black, rebeu, babtou : pourquoi la france peine à nommer ses couleurs ?

La langue française utilise des détours pour ne jamais avoir à nommer la différence. Pour Kenza Aloui, marocaine, cette difficulté à appeler un chat un chat révèle en réalité une difficulté à accepter l'autre et donc, à vivre ensemble.

par Kenza Aloui
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12 Avril 2017, 10:05am

Depuis quelques temps, j'entends beaucoup le mot blanc, et ses déclinaisons. Il faut croire que le blanc, la femme blanche, les blancs, sortent des milieux militants, tous ensemble. Ils commencent à faire des apparitions furtives au détour d'une conversation, à un pseudo-débat pendant un brunch, à la radio, sur Facebook, presque jamais à la télévision. Le blanc serait-il en train de devenir lentement mais surement mainstream dans notre façon de parler ?

En anglais je suis habituée au mot « white », c'est la langue du White man's burden après tout. Je l'ai adopté, je m'en sers sans me poser de questions. En français, le mot blanc me fait tiquer, de la même façon qu'une traduction Google Translate : passable mais pratique, maladroite et un peu gênante.

Le blanc, est défini par le Larousse comme une couleur analogue à celle de la neige, c'est exotique la neige. Le blanc est le résultat de la combinaison de toutes les couleurs du spectre solaire, c'est plutôt joli vu comme ça.

En tant que non-blanche issue d'un mariage interracial, ayant grandi au Maroc, j'ai très vite intégré les enjeux de la blancheur, de la blondeur, des yeux clairs et des cheveux lisses. C'est l'unique définition du beau. On y aspire, on investit en crèmes, maquillage, lissages des quatre coins du monde pour s'en rapprocher, et c'est la raison principale pour laquelle on ne s'expose pas au soleil. C'est un peu dur d'appréhender le beau de façon sereine coincé entre l'Afrique sub-saharienne et l'Europe. Nos critères de beauté sont encore colonisés, même si c'est en train de changer.

Contre toute attente, j'ai grandi dans un pays avec des blancs, autochtones. Si si, des vrais. Des indigènes blancs, nos blancs, qu'on définit comme tels, par leur aspect physique. Les nôtres. Et puis il y a les autres, les autres blancs, les Européens, les Américains, les blancs de l'extérieur. Les autres blancs, ceux de l'étranger, on ne les a jamais désigné par leur couleur.

En arabe, quoiqu'elle en dise, toute personne a forcément une religion. A quelqu'un qui se présente comme athée lui-même, ou que l'on désigne comme tel, on cherchera toujours à savoir quelle est sa religion "à la base" pour l'intégrer dans nos cases préexistantes. Ces cases, elles sont deux : nesraniou non nesrani, en français, nazaréen ou pas nazaréen, en référence à Jésus (de Nazareth). En arabe, ce mot ne m'a jamais interpellée. Je ne l'ai jamais associé à un vocabulaire religieux et pourtant. Pendant des années, c'est un terme que j'ai entendu et utilisé comme l'équivalent de l'autre, l'étranger. Mais pas n'importe lequel. En faisant la liste de ceux qui justement ne sont pas nassara, je réalise qu'elle est sans appel: Les Noirs, les Juifs (et les Israéliens, du pareil au même), et les asiatiques de façon indifférenciée. Le Nazaréen c'est le blanc, tout simplement, le Chrétien qui superpose encore les définitions d'étranger et d'ancien colon : c'est l'étranger qui domine encore.

L'arabe a bien pris soin de différencier les blancs entre eux, dans un monde globalisé c'est presque avant-garde. C'est ce qui explique notamment pourquoi des arabes blancs peuvent se sentir non-blancs dans un contexte global.

A mon sens, moins évidente peut-être que la couleur objective, la notion de domination, ou de supériorité, celle qui m'interpelle le plus par sa violence est celle de l'étrangeté. Le blanc est fondamentalement étranger, absolument étranger, alors même que nous partageons de fait une intimité perverse, celle de la culture dominante, à laquelle je suis surexposée, celle dont je connais l'histoire, les langues et les codes. Si je suis incapable de définir la blancheur, je sais reconnaître les blancs d'abord et avant tout parce qu'ils me sont étrangers, parce que je sais autant d'eux qu'ils ne savent rien de moi, ou pire qu'ils pensent savoir.

Peut-être que je vais finir par parler de « blancs » en français, ou peut-être que je vais continuer à le dire en arabe ou en anglais parce que je suis plus à l'aise. Peut-être aussi que je ne suis pas la seule à être mal à l'aise. Je refais une liste, celle des non-blancs, les renoi, les rebeu, les feuj, les blacks et les autres. Les mots pour désigner la différence sont à l'envers, étrangers, comme pudiques.

En France, la loi interdit de considérer les individus en fonction de leur couleur de peau, de leur religion, de l'ethnie etc. Pourtant c'est ce qu'on fait constamment, parce qu'on est tous différents et que nier ces mécanismes d'identification de soi et d'autrui est un leurre. En 2017, il est temps d'accepter que nous avons besoin d'une langue parlée qui prend en compte les différences de la société à laquelle elle appartient.

Pour parler de blancs, il faudrait commencer par donner ou redonner des noms à tous les autres. A l'endroit. Peu importe les noms, tant qu'ils sont dotés de sens et pas de peur.

Des noms, non pas pour encourager les essentialisations, les simplifications, juste des noms pour ce qu'ils sont, et pour commencer à être moins étrangers les uns aux autres.

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Texte : Kenza Aloui

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