Fouille de toutes les personnes voyageant en voiture, en camion, en bus ou à pied, Ciudad Sandino, Nicaragua, 1978, Susan Meiselas © Susan Meiselas/Magnum Photos

à paris, une expo célèbre l'oeuvre de susan meiselas, grande figure de la photo documentaire

Une exposition des photographies documentaires de l’américaine Susan Meiselas s’ouvre aujourd’hui au Jeu de Paume à Paris. Membre de Magnum Photos depuis 1976, elle a consacré sa carrière à rendre visible des voix minoritaires.

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06 Février 2018, 12:39pm

Fouille de toutes les personnes voyageant en voiture, en camion, en bus ou à pied, Ciudad Sandino, Nicaragua, 1978, Susan Meiselas © Susan Meiselas/Magnum Photos

En plus de 40 ans de carrière, Susan Meiselas, née à Baltimore en 1948, s’est penchée sur la guerre, les droits de l’homme, l’identité et la violence, entre les Etats-Unis et l’Amérique centrale. Insurrection populaire au Nicaragua, disparition de communautés kurdes, l’après de la violence domestique… En couleurs ou en noir et blanc, le regard toujours unique, ses photographies enracinent un contexte et un lieu où évoluent des populations dont l’histoire reste mouvante. Demeure une photographie documentaire magnifiée par l’intime et le rapport à l’autre, une proximité voulue par cette artiste qui n’envisage pas l’image sans la participation du sujet qui s’y fige. Pensés comme des récits, les travaux de Susan Meiselas sont enrichis par l’enregistrement audio, la vidéo et les archives. Autant de supports présents dans cette exposition, qui lui permettent de comprendre ses sujets et de leur donner une voix inexistante ou interdite.

Lena juchée sur sa caisse, Essex Junction, Vermont, 1973 Série Carnival Strippers, 1972-1975 Susan Meiselas © Susan Meiselas/ Magnum Photos

En 1971, son premier projet montre les locataires de la pension que Susan Meiselas habitait pendant ses études, des inconnus assis dans leur chambre à qui elle demande de décrire la photo qui les présentent. De 1972 à 1975, Cardinal Strippers, une série nourrie d’enregistrements audio capturent l’été de strip-teaseuses dans des fêtes foraines de Nouvelle-Angleterre. Nues sur les photos, pensives, leur corps s’affiche comme s’il ne leur appartenait plus, offert aux regards des spectateurs attroupés. Mais devant l’appareil de Susan Meiselas, ils ne peuvent qu’être là, extrêmement présents, vivants. « Susan est une artiste qui laisse une place importante au sujet, à l’autre » souligne Pia Viewing, commissaire de l’exposition, « la part de la narration est essentielle dans son travail ».

Dee et Lisa, Mott Street, Little Italy, New York, 1976 Série Prince Street Girls, 1975-1990 Susan Meiselas © Susan Meiselas/ Magnum Photos

La bande des petites Prince Street Girls traînent dans les rues du Little Italy, quartier d’immigrants de New York. Elles ont entre 8 et 10 ans quand Susan les rencontre en 1975. Elle les suivra jusqu’en 1992. « Les fillettes deviennent adolescentes puis adultes. Cette série, c’est l’évolution de leur jeunesse. Ces filles ont toutes, d’abord, un rapport à l’urbain mais à mesure qu’elles grandissent, l’espace change et cela en même temps que leur relation au monde » précise Pia Viewing. Une ligne se trace entre l’être et l’environnement où il évolue et se transforme. On le voit aussi dans les séries les plus récentes de la photographe : Pandora Box réalisée dans les clubs SM de New York et A Room of Their Own, témoignant de la violence domestique subie par les femmes.

Maîtresses Solitaire et Delilah II, loge. NYC, USA Série Pandora’s Box, 1995 Susan Meiselas © Susan Meiselas/Magnum Photos

Les photographies de Susan Meiselas cadrent un espace où pénètre toujours un autre, invité ou envahisseur, qui donne à repenser le mouvement des corps et leur absence. Mais derrière les visages, c’est l’histoire même de la photo qui est questionnée, les êtres et le contexte reconsidérés dans ce qui est passé et futur. Susan Meiselas ne cesse d’interroger le processus photographique. En 1978, au Nicaragua, la révolution sandiniste (du nom du général Sandino qui l’a inspirée) entame sa dernière année de lutte contre la dictature Somoza. Susan Meiselas qui a rejoint Magnum en 1976, quitte New York pour couvrir cette insurrection populaire. Cette série fait d’elle une photojournaliste célèbre. Mais elle est une photojournaliste qui ne veut pas segmenter l’actualité ; il s’agit plutôt de saisir un moment précis, élément essentiel d’un récit historique qui continue de s’écrire. « Susan retourne au Nicaragua en 2004 pour réactiver la mémoire collective, en relation avec les événements passés. Elle donne la parole aux habitants, à ceux qu’elle a photographiés à l’époque. Elle donne la parole dans la mesure où ils témoignent de comment ils ont vécu la suite de la révolution. Qu’est-ce devenu ? Qu’est-ce qui fait leur quotidien depuis ? Elle veut s’interroger, qu’est-ce que ces changements ont pu apporter à chacun d’un point de vue très personnel ? » explique la curatrice Pia Viewing. Au cœur de l’exposition, une scénographie particulière - fruit d’une réflexion récente sur ce travail au Nicaragua – s’enrichie de trois films réalisés entre 1985 et 2004 dans lesquels Susan Meiselas poursuit le questionnement sur la vie des images.

Sandinistes aux portes du quartier général de la Garde nationale à Esteli : “L’homme au cocktail Molotov”, Nicaragua, 16 juillet 1979. Susan Meiselas © Susan Meiselas/ Magnum Photos

Avec Kurdistan, autre temps fort de cette exposition et riche travail multimédia, c’est l’archive qui permet de dire l’existence. A l’origine, la photographe documente le génocide des Kurdes d’Irak ordonné par Saddam Hussein en 1988. Les images sont terribles, les restes des victimes au fond des fosses communes, constituant la seule présence d’une population toujours persécutée. Après son voyage, Susan Meiselas commence à collecter archives et témoignages, cherche des réponses dans l’histoire et retrace la mémoire des Kurdes. Un travail écrit et vidéo présenté à côté d’une « carte aux histoires », alimentée par la tenue, depuis 2006, d’ateliers qui permettent à des Kurdes turcs, irakiens, iraniens, syriens de témoigner de leur existence et de leur exil. La parole toujours, et un acte photographique engagé qui ne devrait jamais cesser.

Debbie et Renee, Rockland, Maine, 1972 Série Carnival Strippers, 1972-1975 Susan Meiselas © Susan Meiselas/Magnum Photos

Roseann sur la route pour Manhatten Beach, New York, 1978 Série Prince Street Girls, 1975-1990 Susan Meiselas © Susan Meiselas/Magnum Photos

« Médiations », Susan Meiselas au Jeu de Paume jusqu’au 20 mai 2018