Extrait de la série Dear White People

pourquoi le racisme est un problème de blancs

À travers un essai passionnant, la journaliste Reni Eddo-Lodge invite à nommer le privilège blanc et à recentrer les débats actuels sur le racisme.

par Candice Carty-Williams
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06 Décembre 2018, 9:15am

Extrait de la série Dear White People

Le Racisme Est Un Problème de Blancs (en version originale : « Why I’m No Longer Talking To White People About Race ») a d'abord été un article écrit par Reni Eddo-Lodge en 2014. Elle y partageait toute sa lassitude et son immense frustration : celle de ne pas pouvoir avancer, en tant que Noire, main dans la main avec les Blancs pour lutter contre le racisme. Face aux réactions innombrables qui ont suivi cette publication en ligne, la journaliste a eu la riche idée d'en faire un livre - dont la traduction française est désormais disponible aux éditions Autrement.

Dans cet ouvrage passionnant, l'auteure revient sur le passé esclavagiste du Royaume-Uni et sur la façon dont les Noirs ont été mis à l'écart de l'histoire officielle. Elle évoque aussi la manière dont les femmes noires ont dû lutter pour écrire leur propre récit, étouffées par les revendications de féministes blanches convaincues d'être antiracistes - et pourtant insensibles à la double oppression subie par les Noires. Surtout, et c'est sans doute la plus grande réussite du livre, Reni Eddo-Lodge parvient à interroger ce qui est présenté comme allant de soi - et qui empêche le débat d'avancer : non, le blanc n'est pas la couleur de la neutralité et pour que les choses changent, il doit cesser d'être considéré comme la norme invisible. Pour lutter contre le racisme, Reni Eddo-Lodge appelle à donc à nommer ce privilège sur lequel si peu de mots sont posés, celui de naître avec la peau blanche et d'avoir, par cette simple caractéristique, plus en commun avec le sort des dominants qu'avec celui des dominés.

Il y a un peu plus d'un an, à l'occasion de la sortie de son livre au Royaume-Uni, i-D UK l'avait rencontrée autour de la promotion de son livre et de la polémique qui l'accompagnait pour savoir ce qu'elle en retenait. Parmi les points qu'elle abordait, nous en avons retenu six.

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1. L'excellence d'un Noir passera toujours après la médiocrité d'un Blanc...
« Lorsque je travaillais en freelance, j'ai vu des journalistes blancs - dont le travail était proche du mien - entrer dans des publications à une vitesse nettement supérieure à la mienne. En réalité, on ne m’a jamais accueillie dans un magazine ou payée pour écrire des chroniques régulières. Pendant que je me battais pour être publiée, je voyais des journalistes blancs d'un âge et d'un profil comparable au mien gravir les échelons, pendant que des amis familiers de ce secteur me disait parfois qu’ils ne voyaient pas où était l'injustice alors que beaucoup de femmes blanches sont payées pour écrire des conneries ! À ce moment-là, je me suis rendue compte que mon point de vue était nécessaire et que j’allais devoir l’exprimer sans demander la permission à qui que ce soit. Ce dont j’étais certaine, c’est que je n’irai chercher l’approbation de personne, ni un réseau fabriqué au fil de tel ou tel événement. Ça a clairement énervé certains de mes éditeurs. Mais bon, finalement, c’est mon livre qui est sorti, et pas celui qu’ils voulaient me faire écrire. »

2. Il est parfaitement possible de parler de la condition noire sans évoquer sa propre vie amoureuse…
« J’ai sciemment décidé ne pas rendre ce livre trop personnel. Je sais comment marche le système ; je suis une femme, j’ai 27 ans, et on s’attend à ce qu'une femme exploite certains aspects de sa vie personnelle pour attiser la curiosité du public et faire vendre. Je n'ai jamais envisagé les choses sous cet angle, donc quand on m’a encouragée à mettre plus de ma personne je m'y suis opposée : il ne s'agit pas d'une autobiographie ! Pendant la promo du livre, on m’a demandé d’écrire un papier sur mes relations amoureuses - ce que j'ai catégoriquement refusé. Si un homme de 27 ans consacre un livre à la façon dont il voit le monde, va-t-on lui demander d’écrire sur ses relations amoureuses ? »

3. L'identité noire est bien plus nuancée qu’on ne veut vous le faire croire…
« Je me sens « queer » parce que je ne suis absolument pas ce que les gens veulent que je sois. J’ai l’impression que je ne dois rien à personne. J’apporte ma contribution à un genre qui existe déjà et qui dépasse ma petite personne. J’aimerais qu'on considère le livre pour les idées dont il se fait le relais, qu'on cesse d'en parler en me sollicitant sur ma personnalité, ce n'est pas le sujet. »

4. Le féminisme noir est une question de pouvoir… mais tous les sujets le sont…
« Tout se résume à une question de pouvoir : il y a d'un côté le pouvoir contre lequel le féminisme se dresse, et de l'autre la façon dont il se manifeste au sein même du mouvement. Si les féministes disent : « Nous sommes contre le fait que les hommes aient une part de pouvoir disproportionné », là, tout le milieu féministe acquiesce. Mais après, lorsque des personnes non-blanches se risquent à remettre en question le pouvoir des Blancs, il y aura forcément des Blancs pour se dresser contre une contestation qui remet leur pouvoir en question. Pourtant, cette remise en question procède de la même démarche : lutter contre un système d'oppression. ».

5. Un changement est en cours, il est insuffisant…
« Il y a beaucoup de paroles en l’air, mais le simple fait que je puisse écrire ce livre montre qu’il y a du progrès. Ce livre est une somme de conversations que j'aurais pu avoir avec des amis proches, lors de dîners de famille ou dans des salons, mais certainement pas en public ou au bureau, parce que c'est tout simplement trop risqué. Les Noirs sont financièrement encouragés à se taire : les chiffres produits autour du lien entre richesse et race au Royaume-Uni démontrent que les personnes dont vous dépendez ont plus de chances d'être blanches que noires - ce sera le cas de votre propriétaire ou de votre patron. Si vous vivez dans un environnement où les Blancs se sentent personnellement attaqués lorsque vous parlez de racisme structurel, il est dans votre intérêt de ne pas parler. Certaines lectrices de couleur m'ont dit : « Ce bouquin est génial, il me permet de lancer une conversation que je voulais avoir au bureau depuis cinq ans ».

6. Reni n’a pas l’intention d’être votre « magical Negro »…
« L’une des questions qui m’est le plus fréquemment posée – essentiellement par des journalistes blancs – lorsqu’on évoque le livre, est : « Alors, que puis-je y faire ? ». Je trouve cette question incroyablement frustrante, j'ai toujours envie de répondre : « J’ai passé sept ans à réfléchir au livre et cinq ans à l’écrire, dont deux à temps plein. Quand allez-vous faire votre part ? ». Ce livre parle d’une relation. Dans une relation, si quelqu'un dit : « Ça ne va pas du tout, il y a un déséquilibre de pouvoir », et que la personne qui détient tout le pouvoir répond : « Dans ce cas, dis-moi ce que je dois faire » - c’est une grande dérobade et surtout, une façon de continuer à se décharger de ses responsabilités. Du coup, quand quelqu’un me demande : « que puis-je y faire ? », je réponds : « Eh bien je ne sais pas quel est votre métier, je ne connais pas votre groupe d’amis, ni l’étendue de votre influence ou de votre pouvoir, je ne sais pas ce que vous êtes en mesure de faire pour renverser ou mettre fin au racisme institutionnel dans votre entourage immédiat, parce que j'ignore tout de vous. Mais vous me regardez comme si j’étais le « magical Negro » qui va non seulement diagnostiquer vos problèmes, mais aussi vous prendre par la main, essuyer votre derrière, vous nourrir, et régler tous vos soucis. Ce n’est pas mon boulot ». Mon boulot, en tant qu’écrivain, c’est d’identifier le problème. Et je sais que j’ai fait de mon mieux, c’est pourquoi j’en veux aux gens qui me disent : « Fais-en plus, Reni, je t’en prie, je ne peux pas réfléchir par moi-même ». Ce que je veux, c’est que les Blancs doutent un peu d’eux-mêmes. Dieu seul sait depuis combien de temps c’est notre cas ».

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