les cool kids se réapproprient enfin le jazz

Le jazz est mort, vive le jazz ! Alors qu'il était devenu l'apanage d'une élite, le jazz reprend aujourd'hui ses quartiers, dans les caves londoniennes, et attire toute une nouvelle génération de mélomanes. i-D a rencontré Shabaka Hutchings.

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20 Octobre 2016, 11:25am

Souvent considéré comme l'un des genres musicaux les plus codifiés et claniques qui soient, le jazz réinvestit aujourd'hui ses racines underground à Londres. Une nouvelle garde de mélomanes redéfinit ses frontières et s'affranchit de son orthodoxie pompeuse. À rebours d'une mouvance industrielle, machiniste et techno, le néo-jazz réinvestit la puissance du live, des cuivres et du collectif. Il signe un retour vers le futur, l'évolution d'une maïeutique à la base de ce que la musique à de contemporain – du hip-hop à la house en passant par la soul ou la techno.

Pour expliquer ce nouvel engouement, on pourrait se référer à des figures plus ou moins mainstream, des musiciens et chanteurs comme Kendrick Lamar, Kamasi Washington, Floating Points ou Thundercat qui réinterprètent tous à leur manière le leg du jazz. Mais si l'on devait nommer une personne à la tête de cette nouvelle déferlante, ce serait sans aucun doute Shabaka Hutchings. Homme-cuivre, ce saxophoniste de bientôt 33 ans (prémonitoire ?) surplomble le nouveau jazz le reliant à une énergie underground. On l'a vu souffler ses notes au sein du Sun Ra Arkestra, tout près de l'ineffable Marshall Allen, chez Soweto Kinch alors qu'il n'en était qu'à ses premiers pas, au-devant de l'un de ses nombreux groupes, les Sons of Kemet, puis avec The Ancestors ou encore Floating Points, guidant de nouvelles pérégrinations expérimentales. La liste est longue.

Nous l'avons rencontré alors qu'il jouait sous sous le soleil du Worldwide Festival, pour parler d'afro-futurisme, de jeunesse et du monde.

Parles-nous de ton enfance à Barbade...
Je suis né à Birmingham puis j'ai déménagé à Barbade à l'âge de 6 ans. Ma mère ne voulait pas que j'aille à l'école en Angleterre, elle trouvait le système éducationnel trop peu créatif - mise à part pour les populations riches bien sûr. J'ai donc suivi une éducation pas uniquement académique. C'est à Barbade que j'ai commencé la clarinette. Ce qui était génial c'est que mon apprentissage ne s'est pas résumé à un répertoire classique. J'ai pu m'entraîner dans des groupes de calypso, de reggae, de jazz. Je suis rentré en Angleterre à 16 ans où j'ai rencontré Soweto Kinch et Courtney Pine au bout de quelques jours. J'ai commencé à trainer et jouer avec eux et c'est à ce moment-là que je me suis essayé au jazz.

C'était ta première véritable rencontre avec ce genre musical ?
Oui disons qu'avant ça, je n'étais pas vraiment fan de jazz. J'étais à fond dans le hip-hop et le reggae. En rencontrant Soweto, je me suis rendu compte que le jazz était accessible de mille façons contrairement à ce que l'on peut croire. Moi ce que j'aimais par-dessus tout, c'était la face funky du jazz, un peu underground, avec des sonorités hip-hop et soul. C'est par ce biais-là que j'ai réussi à l'apprécier. Tout à coup, j'ai entrevu les différents liens que le jazz partage avec la musique en général. Avant ça, le jazz m'était inaccessible. Je trouvais ça ennuyeux, indéchiffrable et élitiste. Le jazz peut être très abstrait et il est important d'ouvrir des passerelles pour que les gens puissent le découvrir et l'apprécier, sans nécessairement le dénaturer. J'ai compris comment l'aborder de façon simple. J'ai réussi à me laisser porter. Le jazz est un genre à la fois cérébral et sensible : tandis qu'une partie de notre cerveau est occupée à le déchiffrer, le reste de notre corps est à fleur de peau et ressent toute sa complexité, sensible.

À ce moment-là, qui étaient tes héros ?
La Barbade vit au rythme de la musique calypso donc j'écoutais des artistes barbadiens Alison Heins, Square One, Edgar Dieward, The Mighty Gabby. Le reggae conscient était un genre très important aussi avec des artistes comme Sizzlar ou Cableton, Morgan Heritage. Et puis, il y avait le hip-hop. J'avais des posters de 2 Pac partout dans ma chambre, je collectionnais ses albums. J'adorais Outkast et BIG aussi.

Quand tu en parles la musique semble former un tout sans genre, sans limites…
J'aime piocher dans plein de répertoires. Il y a des choses intéressantes dans chacun d'entre eux. Je ne l'ai pas vraiment calculé. Mais j'ai toujours extrait des éléments de chacun des genres qui me touchent. Le jazz m'a permis de faire ça. Parce que je n'ai jamais été capable de jouer ou apprécier certaines équations harmoniques hyper complexes. Pourtant le jazz m'a toujours touché. Quand tu suis une formation orthodoxe en jazz, tu deviens hyper conscient de tes capacités et de tes limites. Il fallait que je les accepte et que je me fasse à l'idée que certaines choses ne me touchaient juste pas. C'est devenu mon approche de la musique en général. En ce moment j'écoute beaucoup Actress. Il y a quelque chose de fascinant dans leur musique : l'axe qu'ils empruntent. Le morceau peut commencer dans un certain genre et finir sur quelque chose de complètement différent, mais on ne se rend jamais compte du moment où le morceau dévie et nous emmène ailleurs. Tu vois, je ne veux pas nécessairement faire de la house, mais cet élément, je le trouve génial et j'aime l'exporter dans d'autres répertoires, m'en inspirer. J'aime aussi la façon dont un morceau de house se construit en couches, en grades. C'est en bricolant que l'on fait fusionner les genres, le jazz avec la house, le hip-hop ou même la dance.

C'est au tour du jazz de s'éclater. Tu le vois comment toi, ce nouveau souffle ?
De plus en plus de jeunes écoutent du jazz. C'est très nouveau. Mais ce qu'il y a de plus intéressant à observer c'est que la plupart ne disent pas "j'aime le jazz", ils se qualifient juste comme mélomanes. Avant le jazz était réservé à une clique, une élite qui comprenait le jargon musical qui l'entoure et connaissait toutes son histoire. J'aime quand les gens sont un peu plus candides que ça, quand ils n'ont pas besoin de comprendre ou connaître le jazz à fond pour l'apprécier. Quand le sensible prend le dessus sur l'intelligible. Dans les années 1970 le jazz se voulait très spirituel et les gens arrivaient à connecter avec cette musique, à se laisser prendre. Pourtant c'est une période du jazz que les pontes du genre dénigrent. En ce moment, il existe toute une nouvelle vague de jeunes musiciens qui ont appris le jazz mais ne s'en revendiquent pas nécessairement comme Yussef Kamaal. Avant ça, les sessions de jazz se transformaient rapidement en démonstration de force : "regardez tout ce que je sais faire et comme je maîtrise cette discipline." Je pense que ça a braqué beaucoup de monde. Aujourd'hui, les jeunes figures de proue du jazz sont bien plus libres.

Tu penses que ça lui a fait du bien, au jazz, de disparaître un peu ?
Toutes les formes de musique finissent par mourir. Et c'est très bien comme ça. La mort d'un genre ne peut que lui être bénéfique parce que son second souffle adviendra, nécessairement. C'est la seule façon pour les gens de se l'approprier, de le régénérer et pour qu'il reste pertinent. Il faut qu'un mouvement s'éteigne pour que les gens l'exhument et se l'approprient. Moi je me sens très proche des gens qui assistent à mes concerts. Avant les musiciens de jazz n'avaient rien à voir avec les gens qui venaient les écouter. L'appréciation du jazz était réservée à une clique, une bande d'initiés assez fermée sur elle-même, très élitiste au fond. Moi je suis très content aujourd'hui de jouer pour des gens avec qui j'adore faire la fête.

Tu as des projets très différents en solo, avec Floating Points ou les Sons of Kemet. Quel est le fil conducteur entre tous ces groupes ?
Tous ces projets ont pour élément clé la mélodie. Elle permet au public de s'accrocher, d'avoir une prise. Le jazz en manque cruellement quand il s'oriente plus vers le free-jazz. Il faut du groove, tu vois ? C'est grâce à ça que tu peux emmener les gens avec toi.

C'est fou parce qu'avec les Sons of Kemet, tu revois complètement la formule scénique du jazz et de la musique en général. Un saxo, une batterie et un trombone. Pas d'instrument à cordes ni de voix… Ça pourrait paraître inaccessible, mais ça marche.
J'ai un peu un problème avec les instruments à cordes et les musiciens qui en jouent. Il y en a trop. Partout, tout le temps. Avec les cuivres et la batterie, il y a un vrai engagement musical. Tu peux pas jouer pendant des heures dans ta chambre, il faut que tu t'engages à fond pour une question d'espace et de nuisances aussi. Et puis j'écoute beaucoup de musique de Centre Afrique qui repose essentiellement sur un duo rythme + mélodie. Et peu de choses entre. J'aime quand il se passe plein de choses mais j'aime aussi lorsqu'il y a assez d'espace pour que la mélodie prenne tout son sens, qu'elle apparaisse comme une couleur. D'autres préfèrent des choses plus minimales, mécaniques. Moi j'ai besoin de cette sensualité.

Tu as dit un jour que les rebelles de l'histoire avaient toujours été tes modèles. À quoi te référais-tu ?
Il se passe beaucoup de choses à la marge, en périphérie d'une réalité partagée, acceptée. Parfois cette créativité parvient à pénétrer le centre, la norme. Sans nécessairement passer par un conflit explicite. C'est quelque chose de plus latent. La musique en est un moyen. Elle rassemble, elle transporte des messages politiques, elle négocie avec la réalité, au-delà des clivages sociaux et politiques auxquels nous sommes subordonnés, auxquels on nous a condamnés. La musique, à l'inverse de la politique, permet d'apprécier la différence, de vivre avec la différence. C'est de cet esprit rebelle dont je parle. La musique est un monde non-polarisé. Il n'y a pas de bien ou de mal. Il n'y a que des interactions et des individus.

Tu penses que la musique peut changer ça ? La façon dont les gens cohabitent et interagissent ?
Oui, d'un point de vue abstrait tout à fait. Pas nécessairement grâce à une chanson dont le texte traiterait de la paix dans le monde ou des libertés humaines. Même si c'est super hein ! Je pense à des choses plus sensibles. La musique remue des ondes et des énergies à l'intérieur des gens. Il y a des concerts qui te changent. La musique libère un espace créatif dans le cerveau de chacun, c'est là qu'on peut développer des idées, ressentir de l'empathie, des sensations. Il y a des concerts qui m'ont poussé à tout remettre en perspective. À tout repenser.

Tu parles souvent d'afro-futurisme. Comment le définis-tu ?
Je reprends souvent la définition de Kodwo Eshun que j'aime beaucoup. Il appelle ça la "poétisation du passé". Il s'agit de reprendre une idée du passé, en faire une nouvelle réalité et lui attribuer une nouvelle représentation. Ici on parle de la représentation de l'Afrique. On ne parle pas de gens de couleur dans l'espace. L'essence même de l'afro-futurisme est la poétique. Embrasser de nouvelles représentations et remettre en lumière une perspective historique qui a été bafouée. Grâce à elle, on redéfinit l'image statique qui a été attribuée à l'Afrique et lui donne plus de fluidité, de malléabilité, de beauté et de poésie pour qu'elle se libère enfin de l'histoire qu'on lui a imposée. C'est également la seule façon pour l'Afrique de s'imposer dans un temps cognitif moderne.

Credits


Portrait : Roddy Bow
Texte : Micha Barban-Dangerfield