the florida project, le merveilleux cauchemar américain de sean baker

Après Tangerine, le réalisateur américain revient enchanter Cannes avec The Florida Project, son dernier long-métrage. Il y suit Moonee, six ans, résidente d'un motel en lisière de Disney Land – et dresse le portrait des misfits d'Amérique.

|
mai 24 2017, 10:40am

L'injustice, la Quinzaine en a fait sa croix cette année. De la Jeanne d'Arc pop de Bruno Dumont aux accusées d' I Am Not A Witch, les réalisateurs en compétition sont nombreux à immortaliser les failles de notre époque et à démanteler les mythes qui s'obstinent à cacher la vérité, la vraie. Celle d'un monde inégal et injuste que les enfants, malgré leur jeune âge, décèlent et dénoncent avec toute l'acuité du monde. Sean Baker, le réalisateur américain auteur du grave et non moins jouissif Tangerine, s'en est cette fois pris à l' A merican Dream. Pour son dernier film The Florida Project, en sélection officielle de la Quinzaine, il a planté sa caméra dans la banlieue d'Orlando, à la lisière de Walt Disney.

Dans d'anciens motels pour touristes reconvertis en habitats précaires survivent les laissés pour compte du rêve américain. Le spectateur va donc suivre Moonee, 6 ans, qui parvient avec sa bande à réinventer un monde auquel elle n'a pas accès - l'Amérique n'aime pas ses pauvres et les cache à l'orée des royaumes merveilleux. Au travers des errances de quelques enfants laissés à la dérive, en périphérie d'un monde irréel, le réalisateur américain poursuit ses ambitions : faire des films pop et réalistes, graves et drôles. Des films à l'esthétique assumée et au discours acerbe, des films où les pleurs se changent en rire et les misfits en héros. Des films qui inspirent le changement. Rencontre.

Dans votre dernier film, Tangerine, vous vous attachiez à dépeindre le quotidien de deux femmes transgenres. Aujourd'hui, celui des enfants pauvres d'Orlando qui errent à la lisière de Disney Land - vos héros sont toujours des marginaux et des misfits. Vous vous revendiquez d'un cinéma réaliste et engagé ?

A moins qu'on s'attache à faire des films documentaires, le fait de vouloir faire des films réalistes est une ambition irréaliste, à mon sens ! Je n'ai pas l'ambition de faire des films qui captent la réalité, je souhaite qu'ils captent une certaine vérité. Lorsqu'on me pose la question de mon engagement, je repense à des réalisateurs qui ont consacré leur vie et leur carrière à délivrer un message - à Ken Loach, par exemple, qui en est l'ultime incarnation. Son talent l'aurait mené sans mal à Hollywood, il aurait pu enchaîner les blockbusters et faire du "pop corn cinema" mais ne l'a jamais fait. J'admire ceux qui se sont donnés une mission politique et s'y tiennent. Mais je ne crois pas faire partie de cette catégorie de cinéastes. Ce dont je suis sûr, c'est que nous avons tous une responsabilité en tant que cinéastes : nous ne sommes pas des politiques, mais nous avons la possibilité de les défier. En posant des questions, en sensibilisant les spectateurs à de nouvelles problématiques, en abordant des thématiques sociales, politiques ou culturelles qu'ils n'auraient peut-être pas abordées.

Vous avez planté votre caméra dans un décor fantastique. Un motel à l'entrée du Disney Land d'Orlando, en Floride et dans lequel tentent de vivre, tant bien que mal, vos personnages. Pourquoi cet endroit, précisément ? Quelle est sa symbolique ?

Je n'ai pas d'attache personnelle à cet endroit mais Chris Bergoch, mon co-scénariste m'y a mené : sa mère a déménagé à Orlando, sa soeur a travaillé là-bas, à Disney Land. Beaucoup d'articles ont été écrits sur le sujet, HBO a même consacré un documentaire à la pauvreté du Orange County. Mais en réalité, ce n'est pas seulement d'Orlando dont il est question bien que le film s'y déroule. C'est un problème national aux Etats-Unis, ça l'est également en Angleterre, d'ailleurs. Ce dont je parle en réalité, ce sont des gens qui n'ont plus de toit mais que l'on cache. Techniquement, ces gens n'ont plus d'endroit où vivre mais font tout pour garder un toit au-dessus de leur tête, et les motels en lisière des parcs d'attraction en sont les emblèmes. Pourquoi Orlando alors ? Parce que l'ironie est extrême : Orlando, c'est justement la ville de Disney.

Cannes a été l'occasion de voir de très beaux films sur les enfants - particulièrement à la Quinzaine. I Am Not A Witch, Jeannette ou l'Enfance de Jeanne D'Arc de Bruno Dumont, le votre... D'où vient ce besoin de raconter des histoires à travers les yeux des enfants ?

La manière dont Bruno Dumont a dirigé les jeunes acteurs de sa série P'tit Quinquin m'a beaucoup influencée. Mais mon intérêt pour les enfants remonte à plus loin. Probablement à une série de films mal connue en Europe mais qui fait indéniablement partie de la culture cinématographique américaine : Les Petites Canailles, une série de courts-métrages réalisée entre les années 1922 et 1938. Les protagonistes étaient tous des enfants issus de familles pauvres, la toile de fond, la Grande Dépression des Etats-Unis. C'était extrêmement progressiste à l'époque de faire des films en prenant le point de vue des enfants et en adoptant un angle pop : c'est d'ailleurs grâce à son "néo-réalisme", que Tangerine a pu rendre accessibles des thématiques graves et les rendre visibles. J'espère qu'au fond, les films que je fais inspirent un changement. L'éducation est la seule voix du changement selon moi.

Vous avez choisi de travailler avec des acteurs au talent déjà acclamé (dont William Dafoe) mais aussi et surtout avec des acteurs non-professionnels. Que vous apportent-ils ?

J'aime voir à l'écran des visages nouveaux et je crois à la suspension de la croyance : que le public est plus enclin à plonger dans le film devant un visage qui ne lui est pas familier. J'ai toujours été séduit par le casting sauvage. Par exemple William Dafoe, qui joue le rôle du gérant du motel dans mon film : c'est un acteur tellement remarquable qu'on finit par oublier qui il est. Et j'ai eu la chance de le voir se mêler si merveilleusement à des acteurs qui jouaient pour la toute première fois. J'ai remarqué qu'à travers cette combinaison entre anciens et nouveaux acteurs, entre pros et novices, se crée une véritable synergie. Au fond, l'un et l'autre s'apportent mutuellement : de la fraîcheur pour les anciens, de la technique pour les plus jeunes. Ce qui m'importe et m'a toujours importé, c'est d'être dans la vérité, pas dans la réalité. Et je pense qu'elle naît aussi de cette alchimie particulière.

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photo : The Florida Project, Sean Baker