qui est hedy lamarr, la star d’hollywood qui a inventé le wifi ?

Première star de cinéma à avoir simulé un orgasme à l’écran, mais aussi inventrice de génie qui n’a jamais été créditée correctement : un documentaire produit par Susan Sarandon nous éclaire sur la vie d’Hedy Lamarr.

par Alexandra Dean
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20 Mars 2019, 10:39am

Au sein de la communauté scientifique mondiale, Hedy Lamarr est considérée (à juste titre) comme un génie, mais dans l'industrie cinématographique, l'actrice d'origine autrichienne est presque systématiquement réduite à son simple physique. Pourtant, les travaux de Lamarr sur les sauts de fréquence, permettant de transmettre des signaux radio en toute sécurité, sont désormais la base de nos GPS, bornes Wifi et Bluetooth. Il y a deux ans, après avoir découvert des cassettes et des rushs d’interviews d'Hedy Lamarr, Alexandra Dean – une journaliste, documentariste et productrice primée aux Emmy Awards – a fait appel à l’inépuisable Susan Sarandon pour produire un documentaire sur l’actrice et inventrice des années 1940. Alexandra raconte à i-D la façon dont Hedy Lamarr a systématiquement été relégué au rôle de bombe scandaleuse et dont son oeuvre scientifique et progressiste a toujours été occultée par l'opinion publique.

Une chose est sûre, l’histoire d’Hedy Lamarr va vous indigner.

Il y a deux ans, j’ai réalisé un film sur une inventrice de génie, et à chaque fois que je publie quoi que ce soit à son sujet sur Facebook ou Twitter, deux phénomènes se produisent automatiquement. Tout d’abord, quelqu’un commente le physique « irrésistible » d'Hedy, avant qu'un autre internaute s'exclame « Hedley ! » et poste un mème d’Harvey Korman agitant ses mains dans le film Le Shérif Est En Prison.

Je sais pertinemment que ce réflexe pavlovien (de toute évidence incontrôlable) à la vue de son nom se manifestera à la seconde où je poste ma publication. Et ça ne loupe jamais. Voilà l'éternelle malédiction d’Hedy Lamarr, et, en tant que réalisatrice d’un documentaire sur la star hollywoodienne, il semblerait qu'elle soit également devenue la mienne.

Il faut admettre que sa vie a été quelque peu scandaleuse. Hedy est une actrice autrichienne qui s’est fait connaître à l’âge de 17 ans pour avoir simulé un orgasme à l’écran dans le film d’art et d’essai Extase. Un orgasme ! À l’écran ! En 1933 ! Une performance qui l'a érigée en fantasme pour ados comparable à Kim Kardashian dans sa sex tape, et qui explique certainement pourquoi la plupart d’entre eux, trop émoustillés par son corps dénudé, se fichent royalement de son intellect hors du commun.

Ce qui est plus surprenant, en revanche, c’est la profondeur avec laquelle ce film l’a marquée au fer rouge du scandale. C’est en partie imputable au fait qu’un fan obsessionnel nommé Mel Brooks ait fini par devenir réalisateur célèbre et qu'il ait nommé le méchant de son film Le Shérif Est En Prison « Hedley Lamarr » - comme un clin d’œil à ses copains d’enfance et à leurs aventures amoureuses imaginaires dont Hedy tenait le premier rôle. Dans le cadre de mon documentaire, je lui ai demandé d’où la blague tirait son origine et s’il se sentait coupable d'avoir fait de son nom une punchline (notons qu'Hedy a attaqué Brooks en justice pour le préjudice subi et qu’ils ont réglé l’affaire hors des tribunaux). Il m’a expliqué que le nom d’Hedy, évocateur d’une beauté irréelle et d’une nudité illicite, était le patronyme le plus ridicule auquel il ait pensé pour un shérif armé jusqu’aux dents dans sa parodie de western américain, et que c’est précisément ça qui l’a rendu si drôle… et inoubliable.

Mais voilà le hic : cette actrice, qui a inspiré un tel désir et une telle obsession, aurait dû devenir légendaire pour quelque chose d’infiniment plus sérieux. Toutes ces blagues ont masqué un fait vraiment étonnant au sujet d’Hedy : elle a inventé en secret l’ancêtre du wifi, du bluetooth et du GPS. La vraie Hedy Lamarr était donc un génie dont le travail influence encore notre vie quotidienne aujourd’hui.

Dans mon film Hedy Lamarr : From Extase to Wifi, Hedy Lamarr peut enfin raconter toute l’histoire avec ses propres mots. Une opportunité qu'elle doit au journaliste Fleming Meeks qui en 1990 l'a retrouvée et lui a (enfin) laissé la parole. Le père de Meeks était ingénieur aérospatial, et, ado, lui-même avait été obsédé par Lamarr. Il s’est dit que c’était une raison suffisante pour l’appeler. Meeks et Lamarr ont discuté pendant des heures, et le journaliste a été stupéfait de découvrir qu'elle était à l'origine d'inventions majeures et qu'elle avait travaillé aux côtés du célèbre aviateur Howard Hughes. Et une chose lui a semblé inconcevable : pourquoi cette femme, qui a fourni l’étalement de spectre par sauts de fréquence à l’US Navy, n'a jamais été payée ?

Fleming Meeks, ne la croyant pas, s'est montré sceptique au téléphone et Lamarr lui a donc raccroché au nez à plusieurs reprises. Puis leurs relations se sont apaisées et Meeks a pu extraire une demi-douzaine de citations de ces enregistrements pour rédiger un article dans lequel il condamne le fait que ses inventions ne lui aient jamais valu aucune rémunération. Inventions qui vaudraient des milliards aujourd'hui, disons-le. Les enregistrements de leurs échanges ont ensuite passé 25 ans dans une boîte à chaussure et personne n'a plus entendu parler d'Hedy Lamarr. Jusqu'à ce que je rentre à mon tour en contact avec Meeks.

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Retrouver la trace de Fleming Meeks et mettre la main sur ces enregistrements a été l’aventure la plus excitante que j’aie jamais entreprise. Fleming me les a gentiment legués afin que je puisse les restaurer, reconstituer leur conversation fragmentée et remonter le fil d'une histoire incroyable.

Alors que Hedy Lamarr : From Extase to Wifi croissait en popularité et que de plus en plus de gens découvraient son histoire, les commentaires sur Facebook ont peu à peu changé. Mais quand est-ce que notre stupéfaction face à l’ampleur de son génie dépassera nos ricanements enfantins sur Hedley dans Le Shérif Est En Prison ? Quand est-ce qu'une femme dont l'oeuvre a été édifiante pour toute l'humanité cessera d'être systématiquement ramenée à son physique ou ses choix passés ? Hedy Lamarr a fait le choix d'exprimer sa sexualité à l'écran. ET ALORS ?

En réalité, Hedy est devenue une punchline pour des raisons qui dépassent Le Shérif Est En Prison. À l'âge de 40 ans, un sentiment de colère et de déception envahit Hedy : les films qu'elle a produits ne sont pas pris au sérieux à Hollywood et ses inventions révolutionnaires cédées à l'armée des États-Unis durant la Seconde Guerre Mondiale n'ont jamais été créditées. Tout le monde retient son nom pour une chose : le scandale de son orgasme simulé. À cette époque, elle autorise la publication d’un livre consacré à sa vie, rempli de détails sur sa bisexualité, ses nombreux époux et son usage de drogues. Elle enregistre ses confessions sur des cassettes qu’elle envoie à un rédacteur anonyme dans l’espoir de faire émerger un portrait multidimensionnel qui ferait voler en éclats les préjugés dont elle fait l'objet. Mais son plan se retourne contre elle de façon bouleversante : le rédacteur omet d'évoquer ses inventions et son génie intellectuel et, ne se focalise, une fois de plus, que sur les scandales qui ont ponctué sa vie. Le livre fait un tabac.

La vérité c’est que toutes ces histoires sur Hedy Lamarr touchent une corde sensible. Je suis une femme réalisatrice oeuvrant dans une industrie où les positions de pouvoir sont majoritairement trustées par les hommes. Seuls 7% des réalisateurs à succès sont des femmes. Mais voilà ce qui est encore plus choquant : sur ce nombre déjà réduit, seulement 20% d’entre elles auront la chance de réaliser plusieurs films. Pourquoi cela ? Car l'opportunité de réaliser un film lorsqu'on est une femme ne se présente que très rarement et que lorsque c'est le cas, on n'a simplement pas le droit à l'erreur. De surcroit, le désir de certaines femmes réalisatrices de montrer à l'écran des parcours féminins tels qu'ils n'ont jamais été racontés auparavant intéresse peu d'investisseurs. Pourtant, les performances de films comme Wonder Woman ou Lady Bird au box-office prouvent bien que les cinéphiles sont en demande de ce genre de récits, et donc que nous avons aussi besoin de financement, de studios, et de distributeurs pour nous soutenir. Je suis immensément reconnaissante d’avoir eu l’opportunité de faire From Extase to Wifi, d’autant plus que le film a plutôt bien marché (en grande partie grâce au soutien financier de visionnaires tels que The Sloan Foundation.) Mais j'aimerais aujourd'hui avoir une chance raisonnable de faire plus de films.

À la fin de sa vie, Hedy Lamarr s'est convaincue que le monde ne la comprendrait jamais. Elle a passé beaucoup de temps seule à ressasser sa vie et le peu de reconnaissance que le monde autour d'elle lui a accordé. La lecture du poème de Kent M. Keith, « The Paradoxical Commandments », est devenue un rituel journalier jusqu'à sa mort. À nous aujourd'hui de lui rendre justice et toute la reconnaissance qu'elle mérite. Faisons de sa vie un exemple et de son énergie une inspiration.

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