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la nouvelle vie de la nouvelle vague (en 6 comptes instagram)

60 après sa naissance, le mouvement est plus célébré sur les réseaux sociaux que les blockbusters. Pourtant, ces films à l’esthétique dépouillée et à la lenteur provoquée ne contiennent aucun signe avant-coureur de notre société hyper connectée.

par Sophie Abriat
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08 Novembre 2016, 2:10pm

« Pour ma part, après avoir vu 3000 films en 10 ans, je ne peux plus supporter les scènes d'amour mièvres et mensongères du cinéma hollywoodien, crasseuses, grivoises et non moins truquées des films français » indique Jean-Luc Godard en 1956 dans la revue Arts.

La Nouvelle Vague a bien mérité son nom : ce fut un raz-de-marée qui submergea les habitudes d'un cinéma français « à bout de souffle ». Le terme est apparu sous la plume de la journaliste Françoise Giroud en 1957 à propos d'une enquête sociologique sur la nouvelle génération. L'expression est ensuite utilisée pour décrire la jeune garde de cinéastes français qui propose une nouvelle façon de produire, de tourner, de créer des films, s'opposant ainsi aux traditions en vigueur.

Plus d'un demi-siècle plus tard, la Nouvelle Vague n'est pas morte. Au contraire, elle fascine toujours. On ne compte plus les photos tirées des films de François Truffaut, Jean-Luc Godard, Eric Rohmer ou encore Jacques Rivette qui sont publiées sur Instagram. Ce fut particulièrement flagrant cet été. Les hashtag #LaCollectionneuse #Paulinealaplage #LeGenoudeClaire faisant référence aux titres des films de Rohmer ont submergé le réseau rendant ainsi hommage à l'esthétique estivale du cinéaste. Certains instagrammeurs consacrent des comptes entiers au cinéma de la Nouvelle Vague. En créant ainsi des galeries d'images, ils détournent un réseau social à tendance narcissique en un objet d'échange culturel. Souvent crédités, ces moodboards permettent d'agrandir notre socle de connaissances iconographiques.

Aujourd'hui, la Nouvelle Vague est un incontournable du réseau. Clichés vintage, décors minimalistes, films pas commerciaux réputés ennuyeux, qu'est-ce qui plaît dans l'esthétique Nouvelle Vague ? Anachronisme ou nouveauté ?

1) Des dialogues photogéniques
@nouvellevaguefr

Sur Instagram, les photos issues des films sont très souvent accompagnées des sous-titres. Le cinéma de la Nouvelle Vague est avant tout un cinéma de lettres et les répliques sont percutantes. Du mal de vivre de Godard à la nostalgie de Truffaut, les dialogues sont mythiques. En 2016, l'image et le texte sont inséparables. La scène d'ouverture de La Collectionneuse d'Eric Rohmer est culte. Les personnages discutent de la beauté. Acerbe, une protagoniste s'exprime ainsi : « Moi si je trouve quelqu'un laid, il n'a pas de grâce, plus rien n'est possible, c'est terminé tout de suite ». Toujours dans le même film, l'un des deux héros fait l'apologie de l'inaction : « Je sers mieux la cause de l'humanité en paressant qu'en travaillant. Il faut avoir le courage de ne pas travailler ». Autre exemple, cette phrase d'A bout de souffle de Jean-Luc Godard, restée dans les annales : « Quelle est votre plus grande ambition dans la vie ? Devenir immortel... et puis... mourir. »

2) Plus belle la vie
@imfrenchbutidontsmoke

Les cinéastes de la Nouvelle Vague stylisent le quotidien de leurs contemporains. Les personnages se déplacent et parlent avec une élégance détachée. Des vues de Paris, des jeunes femmes à la beauté sans artifice, des cigarettes, des cafés : la Nouvelle Vague sublime une esthétique très française. Dans A bout de souffle, on voit les Champs-Elysées en noir et blanc, des néons, les cafés de Montparnasse ; Jean Seberg a les cheveux courts, porte une marinière et demande « Qu'est-ce que ça veut dire dégueulasse ? ».

Quand Le genou de Claire sort en 1970, la presse écrit : « Tous ces personnages ont l'air d'être en vacances et de rêver à l'amour. » Eric Rohmer qui adore la saison des vacances sublime l'esthétique estivale. La photographie de Nestor Almendros offre au Genou de Claire, un cadre somptueux, autour du lac d'Annecy. Dinard/ Saint-Malo (Conte d'été) et Ramatuelle (la lumière dorée de La Collectionneuse) sont aussi magnifiquement filmés. Des images parfaites pour récolter des likes sur Instagram.

3) Le portrait d'une jeunesse idéaliste désormais idéalisée
@truffautgodard

La Nouvelle Vague a filmé la jeunesse, ses habitudes, ses manières de parler. On voit à l'écran de jeunes acteurs incarnant des histoires écrites par de jeunes cinéastes. Le mouvement incarne surtout un moment : celui d'une génération, coincée entre deux pôles de l'histoire contemporaine française, la Libération et mai 68. L'idéalisme est mis à l'honneur mais il échoue. En général, dans les films de la Nouvelle Vague, ce sont les arrivistes qui réussissent.

Les réalisateurs de la Nouvelle Vague ont aussi aimé filmer des jeunes personnages qui s'enfuient. Par exemple, dans Pierrot le Fou de Godard, le personnage principal quitte son milieu bourgeois et un monde transformé par des slogans publicitaires qu'il ne parvient plus à comprendre pour aller dans le sud de la France avec celle qu'il aime. Godard filme l'ennui d'une société à travers un couple en fuite.

4) La libéralisation de la représentation du désir sexuel
@annakarina_fanpage

La Nouvelle Vague recherche une plus grande franchise dans les rapports amoureux et les questions sexuelles. Le traitement des femmes au cinéma change considérablement. En effet, on constate qu'elles prennent désormais une réelle place. La libéralisation des mœurs est aussi visible à l'écran.

La collectionneuse de Rohmer à sa sortie est frappée d'une interdiction aux moins de 18 ans. Cette interdiction paraît bien sûr aujourd'hui disproportionnée. On voit simplement Haydee Politoff en maillot de bain avec des zooms sur des fragments de son corps. L'érotisme est plutôt cérébral. Conte d'été, toujours de Rohmer, est arrivé seulement sur les écrans américains… en 2014 ! A bout de souffle a été interdit dans de nombreux pays. Il y a une scène au lit où les deux personnages Patricia et Michel vont sous les couvertures, ce qui choquait à l'époque. Pas de quoi provoquer la censure d'Instagram.

5) Des acteurs cultes
@jeansebergphotos

La recherche d'authenticité des réalisateurs de la Nouvelle Vague contribue à l'émergence de nouveaux acteurs aux tempéraments forts comme Brigitte Bardot, Jean-Pierre Léaud, Anna Karina, Jean Seberg ou Jean-Paul Belmondo. La photogénie de ces acteurs font d'eux des candidats hors pair pour la moisson des likes sur Instagram. Le réseau offre ainsi une seconde vie à l'actrice Haydee Politoff à la beauté androgyne et immortelle.

6) Minimalisme nostalgique
@lovefrenchmovies

Le cinéma de la Nouvelle Vague n'est pas commercial : pas de montage saccadé ou de musique omniprésente. Le mouvement fait surtout l'éloge de la lenteur. Les plans sont longs, l'intrigue minimale. Il s'agit plus d'un théâtre filmé qui révèle la nature humaine. Mais, c'est non sans une certaine nostalgie qu'on se replonge dans cet univers aujourd'hui disparu, happé par les centaines de mails, de messages, de hashtags, de photos qu'on voit défiler chaque jour. L'aspect improvisé des films séduit aussi, il y quelque chose d'intimiste, réel, loin d'un cinéma policé, marketé. Les acteurs portent des vêtements simples : jeans, tee-shirt, maillots de bain. Amanda Langlet raconte qu'elle a choisi elle-même ses tenues de films avec Eric Rohmer : « Il n'y avait pas d'habilleuse, il n'y avait pas de costumière ». Cette simplicité d'époque est étrangement moderne. Le réalisme psychologique des personnages en proie à l'ennui, au doute ou à la dépression fait toujours écho à nos états d'âme d'aujourd'hui.

Credits


Texte : Sophie Abriat