l'émotion prévaut comme principal stimulus. La vérité n'a plus de valeur, les discours sont du sirop. En bref, la pensée « post-vérité » pourrait se résumer en un adage simple : on nous ment, et on s'en fout. Outre l'aspect quelque peu naïf de cette épiphanie collective - sincèrement, l'humain a-t-il jamais été capable de saisir la totalité des opinions et la diversité du monde ? CNN ou pas - et au-delà de notre incapacité pathologique à attribuer une quelconque valeur à la « vérité », nous refusons aussi et surtout de confronter les autres vérités. Et la dictature que je fais régner sur mon Facebook en est probablement le symptôme le plus patent. Mais en refusant toute forme de confrontation entre ma vérité et celle des autres, ne suis-je pas en train de participer à la marche du monde vers une ère post-politique ? Ne suis-je pas en train d'esquisser le visage d'un nouveau fascisme ?

En bref, la pensée "post-vérité" pourrait se résumer en un adage simple : on nous ment, et on s'en fout.

C'est ce que note très justement le penseur Frédéric Lordon. Peut-on encore générer du débat ? Confronter des Idées ? Les médias assurent-ils la pluralité des discours ? Est-il encore possible de concevoir l'existence de visions antinomiques sans y voir une menace pour notre propre appréhension du monde ? Cette absence de pluralité, qui se vérifie très facilement sur Internet, court-circuite le débat politique, l'empêche. Nos débats ne présentent plus d'alternatives, reposent sur une rationalité surfaite, interdit les idéaux, les utopies (ce gros mot), s'homogénéise et réfute les autres possibles. Lordon y voit également une erreur irréparable des médias embarqués dans un vortex mainstream et incapables de sortir de leur vérité singulière. La tentative de miser sur des processus de "fact-cheking", en espérant empêcher la progression du "virus de la post-vérité", ne fait finalement que trahir leur déclin déjà entamé. Et nos feeds d'actualité agissent de l'exacte même façon que les Unes des médias dits mainstream. On aura beau vérifier les faits, il nous faudra bien recommencer à émettre des Idées – au pluriel – pour ne pas sombrer irrémédiablement dans un temps post-politique cette fois-ci. À ce sujet, Lordon explique : « La post-politique est un fantasme. Elle est le profond désir du système intégré de la politique de gouvernement et des médias mainstream de déclarer forclos le temps de l'idéologie, c'est-à-dire le temps des choix, le désir d'en finir avec toutes ces absurdes discussions ignorantes de la « réalité », dont il nous est enjoint de comprendre que, elle, ne changera pas. »

Cette absence d'alternative de la pensée et du discours laisse comme un trou béant. Un lieu d'opposition inoccupé. Un espace excluant (et exclu du cadre) devenu la chasse gardée des politiques comme Le Pen ou Trump, ou Farage. Il y a plusieurs milliers d'années, les Mayas prédisaient une inversion des pôles pour les années 2010. Peut-être y sommes-nous donc arrivés, à ce grand renversement; les gens de gauche votent aux primaires de droite, les jeunes se sentent condamnés à voter "contre" et refusent de prendre part, l'extrême droite s'accapare le pouvoir contestataire de la gauche. Et la pensée devient un leviathan.

Au lendemain de l'élection de Trump au États-Unis, ma fenêtre sur le monde, Facebook, me montrait que mon entourage, cette fois-ci, refusait une réalité. Un ami postait : « Trumpistes, homophobes, misogynes : je vous invite à me supprimer de vos amis Facebook. » Pourtant, il est impossible de comprendre ce qui se joue vraiment en excluant de nos champs de vision ce que nous refusons d'admettre. L'existence des autres. À la suite des élections américaines, je me suis contentée d'être surprise. Pire, choquée par l'existence d'un certain électorat. Mais il me semble aujourd'hui qu'il nous faut arrêter de stigmatiser ces « autres », ces « beaufs », ces « rednecks », quitte à ce que ça pique et apprendre à les entendre pour avancer. Il serait bien trop simple de les ranger à la marge, d'en faire des déviants notoires et attendre patiemment leur conversion politique naturelle. Parce que notre fascisme, reconnaissons-le, nourrit le leur.

C'est en échangeant avec ceux qui ne pensent pas comme moi que je comprendrai le monde dans lequel je vis. Pas en les bannissant de mes réseaux sociaux.

Il va falloir donner une chances aux alternatives proposées par les nouvelles générations qui tentent d'exprimer leur désir de créer un nouveau vivre ensemble. On les taxe d'apathie. Mais en réalité, elles rêvent de nouveaux possibles. Qu'on le veuille ou non, elles ont su le prouver, en voulant dessiner de nouveaux chemins – militants et ou démocratiques – en s'opposant fermement et en définissant de nouvelles formes de mobilisations et de débats. De façon plus latente, en refusant les frontières des générations passées aussi, la binarité des genres, en réinventant la ville, la banlieue, les limites du monde donc. De leur monde. Je radote peut-être mais il est grand temps que l'on retrouve notre capacité d'empathie et que l'on refuse cet état de post-vérités, post-pluralité, post-politique. Il va falloir parler, encore et encore, et repenser les possibles, rétablir les Idées, accepter nos différences (nos vérités). Parce que la vérité est une chimère, mais les vérités, lorsqu'elles s'entrechoquent, créent de nouveaux possibles.

Credits


Texte : Micha Barban Dangerfield
Photographie : Willy Vanderperre pour "The Futurewise Issue" N. 343

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