à paris, la mode c'est chacun sa route, chacun son chemin

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mars 6 2017, 3:00pm

La tempête semble être passée. Ces dernières saisons, la mode n'a pas arrêté de se poser des questions existentielles et de consulter les astres en quête d'un destin. On ne l'avait pas vu gesticuler de cette façon depuis les années 1990. La grande secousse Vetements a fait bouger les lignes et tout le monde voyait son irrévérence comme la nouvelle médiane de la mode. Avec Demna, elle se devait d'être politique ou ne pas être du tout. Elle devait également se montrer oraculaire et ses créateurs, démiurges - investis de la lourde mission d'annoncer un autre futur, moins foufou on s'en fout, plus dystopique et cynique surtout. Sauf que tout le monde n'est pas médium. Et ça, la mode le réalise petit à petit pour mieux se recentrer et réaffirmer ses multiple mondes. Il y a bien quelques maisons qui n'ont pas flanché face au big bang et ont continué à faire confiance en leur système. D'autres, ont quitté leur orbite pour mieux le retrouver aujourd'hui et réalignent leur désir. On peut désormais observer un mouvement sain à Paris, qui présage de nouvelles singularités. Il n'existe plus de Pythie en chef et c'est tant mieux parce que chaque maison retrouve l'espace vital dont elle a besoin pour projeter son propre futur, en lien avec son passé, replacer son ancre et choisir sa trajectoire. Bref, la mode française est plutôt bien dans ses baskets.

Koché fait des folies (et ça lui réussit)

Koché présentait sa nouvelle collection sur le parterre velours des Folies Bergères. Une alcôve pleine de grâce et d'histoire pour fêter la femme comme la rêve la créatrice Christelle Kocher : en couleurs criardes, robe de satin, les lèvres maquillées et des diamants aux oreilles. Un véritable carême-prenant, festif et joyeux, qui ne se refuse rien, surtout pas d'être flamboyant. Mais Koché n'oublie pas son monème premier : le streetwear, ici transformé pour seoir à une Alice, dans un pays de merveilles. Son monde est peuplé depuis plusieurs années par filles hyper différentes - accompagnées par quelques hommes - à qui Christelle Kocher reste fidèle depuis ses tout débuts. Une bande de cœur qui partage la même vision, celle d'une rue fantastique.

Jacquemus olé olé!

Chaque saison, Jacquemus parfait son parc à thème du sud. Celui à qui l'on doit une vision de la mode en univers, châtie la féminité qu'il a esquissée il y a quelques années - il l'aiguise et dépêtre ses formes. C'est elle qui est à l'origine de son monde et il ne la reniera jamais, malgré les coups déplacés de ceux qui lui demandent d'être quelqu'un d'autre. On retrouvait dans ses volumes des traits sud-européens, le souffle de l'arlésien Lacroix, le surréalisme de Dali ou la femme inexplicable d'Almodovar. Un sud fantasque et beau où les rayons du soleil tapent, arrondissent les lignes et chauffent les couleurs. Un sud dont Paris a besoin pour être ce qu'elle est.

Saint Laurent, tout ce qui brille

Un noir synthé, du bleu électrique, des épaules en équerre - les quoi ? les eighties vous dîtes ? En pleine controverse, après la sortie de sa dernière nouvelle campagne, Vacarello martèle les codes de son Saint Laurent : son droit à projeter des univers esthétiques, au-delà de tout entendement. Du coup les froufrous sont en cuir, exagérés, les robes clinquent et le vernis se pose en plusieurs couches. ll y a quelque chose de très touchant chez Vacarello : sa façon - timide - d'aborder le monde et de le fantasmer. Surtout lorsqu'il s'agit de la relève infernale des cool kids de la nuit, celle qui compte des gens comme Lukas Ionesco et sa tendre Angèle que l'on trouvait au premier rang du show. Vacarello aime les habiller, les émailler juste avant qu'ils disparaissent à l'ombre des néons. Calme, il veille sur les bébés sulfureux de Paris et les exhorte à toujours faire la fête, jusqu'à l'oubli.

Y/project domine

Quand Marie-Antoinette rencontre Shaggy dans une rave sous champi, forcément le sexy est projeté dans une tout autre dimension - cinglé et grave à la fois. La vision de la féminité du créateur flamand Glenn Martens est inchangée, toujours aussi unique, détaillée dans les couches de velours ou entre les accordéons de denim. Sa mode est toujours aussi puissante, forte de ses contraires et royale. Déjà, il y a un an Glenn expliquait à i-D « Enfant, je dessinais des reines : Cléopâtre, etc. C'était ça mon approche de la mode, je les trouvais cool, elles et leurs tenues, elles avaient un putain de style. » Pas étonnant donc que les filles qui défilent pour lui aient un air souverain. C'est un empire qu'il dessine pour elles. Et on a hâte de le voir prendre la tête d'une grande maison, d'un grand empire.

Dries Van Noten, joyeux anniversaire

100 défilés au compteur, ça se fête. Et pour ça, Dries a réuni les 54 mannequins qui ont toujours inspiré sa vision de la femme et foulé ses podiums. En coulisse, le créateur disait d'elles : "Elles incarnent tout ce que nous voulons exprimer." Parmi elles Kristen Owen, Amber Valetta, Kristina de Coninck ou encore Mica Arganaz et Caroline de Maigret. Toutes, souveraines, portaient fièrement les couleurs de la maison : du violet lamé, des imprimés aïka, des roses printemps. Un défilé qui faisait également office de bilan et témoignait de la cohérence imprescriptible de Dries Van Noten. La preuve aussi qu'une petite stratégie retail, montée comme un système, peut fonctionner à merveille - un beau message d'humilité pour les générations qui un jour prendront la main.

Wanda Nylon, l'âge de raison

La femme Wanda Nylon a pris quelques printemps et ça lui va à merveille. Elle a troqué son Ciao contre une Smart et a ralenti sur la clope. Sa créatrice, Johanna Senyk, elle aussi est passée à l'âge à adulte. Prête à enfanter, elle s'assagit - un petit peu - sans ne jamais perdre une once de sa gouaille. Ses codes sont toujours là - du lamé, des trenchs qui font des petits bruits de plastique, des fourrures flashy - un peu mâtinés mais surtout plus justes. Ce qu'il y a de beau chez la femme Wanda Nylon, c'est que son avancement dans la vie, peu importe où il en est, ne la fera jamais renoncer à ce qu'elle est. Sa féminité passe des étapes mais ne serait se résumer à un chiffre, à un âge. Parce qu'en fait Wanda est un phénix.

Chloé, ce n'est qu'un un au revoir

C'était le dernier défilé de Clare Waight Keller chez Chloé et au lieu de quitter la maison de couture sur un dernier coup de maestro, la créatrice - pleine d'humilité - a préféré rendre hommage à la femme Chloé et à toute son histoire. Il fallait bien rappeler l'héritage seventies de la maison, ses peaux (sublimes), ses fourrures, mais aussi ses imprimés cachemire, ses pantalons fluides et et ses petites robes courtes pour retracer l'histoire de sa fameuse silhouette. Clare a rappelé l'âme de Chloé, souligné sa désirabilité et sa maturité. Une très belle lettre d'adieu en somme.

Paco Rabanne, l'éblouissement

Chez Paco Rabanne, Julien Dossena créé un nouvel univers, un ordre cosmique juste et immuable. Ce système, il le faisait défiler la semaine dernière à Paris pour annoncer l'avènement d'un nouveau monde, celui qui s'érige sur les cendres de l'ancien, laissé par la Pythie Paco. Sous des néons éclatants, des femmes vêtues de robes en cotte de maille avançaient, célestes, comme des nouvelles Ève. La matière sacrée, qui traverse cette nouvelle collection, Julien Dossena l'a longtemps tenue à distance. Il avait confié craindre cet héritage, se sentir étouffé par la cotte de maille qui fut si chère à Paco. Pourtant, quand elle lui appartient, elle est géniale, souple et douce. Elle forme ici une ellipse, le point d'équilibre qui permet aux autres silhouettes de trouver leur orbite. Du coup, ça donne le défilé le plus abouti, le plus généreux et mûri de Julien Dossena, comme s'il avait enfin trouvé la prise qui le mènera tout en haut du mur de la mode. Une prise qui lui a également permis de tomber un voile d'ironie pour embrasser sérieusement l'héritage Paco Rabane et le faire sien. Bouleversant de sincérité, son dernier défilé était l'acte d'une seconde naissance.

Isabel Marant

Robes à fleurs à la Ossie Clark, jupes patineuses, pantalons extra-larges, manteaux en panne de velours aux motifs chatoyants et…des bottes hyper hautes (on ne voit qu'elles) au cuir embossé ou en poulain, couleur rubis, noir, marron : la fille Isabel Marant affiche toujours cette dégaine qui lui est propre, ce côté French touch qui la caractérise. Elle en jette avec ses épaules de Power Woman, ses maxi boucles d'oreille, et son regard de fille assurée. Cette fille-là n'a pas peur d'en découdre avec l'avenir. Un vestiaire de filles épanouies sublimé par un casting au top : Caroline Murphy, Amber Valletta, Lineisy Monteiro, Anja Rubik, Julia Nobis etc.

Dior, j'adore

Le défilé Dior ressemblait à un conte féministe. Les premières silhouettes centrées autour d'un thème workwear et martial, rappelaient la première vague féministe avant de faire la part belle à un vestiaire plus sexué. Des robes en taffeta, du velours, du tulle et des bustiers. Certaines robes étaient même pailletées, comme constellées ou montraient en esquisse des dessins astrologiques. Jamais Dior n'a semblé aussi proche des nouvelles générations de femmes - celles qui saluent leurs aînées mais rêvent aussi d'une autre féminité, plus lointaine, plus spirituelle aussi. Maria Grazia Chiuri l'a compris.

Vivienne Westwood, god save the queen

La reine n'en a que faire des saphirs, elle se contente volontiers d'un sac plastique bleu en guise de couronne. Dans le royaume de Vivi, il n'y a pas de sacre, de souverain pontificat ni même de lèse-majesté. C'est le punk qui guide le peuple - seul pouvoir qui soit. La garde nationale est unisexe, porte des imprimés Lys et des bottes pointues rouges pour se défendre. Les garçons portent parfois des jupes mais tout le monde partage un amour inconditionnel pour le tailleur retaillé, la maille dénouée et les robes en papier. La marraine de tout ça pointe le bout de son nez dans le pli d'une robe ou sur le col d'une chemise - son visage imprimé à même les non uniformes. Avant qu'elle ne foule son podium, une couronne déchue sur sa chevelure gris et rose pour rappeler son appartenance au monde qu'elle a enfanté. Alors par pitié, on ne va pas vous le répéter à chaque fois : punk is not dead.

Comme des garçons, vivons mieux, vivons cachés

En mai, Rei Kawakubo sera à l'affiche d'une grande rétrospective au MET. C'est la première fois depuis la célèbre exposition consacrée à Yves Saint Laurent en 1983, que le MET organise une exposition dédiée à un créateur de mode toujours vivant. Il faut dire que Rei Kawabuko est à part dans le monde de la mode. Une présence à la fois réjouissante et rassurante de par son éclectisme, son avant-gardisme et sa façon unique de penser le design en niant les conventions. Pour son dernier défilé intitulé « Le futur des silhouettes », les corps se déforment et les vêtements se transforment en habitacle, le tout dans des matières surprenantes : papier marron, feutre, brocart caoutchouteux, sacs isothermes métallisés… C'est pour toutes ces raisons que Rei est au MET.

Balenciaga règne

Le décor est très brut : une salle rectangulaire de l'Espace Champerret ornée d'une simple moquette gris pâle estampillé du logo de la marque. À l'entrée, chacun est prévenu : cette saison, il n'y aura pas de final. Il faut bien regarder les vêtements car il n'y aura pas de seconde chance. C'est le 100e anniversaire de la maison et pour l'occasion Demna Gvasalia rend hommage à son fondateur, Cristóbal Balenciaga, ce technicien des volumes. Le designer a réinterprété neuf de ses robes créées entre 1951 et 1967. Résultat : splendeur. Une robe à plumes (avec son sac assorti), une robe bustier noire à gros nœud (avec des cuissardes-collants vert pomme), robe ballon blanche etc. Les autres pièces de la collection ne manquent pas de panache : duffle-coat, parka et veste en cuir à la fermeture basculée sur le côté, robes plissées largeur accordéon, jupes de sportive. Le mariage entre Demna Gvasalia et la maison centenaire est un mariage heureux.

Céline suit

Au Tennis club de Paris, Phoebe Philo a réuni ses invités dans un décor signé de l'artiste Philippe Parreno. Pendant les dix minutes du défilé, les mannequins marchent dans toutes les directions et les gradins sur lesquels sont installés les spectateurs se mettent à tourner, leur permettant de découvrir les looks sous différents angles. Smokings transformés en robes et en manteaux, cols de chemises très pointus, grosses couvertures en mohair en guise de sacs, bandanas en cuir, costumes d'homme, imprimés cartes topographiques, longs pardessus flottants : ça tombe juste, ça sonne juste. Des silhouettes à découvrir sur le compte Instagram de la maison, ouvert il y a 10 jours à peine - il n'est jamais trop tard pour céder aux sirènes du digital. Même si on le sait, pour Phoebe Philo, le comble du chic c'est de ne pas exister sur Google.

Hermès s'affirme

Quand Hermès fait du Hermès, tout le monde peut enfin souffler et se détendre : tout ira pour le mieux. L'adage socratique "connais-toi toi-même" n'a rarement fait autant sens qu'ici : du cuir, des tons orange, des carreaux et du beige - la maison française martèle ses codes. Elle se permet quand même quelques écarts pour ne jamais perdre le présent. Des rangers, des éléments nineties, des fourrures chatoyantes et des couleurs qu'on n'avait encore jamais vues dans la palette Hermès. Quelques folies octroyées en fin de défilé qui puisaient dans l'imagerie new-yorkaise des dernières décennies. On aurait pu croire observer Phoebe de Friends prendre un café à Central Park après s'être lâchée sur la cinquième avenue.

A.P.C. 30 ans déjà

La marque fêtait ses 30 ans, l'occasion rêvée pour un premier défilé. A.P.C, ce sont trois lettres qui ont accompagné plusieurs générations depuis les années 1990 et derrière lesquelles se cache plus qu'une vision esthétique. C'est un véritable mode de vie que détaille la marque, une façon de penser le beau - à la française. Les pieds bien ancrés, A.P.C est le genre de marque qui fait fantasmer le reste du monde parce qu'elle décrit un système de penser qui lui échappe, presque langagier. Et pendant que Touitou récitait du Balzac, Catherine Deneuve écoutait attentivement, son chien dans les bras. Metronomy, le groupe le plus français d'Angleterre jouait sa pop en apesanteur sur une mezzanine et désirait se qui se passait en contre-bas. Une chose est sûre, A.P.C ne changera pas et c'est peut être ça le succès d'une marque : savoir ce qu'on est et pourquoi on fait les choses.

Chanel vers l'infini et l'au-delà

Chanel n'a peur de rien, même pas de faire décoller une fusée. Karl, lui, est instoppable. Il est désormais le réalisateur des plus gros blogbusters de la mode et ça lui va très bien. Des couvertures de survie qui brillent, des boots de spationautes et des matières métalliques venaient assurer sa nouvelle métaphore filée jusqu'à l'apothéose : l'arrivée d'un enfant chargé d'appuyer sur un gros bouton rouge pour faire décoller le spectacle. Il s'agissait d'un rêve de gosse, d'un rêve d'espace et de conquête (Karl adore la conquête) comme on en fait plus, avec tout plein d'antennes, de boutons et de trucs qui luisent dans la nuit. Un rêve trop futuriste pour qu'on se l'accorde en 2017, alors que la promesse d'un lendemain fait hyper peur. Chanel par contre ne craint pas de réaliser ces vieux songes. Ça touche autant que ça fait mal et du coup ça marche - à chaque fois. Bah ouais, c'est Chanel quoi.

Miu Miu milite pour le fun

On pouvait repérer les invités du défilé dans les cafés du quartier à plusieurs mètres. Les cartons d'invitations velus avaient laissé de leurs poils violets sur les manteaux et les écharpes. Panique. En arrivant sur les lieux du défilé, les convives pouvaient découvrir un monde à l'image de ce carton d'invitation : velu lui aussi. Les colonnes, les murs, les sièges, tout était tapissé de poils violets. Il s'agissait du clin d'oeil de Muccia qui préparait en coulisse un hymne à la joie. Sur une bande son signée Frederic Sanchez mêlant un rap hyper nineties et de petits cris orgasmiques, les filles avançaient fière dans des fourrures de couleur, des gros chapeaux sur la tête et des paillettes dans les mailles. C'était drôle, sexy et on ne peut plus féminin. C'était Miu Miu.

Louis Vuitton, la fête à la maison

Tout a commencé avec une mise en abîme : sur fond de Franck Ocean qui chantait son titre Pyramids, les convives du défilé Vuitton ont été mandés de pénétrer le Louvre par sa pyramide. On relevait un souci de lisibilité chez Ghesquière qui a pourtant l'habitude de délivrer des messages cryptés. Là, il était question d'extirper la mode du privilège et de la rendre plus intelligible. Pour ça, il a fallu répéter les codes Vuitton, comme un ensemble de signes. Et les conjuguer au présent surtout. Compliqué pour le roi du sens caché. Mais un challenge largement réussi : Guesquière a expliqué calmement sa vision, l'a déroulée clairement, avec beaucoup de générosité. Du cuir, des éléments bikers, des silhouettes taillées au cordeau - une nouvelle armure pour 2017. La démonstration d'un ancrage présent très important venant de la part du paquebot qui tire le luxe.

Credits


Texte : Sophie Abriat, Micha Barban-Dangerfield, Tess Lochanski
Photo : Mitchell Sams