pour l'artiste lucas beaufort, le skate est une culture à part entière

Venu du skate, l'artiste cannois Lucas Beaufort est en train de percer en-dehors de son cercle d'origine. L'illustrateur, skateur et tout nouveau protégé d'ASOS prend la pose pour i-D.

par Seb Carayol
|
05 Janvier 2017, 10:05am

Alors qu'il n'a que huit ans, la maman de Lucas Beaufort commet l'irréparable : elle lui achète un skateboard. Prenant vite conscience de la folie de son acte, elle lui confisque cet engin du diable pendant cinq ans, prétextant une série de genoux écorchés sur les pentes de sa ville natale de Cannes. Quand Lucas la lui réclame, elle fait mieux que la restituer : elle amène Lucas et son frère dans un skate-shop, pour leur acheter de vraies planches.

C'est le début d'une très longue possession sans exorcisme possible : à 35 ans, Lucas skate toujours et a transformé sa passion en métier - le voici aujourd'hui artiste sillonnant le monde, semant sur des photos iconiques du skateboard ou du snowboard (prédilection pour les pubs ou couvertures de magazines-culte) des petits personnages dessinés venus du monde des rêves, les Gus Gus ("des monstres gentils ouverts sur le monde", les décrit-il). Grâce aux Gus Gus, Lucas est en train de percer - il est cette année la muse de ASOS Supports Talents, initiative de création unique par le méga-site de mode anglais.

Venue sur le tard, cette néo-carrière fulgurante dans la réappropriation photographique iconoclaste - penser Richard Prince, mais consentant - nous a donné l'occasion d'aller discuter avec Lucas des choses vraiment importantes de la vie : Where the Wild Thing Are, Keith Haring, l'inquiétant Joan Cornellà, la marque de skate défunte New Deal, la puissance du magazine papier, mais aussi, bien évidemment, de la forme idéale des pâtes.

Comment t'es venue cette passion pour le dessin ?

Mon parcours est un peu spécial car je n'ai jamais trop écouté ce qu'on me disait. Petit déjà, j'étais super turbulent à l'école, je n'avais pas les meilleurs notes mais je me débrouillais toujours pour avoir la moyenne. Comme on avait du mal à me calmer on m'a fait faire tout un tas de trucs, comme le scoutisme, du foot, de la musique, de l'athlétisme et j'en passe. La seule chose qui m'a vraiment scotché c'était le skateboard, je ne pensais qu'à ça, du coup je bossais plus à l'école et je retombais dans mes travers.

Avec pas mal d'embûches j'ai finalement décroché un bac +3 commerce international en Ecosse - ce qui m'a permis de bosser pendant près de huit ans pour le magazine Desillusion, à l'époque un petit fanzine cross over distribué sur la Côte d'Azur, où je m'occupais de la pub.

En parallèle de ça est venue se greffer une nouvelle passion pour le dessin. C'est vraiment venu de nulle part, je n'arrive toujours pas à l'expliquer. Fin 2013, je décide de quitter le magazine pour voler de mes propres ailes en développant mon art à 100%.

Quel a été ton premier choc esthétique dans le skate? Entendre par là - comment as-tu réalisé qu'il y avait là une culture au sens artistique, à la différence du foot ou du scoutisme, par exemple?

C'est venu par le magazine papier. J'adorais feuilleter les mag de skate. J'avais un pote ricain à l'époque, il revenait toujours avec un lot de Thrasher et Transworld Skateboarding, j'ai d'ailleurs appris l'anglais comme ça, ma mère était contente car je ramenais des bonnes notes, enfin ! Les magazines c'était le lien avec le monde, je découpais les photos et les collais partout, même dans le salon, j'avais ma place. J'adorais les marques de planches Alien Workshop et New Deal, je faisais la collection des pubs. Pour moi c'était mon monde, mes amis jouaient au foot ou au tennis et moi je faisais du skate, j'avais l'impression d'être différent des autres gamins.

Comment as-tu passé le cap pour devenir un skate artiste?

J'ai commencé à peindre vers 26/27 ans. Putain quand j'y pense je me dis qu'est-ce que je donnerais pas pour avoir commencé avant, genre à 10 ans. En fait, il y avait ce truc en moi qui dormait, comme un bête en sommeil, j'aimais l'art car ma mère peignait depuis toujours. Je regardais ce qu'elle faisait j'étais admiratif sans pour autant avoir besoin de faire la même chose. Le plus drôle c'est que mon frère avait des aptitudes, il dessinait tout le temps et ma mère l'a même inscrit aux Beaux-Arts. Au final c'est moi qui suis dans l'art et mon frère s'est spécialisé dans les parfums.

Quels étaient tes inspirations, au départ?

J'ai toujours adoré les monstres, ces créatures qui me rappellent l'enfance. Je me souviens que mon père regardait le film Freddy les griffes de la nuit, et mon frère et moi étions cachés derrière le canapé. On avait trop peur mais pourtant ça nous excitait, on aimait les interdits. Comme j'aimais les monstres, j'ai tout de suite aimé le style de Maurice Sendak (Where The Wild Things Are) ou encore Dr Seuss. Puis avec le skate je suis fasciné par le monde de Michael Sieben (@sieben_up), sans parler de Keith Haring, que j'adore.

Quelques artistes venus du skate pur et dur ont percé dans le monde de l'art contemporain - peux-tu parler des plus fameux?

Je suis super attentif sur les travaux des autres artistes, c'est très important de regarder autre chose que sa feuille blanche. Celui qui m'impressionne aujourd'hui c'est vraiment Henry Jones (@henry_jones), il est super jeune et cartonne tout. Le jour où j'ai croisé son art j'ai su qu'il allait se passer quelque chose, maintenant il est demandé partout, tout en gardant la tête froide.

As tu des influences hors skate qui ont pesé sur la forme d'art que tu exerces aujourd'hui?

Je suis complètement médusé par la vision de Zio Ziegler (@zioziegler) ou encore la folie de Joan Cornellà (@sirjoancornella). Il y a aussi Andy Rementer (@andyrementer) qui me fait penser à Fernand Léger que j'apprécie particulièrement. Mais sinon, je trouve l'inspiration partout, j'essaie de ne pas me cantonner à Instagram, alors je vais dehors et je voyage beaucoup. J'ai besoin d'air frais, la nature est d'ailleurs une grande source d'inspiration, ça m'apaise.

Avant toi, il y avait des gens qui peignaient sur des photos de skate - je pense à Thomas Campbell ou au skater pro Kris Markovich, qui avait re-colorisé à l'acryilique sa propre couverture du magazine Transworld Skateboarding - ce genre d'initiatives t'a marqué ?

C'est marrant que tu parles de ça, je suis tombé sur cette fameuse couverture Transworld peinte par Markovich il y a peu, je l'ai découverte bien après avoir commencé à peindre sur les magazines. J'ai trouvé ça tellement cool, je trouve qu'il y avait plus de liberté dans les années 90. J'ai pu avoir accès à la bibliothèque de Transworld, c'était vraiment créatif.

Ces petits persos dessinés sur des couvertures de magazines ou sur des pubs qui ont fait ta renommée, cela date de quand?

J'ai commencé à peindre sur les couvertures de mag il y a tout juste 5 ans. La toute 1ère fut Vice, il y avait cette grosse bouche ouverte, j'étais comme aspiré. J'ai envoyé le résultat à Vice France qui a trouvé ça cool et m'a offert un abonnement que j'ai toujours d'ailleurs. Etant fan de mag de skate j'avais des piles de magazines qui ne demandaient qu'à être peintes...

Ces monstres, les Gus Gus, ils viennent de mon placard ! Quand j'étais enfant, j'allais voir mon père tous les 15 jours, il bossait beaucoup et mon frère et moi restions seuls le soir dans un grand appartement. On flippait tout le temps, on voyait des ombres sur la porte qui faisaient penser à un homme avec un couteau. Je rêvais beaucoup déjà, je me réveillais dans la nuit en nage. Quelques années plus tard je me suis mis à peindre et toutes mes angoisses se sont envolées, comme une délivrance.

Si tu devais choisir trois images pour résumer l''esthétique du skate ?

J'aime les photos épurées, avec un équilibre, type celles de Fred Mortagne (@frenchfred). J'aime aussi énormément Jake Darwen (@jakedarwen), il est super jeune et a déjà tellement de couvertures à son actif. Pour moi une belle photo n'est pas forcément celui qui sautera le plus haut et le plus loin mais celui qui saura prendre des risques. Le Magazine de skate allemand PLACE (@placemag) ose des choses complètement folles comme de mettre des fleurs sur une couverture, je kiffe !

Sinon à part avoir le pouvoir d'arrêter toutes les guerres et maladies, de vaincre l'impuissance et de ramener l'être aimé, que "disent" tes images?

Derrière mes personnages ce cache un élément important, même crucial : celui de partager et transmettre quelque chose. Si tu regardes bien, mes monstres ont toujours les yeux fermés, ils n'ont pas besoin de regarder, ils sont guidés par leurs émotions.

Cinq ans pour percer c'est fulgurant - quelles ont été les grandes étapes vers ta reconnaissance ?

Je pense avoir eu un gros coup de pouce des magazines qui ont supporté le concept. L'idée a tout de suite plu car cela ne concerne pas seulement mon art mais cela implique le photographe, l'éditeur, le skateur et les sponsors. Du coup, tu te retrouves dans une boule de neige qui ne cesse de grossir.

Comment as-tu été repéré par Asos Supports Talents, et en quoi cela consiste-t-il ?

Asos m'a contacté en juin dernier et m'a demandé si j'avais un projet artistique en tête. J'ai toujours voulu peindre sur mes propres photos alors j'ai proposé cette idée de voyager en Europe et chercher cet équilibre entre la ville (Berlin, Londres) et la nature (autour de Stockholm et Helsinki). J'ai vraiment pu me rendre compte à quel point c'est dur d'arracher une bonne photo, en tout cas quelque chose qui me parle. C'était un réel challenge que j'ai adoré relever.

Tu es aussi en train de sortir Devoted, un documentaire sur la presse skate papier. En quoi ce sujet te touche-t-il particulièrement ?

Devoted, c'est mon bébé, c'est un rêve de gosse, j'ai toujours voulu rencontrer ces personnages qui ont bercé mon adolescence, qui m'ont transmis cette passion pour le skate. Sans les magazines je n'aurais surement pas eu cette vie alors je leur dois beaucoup, encore plus aujourd'hui car le print traverse des moments difficiles.

Il y a tout juste un an, je suis parti à la conquête du monde, caméra au poing pour rendre hommage aux personnes qui ont dédié leur vie au magazine papier. Je suis passé par les US, l'Europe, l'Australie et le Japon, et j'ai eu la chance de rencontrer 42 personnalités fortes. Ma femme m'a accompagné sur cette longue route, je lui dois beaucoup aussi, elle est ma force, mon équilibre.

Le documentaire va sortir le 28 juin 2017 en avant première à Los Angeles. En attendant voici le site qui explique tout le projet : www.the-lbproject.com

Une question cruciale pour terminer : dans ta bio, tu dis aimer "les coquillettes, les coudes rayés, les tagliatelles, les penne rigate, les farfalles et les pâtes au « neuneuf » de ton frère." Qu'as-tu contre les escargots et les linguine?

Tu veux parler de pâtes ? C'est toute ma vie, surtout avec une grand mère Italienne qui m'a transmis de belles valeurs comme celle de vivre la vie à 100 à l'heure sans se poser de questions. Viva la vie, comme dirait Fuzati !

PS : j'adore aussi les risetti

@lucas_beaufort

@lucas_beaufort

Grâce à ASOS Supports Talent, l'artiste Lucas Beaufort a pu réaliser un projet qui lui tenait à coeur. Il a voyagé dans plusieurs villes européennes (Londres, Berlin, Stockholm et Helsinki), pris des clichés - entre ville et nature - et est retourné sur ses pas une fois les photos développées pour peindre dessus. 

Credits


Texte : Seb Carayol
Photographie : Lasse Dearman
Tous les vêtements : ASOS

Tagged:
Skate
asos support talent
lukas beaufort