quand une fille dessine des filles...

Illustratrice, Sanaa K compte bien réinjecter féminisme et diversité dans la bande dessinée. Dans "Sisters in Humanity", elle raconte le quotidien d'une jeune fille à Paris, ses désirs, ses ennuis et les discriminations auxquelles elle doit faire face...

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oct. 19 2016, 2:35pm

Sanaa K cultive une discrétion à la Daft Punk, un franc-parler bien à elle et un regard acerbe et paradoxalement universel. À la fois féministe mais également universaliste, sa fresque « Sister in Humanity » fait le tour de la toile et sera même placardée sur les murs de la Sorbonne à Paris. Telle une vengeresse masquée, signant ses dessins d'un discret Sanaa K manuscrit, l'illustratrice nous signifie sa présence. Intransigeante sur sa direction artistique, divulguer son identité ne fait pas partie du contrat. De sa voix à la fois douce et ferme, la jeune artiste ne cache pas ses impressions, de son aversion pour l'actualité politique à sa relation singulière avec les réseaux sociaux. Sanaa K nous dit tout... par téléphone.

Régulièrement sur son compte personnel Instagram, Sanaa K poste ses envies musicales, son interprétation de l'actualité et ses fameux « moods ». « Je suis sur Insta, j'adore ça ! J'adore suivre la vie des gens mais moi, je ne ressens pas ce besoin. Le fait que je raconte ma vie est suffisant, en fait. Je ne peux pas donner plus. Je trouve que si je mettais en scène ce serait trop, ce serait too much ». S'exprimant peu et le plus souvent possible par le biais de son art, le dessin, l'illustratrice explique clairement sa démarche : « Nous sommes dans une époque de surexposition. C'est l'époque qui le veut. Je n'ai pas envie de parasiter mon travail avec ça. Sur les réseaux, c'est mon personnage et dans la vraie vie, c'est moi ».

Admirative du travail d'Hayo Miyazaki, réalisateur japonais de films d'animation et cofondateur des studios Ghibli, la blogueuse la plus mystérieuse de la toile officie depuis plus de 7 ans derrière un pseudonyme. Certainement à contre-courant, celle qui se dit « discrète» bénéficie d'assez d'expérience pour voler de ses propres ailes et imposer sa cadence. « Mon éditrice est tombée sur mon blog et m'a contactée. Elle a dû pas mal insister car je n'y croyais pas. Je pensais que c'était un troll » plaisante-t-elle. Pour le reste, on n'en saura pas plus mais ses illustrations feront le « taf », pendant deux saisons, pour la quotidienne de Stéphane Bern, « Comment ça va bien ? » diffusé sur France 2 et pour Fricote magazine « épicurien food », en vente en kiosque et chez Colette.

Empreint d'un Girl Power assumé, Sanaa K s'amuse de son époque, s'insurge parfois et la raconte surtout. « Dans l'univers de la BD, les hommes et les « blancs » sont mis en avant. N'étant ni l'un, ni l'autre, je suis doublement minoritaire. Je me tape sexisme et discriminations mais j'avance je fais mon truc. La diversité est très présente dans mon travail. C'est ma norme. C'est également celle de notre société. Sauf que contrairement à moi, elle fait semblant de ne pas la voir. Pourtant, cette pluralité fait partie d'elle, c'est sa richesse, sa force. Un jour, elle sera obligée de nous prendre en compte », soupire-t-elle au téléphone. Ses illustrations disent tout ce que l'on doit savoir d'elle, des autres et de nous.

Noyée dans un océan de larmes roses, les cheveux bruns, attachés dans un chignon à la fois coiffé et décoiffé, le regard blasé, parfois fatigué et de temps en temps endormi, l'illustratrice assure que ce sont bien ses histoires. Entourée de ses amies, elle retranscrit sur ses planches la France qu'elle connaît, celle qu'elle connaît et dans laquelle elle a grandi. « Ce qui se passe à la télévision ne nous représente pas. Par exemple, j'adore Girls, je suis une grande fan mais pour moi, cette série reste de la science-fiction. Comment Hannah, personnage principal, résidant à New-York fait pour que son entourage soit uniquement blanc, dans la ville la plus cosmopolite du monde ? On a le même problème en France. Par contre, on est très présent dans les reportages type Enquête Exclusive, Appels d'urgence et le tout dernier Dossier Tabou... Là, y a de la place pour nous ! Cette machine à stigmatiser me débecte ».

Repérée dès ses premières publications sur son blog par une maison d'édition, Sanaa prépare la sortie imminente de son premier ouvrage. S'y mêlent aisément pop culture, références pointues et revendications stylisées. Malgré un coup de crayon remarquable, le titre Ma vie de banlieusarde trouvait sur la toile, focalise le regard sur son appartenance à une zone géographique. Le 94, la banlieue dont elle est issue. « Je ne sais pas qui a titré mon bouquin de la sorte. C'est une lectrice qui m'a signalé qu'il était disponible à la Fnac, Amazon and co sous ce titre. Tellement ridicule, ironise-t-elle, "Ma vie de banlieusarde" ne veut rien dire. On aspire aux mêmes choses que les habitants du 7ème. Ok, le revenu moyen n'est pas le même mais la misère est partout. D'ailleurs, j'ai grandi dans une chambre de bonne du 16 ème à 5 dans 15 m2 avant d'atterrir en banlieue à l'âge de 7 ans. C'était chaud ! »

Fidèle à sa ligne de conduite, Sanaa facilite le téléchargement de Sisters in Humanity en la mettant gratuitement, à la disposition de tous et entreprend sa révolution. Repris et partagé par sa communauté de plus en plus grandissante, difficile de ne pas être séduit par les détails de ses illustrations et par ses tranches de vie qui font écho aux nôtres. « C'est ce que je veux, que celui qui regarde mon travail se reconnaisse et se l'approprie. Y a plein de filles qui reprennent mes dessins qui les mettent en photo de profil, qui les postent pour exprimer leur mood, explique-t-elle, pour moi, tout le monde peut s'y reconnaître et je ne cherche même pas représenter un type de personne. C'est juste une meuf qui avance dans la vie, qui fait des choses et qui a envie de s'épanouir... c'est tout ». 

Credits


Texte : Amanda Winnie Kabuiku