pourquoi le monde n'arrête pas de parler de cardi b

Avant son sacre aux Grammy, i-D avait rencontré Cardi pour parler féminisme et lap dance... avant de la suivre sur son cheval blanc dans les rues de Manhattan.

par Hattie Collins
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12 Février 2018, 12:00pm

Cardi B est posée sur un petit sofa, droite comme un i. Devant elle, une table recouverte de bonbons Haribo, une bouteille de Moët encore fermée, une canette de Fanta, une orange et une pomme. Elle est dans les coulisses d’Alexandra Palace, par une nuit froide dans le nord de Londres, sans doute le plus deep et le plus sombre.

Cardi B, 1m55, un corps tatoué jusque dans les moindres recoins, est occupée à défendre les mérites et les délices du fast-food Chick-fil-A devant une horde de managers, de publicistes, de stylistes, de gardes du corps, de danseurs et une poignée de « potes londoniens ». Elle porte des bottes montantes jusqu’aux genoux, une casquette de marin et un corsage blanc incrusté de diamants bleus qui lui recouvre à peine l’entrejambe. « J’aime mon vagin, » lâche-t-elle naturellement à un moment de la discussion. Elle ponctue chacune de ses phrases – jusqu’aux plus sérieuses – de ses fameux « skkkkrrrrr » ou autres « krrrrrrr » et d’innombrables contorsions faciales. Cardi B est exactement – exactement – ce que l’on pouvait imaginer d’elle.

Elle est sans filtre. Elle en a rien à foutre. Avec fougue et sans aucune gêne, elle parle de strip-tease, de cunnilingus, de gangs et de vagins. On a beaucoup écrit sur son envie d’être aussi obscène que fantastique, à la fois dans la vraie vie et sur les réseaux sociaux. Mais Cardi B, c’est bien plus qu’un corps et des tatouages.

Elle est très intelligente, incroyablement drôle et d’une vivacité d’esprit paralysante. On parle de ses trois cursus universitaires – en français, civilisation occidentale et politique américaine. « J’ai pensé à devenir prof d’histoire pendant un temps, mais j’ai été découragée quand on m’a dit le salaire. Ça ne me plaisait pas du tout, se souvient-elle, un sourcil en l’air. Et en plus, tu sais quoi ? Une prof m’a aussi fait remarquer que mon anglais n’était pas très bon. Elle m’a dit : ‘Tu dois t'exprimer comme ça.’ » Et Cardi B ne parle pas comme ça. Un coup d’œil à son compte Instagram suffit pour comprendre qu’elle est plus Rosie Perez que Rosie Perez elle-même : une fille bien de chez elle, qui mâche du chewing-gum, traîne son accent du Bronx en toutes circonstances et de façon aussi classe que possible. « On m’a dit la même chose quand je suis devenue connue. Mais j’ai le sentiment de parler normalement, continue-t-elle. Je sais ce qu’il se passe. Je comprends ce qu’il se passe sur CNN. Il y a beaucoup de gens qui ne comprennent pas. Moi si. »

T-shirt OFF-WHITE C/O VIRGIL ABLOH.

L’arrivée en fanfare de Cardi B dans l’histoire du hip-hop advient à un moment agité, turbulent. Un moment où le président peut rester président, même quand tout le monde sait qu’il aime attraper les femmes par la chatte. Un moment où un président peut s’associer à un groupe d’extrême-droite sans que personne ne s'en offusque. Un moment où un président peut se retrouver sur le point de lancer une guerre nucléaire à cause de 140 signes sur Twitter.

Mais l’ère de Trump, des désastres écologiques et des jeunes noirs tués par la police est aussi celle de #MeToo, de Colin Kaepernick, de #TimesUp, de #BlackLivesMatter, de manifestations, d'un nouvel activisme où des hommes et des femmes se lèvent pour défendre ce qui leur semble juste. Une ère d'activistes qui se radicalisent et qui ripostent.

À première vue, Cardi B n’apparaît peut-être pas comme une figure importante de la contestation, mais son existence même est un gros « fuck you » au pouvoir masculin et blanc. Son succès en tant que jeune trinidadienne-dominicaine-américaine, ancienne strip-teaseuse et star de la téléréalité n’est pas totalement invraisemblable (coucou les Kardashian), mais le fait que Cardi B en soit arrivée où elle en est - rappeuse, sans label, sans sextape et sans mentor masculin (quelque chose de vital dans le rap, demandez à Nick, Kim, Foxy, Trina, Eve, etc.) - est un mouvement et une performance en soi. Cardi B est la première femme, depuis Lauryn Hill, à placer un morceau numéro 1 sans être accompagnée par personne (comprenez : par une star masculine), et avec trois semaines de règne, elle s’est assise sur le trône plus longtemps que Hill. En écartant Taylor Swift de son chemin au passage.

Manteau vintage Gucci, archives de David Casavant. Boucles d'oreilles Fallon. Bagues Lynn Bann. Bottes Yeezy.

« Bodak Yellow » a marqué la bande-son de 2017. Grâce au son des money moves, on a pu voir une jeune latine de la classe prolétaire, anciennement strip-teaseuse, atteindre le sommet des charts et faire vibrer 25 millions de followers accrochés à chacun de ses tweets, vidéos et images postés sur les réseaux sociaux. « Quand je suis arrivée numéro 1, je ne savais même pas qu’aucune femme n’avait fait ça depuis 1998. Je ne savais pas que c’était si important pour la communauté ou les minorités. » Son succès et celui de ses pairs, dont celui de son fiancé, membre des Migos, ne fait pas que donner de la force et de la confiance aux autres jeunes de couleur, il menace tous ceux qui ne le sont pas. Elle est – ils sont – en train de bousculer l’ordre établi. Et franchement, on voit mal quel combat serait plus important.

« Bien sûr que le succès des gens comme moi fait peur aux gens, c’est pour ça qu’ils nous rabaissent. Si t'es un petit mec décharné qui vit dans une caravane au fin fond de l’Alabama, bien sûr que tu flippes en ce moment. C’est pour ça que ces gens achètent des flingues ! Ils ont peur de l’intelligence de la minorité. Ils ont peur de cette merde. On a souvent brisé les règles. Je regarde beaucoup les charts américains. Le hip-hop est toujours là. On contrôle l’industrie musicale. On contrôle la mode. Je n’en ai rien à foutre que la mode vienne des podiums ou qu’une Caucasienne défile. Dès qu’une personne de couleur porte quelque chose, tout le monde veut porter la même chose. On influence les gens, à chaque fois. Regarde les Jeux Olympiques. Qui gagne à chaque fois ? Les gens de couleur. On gagne tout. On a une énorme influence, et les gens veulent nous enlever ça. Les gens comme Donald Trump, qui passent leur temps à essayer de nous diminuer. Mais pas de problème, parce qu’une bitch comme moi connaît la vérité. On s’en fout que le gouvernement et que les Républicains nous fassent croire qu’on n’est pas importants. On l’est. Je connais la vérité. » C’est quoi la vérité ? « Qu’on contrôle toute cette merde ! On influence. On contrôle tout. »

Manteau vintage Fendi, What Goes Around Comes Around, NYC. Robe Marc Jacobs. Boucle d'oreilles Fallon. Bagues Lynn Bann et Bijoules. Bottes Yeezy.

L’engagement politique de Cardi B – son féminisme, en particulier – n’est pas un engagement tranquille, familial, ni l’expression confortable d’un libéralisme de la classe moyenne majoritairement blanc. L’engagement politique de Cardi B est conflictuel et frontal. Il est politiquement inconfortable. Il laisse un goût amer parce qu’il émane d’un endroit plein de rage, d’injustice, de pauvreté et d’expérience bien réelles et bien vécues. Ce n’est pas toujours beau, mais ça lui appartient ; c’est son féminisme, son activisme. « Être féministe est très important, c’est super, et certaines personnes pensent que quelqu’un comme moi peut endosser ce super rôle, commence-t-elle. Mais il y a des gens qui, malgré leur intelligence, n’ont pas de sens commun. Ils pensent que le féminisme c’est génial, mais que seule une femme qui parle correctement peut l’être. Mais être féministe, c’est très simple : c’est avoir la conviction qu’une femme peut faire les mêmes choses qu’un homme. L’égalité. Tout ce que fait un mec, je peux le faire. On a la même liberté. J’étais au sommet des charts. Je suis une femme, et j’ai fait ça. »

Cardi B est née dans les contrées furieuses de Washington Heights avant de déménager à Highbridge dans le Bronx. « Il n’y a pas de quartier ghetto plus ghetto que mon ghetto, dit-elle fièrement. J’ai dû m’endurcir quand j'ai déménagé dans le Bronx alors que j'étais en 6ème. Si tu ne t'endurcis pas, les gens s’en prennent à toi. » Elle entre à l’école avec un look déjà bien spécifique, qui ne manque pas de faire régir son entourage. « Je portais des jupes roses, des vestes avec de la fourrure sur les manches… Je m’habillais comme dans Phénomène Raven. Tous les gens de mon école me regardaient comme si j’étais folle, parce que les gens s’habillaient dans un style de quartier basique : Pepe jeans, chaussures Timberland, beaucoup de Jordan. Ça me rendait triste. On se moquait de moi, on s’en prenait à moi à cause de mes tenues. En 6 ème, j’ai pris des coups, très violents, et ça m’a changée. Ça m’a vraiment changée. Au collège et au lycée, peu importe d’être un dur, on se fout que tu saches te défendre : tu n’es personne si tu n’es pas dans un groupe. Les gens essaient de t’influencer, de te faire rejoindre tel ou tel gang. Mais bon, ça reste une super expérience. Je ne pourrais pas rapper sur ce sur quoi je rappe aujourd’hui sans avoir grandi dans cet environnement-là. » Et sa dernière affiliation à un « gang » peut parfois être problématique, mais pour paraphraser Oprah, Cardi parle vrai. Enfant précoce, Cardi a d’abord intégré la Renaissance High School for Musical Theater and Technology, avant d’entrer à l’université de Manhattan, et de tout lâcher pour gagner sa croûte en tant que caissière dans une épicerie Amish. C’est le propriétaire de l’épicerie qui, à l’époque, conseille à la jeune fille d’alors 18 ans de se lancer dans le strip-tease. Un business où, selon lui, elle pourrait amasser de sérieuses sommes d’argent, suffisamment pour garantir le bien-être de sa petite sœur, Hennessy, de son père chauffeur de taxi et de sa mère célibataire.

T-shirt OFF-WHITE C/O VIRGIL ABLOH. Jean J. Brand.

« J’étais vraiment gênée pendant mon tout premier strip-tease, se souvient Cardi. J’avais l’impression d’entendre la voix de mes parents dans ma tête. Toutes les filles me fixaient pour voir si je m'y prenais bien. Je ne savais pas du tout comment faire. Ça m’a dégoûtée. Les clients ne peuvent pas te toucher les parties intimes, et ils ne sont pas censés te toucher tout court, mais parfois un mec me caressait le bras et je l’entendais respirer fort dans mon oreille. Ça me dégoûtait. » Elle dit à son copain de l’époque qu’elle ne veut plus se déshabiller, mais le couple ne trouve aucun autre moyen de gagner de l’argent, alors elle continue. « Au bout d’un moment j’ai réussi à m’en foutre. Je voyais passer des sommes que je n’aurais jamais pensé voir. Au début, je me faisais 200 ou 300$, parfois je ne me faisais rien du tout parce que tu dois payer ton loyer, et mon loyer était très cher. Mais une fois que j’ai commencé à prendre le coup de main, il y avait des nuits où je pouvais me faire 2000 ou 3000$. À 21 ans, j’avais mis 20 000$ de côté. À 22 ans, j’avais 35 000$ de côté – en billets de 1$ ! »

Mais l’attrait de cette vie à amasser des billets de 1$ dans sa penderie disparaît progressivement, et Cardi devient une star de la téléréalité quand elle apparaît dans l’émission de VH1 Love & Hip Hop : New York dans laquelle elle est un personnage incontournable. Comme pour le strip-tease, Cardi a une bonne intuition, et sait que toutes les bonnes choses doivent avoir une fin : dès que sa carrière dans le rap commence à décoller, elle quitte le programme. C’est sur les réseaux sociaux que les choses débutent vraiment : elle y met à profit sa notoriété grandissante pour divertir ses fans dans un mélange de parodie et de pathos, où elle donne des conseils de toutes sortes et admet ses différentes opérations de chirurgie esthétique. Sur Instagram, on sait tout (ou presque) d’elle : comment un loser est sorti de sa vie (ou comment elle a largué son mec), comment on lui a arrangé les dents et rehaussé le fessier, et comment elle s'est mise à sortir avec le rappeur des Migos, Offset. Quand le couple s’est fiancé, il l’a fait en public, sur scène devant des milliers de fans avant de s’étaler sur Instagram où leur relation est observée par des millions de personnes. Mais en privé, ce qui ressort avant tout, c’est le profond respect et l’amour qu’ils se portent. « On est si différents, tous les deux. Je crois qu’il aime ça. On vient tous les deux du ghetto, mais lui vient d’Atlanta, du sud, et moi de New York. » Elle ne sait pas encore à quoi va ressembler le mariage, à part que « ça va être gangster. Je ne veux pas d’une réception chiante. Moi je vais être là, à faire des grands écarts par terre. Je veux qu’on se marre. »

Veste Supreme. Haut Moschino, archives de David Casavant. Jupe Wolford, archives de David Casavant. Colliers Fallon. Bagues Lynn Bann, Ileana Makri et Bijoules.

Quand on parle de la musique de Cardi B, c’est toujours ou très souvent des morceaux puissants comme « Bodak Yellow », « Lick » et « Bartier Cardi », mais ses mixtapes de 2017, Gangsta Bitches Volumes 1 & 2 ont révélé un personnage plus complexe qu’en apparence, capable de parler de l’addiction aux médocs, de la solitude, de la pauvreté ou du désir. Une versatilité qui nous remplit d'excitation en pensant à la sortie de son premier album, prévu cette année. En mélangeant l'art à un compte Instagram aussi hilarant qu’inspirant, Cardi s’est créé une secte, qui compte des millions d’adeptes. La pauvreté et le strip-tease sont derrière elle. Les jours sombres des gangs, des embrouilles et de la survie aussi. Comme si le hip-hop l’avait sauvée, même si elle-même tempère un peu cette idée-là. La seule chose qui ait réellement sauvé Cardi B, c’est Cardi B. « Ma personnalité m’a sauvée, insiste-t-elle. C’est grâce à ma personnalité que les gens m'ont regardée. Je ne voulais même pas devenir rappeuse, parce que je n’avais aucun management, pas d’argent, et que je ne voulais pas perdre mon temps. Je ne pensais pas à mes rêves. C’est compliqué de s’imaginer réaliser ses rêves quand on a autant de responsabilités. Les responsabilités passent avant tout le reste. C'est pour ça que je me suis toujours donné des objectifs réalistes. J’ai tellement d’amis qui ont passé leur vie à rapper sans arriver à rien, que je me suis beaucoup demandé 'pourquoi moi j’y arriverais' ? »

Elle y est pourtant arrivée. « Ouais, je l’ai fait. Regarde ça, j’y suis arrivée ». Aujourd’hui, elle est Cardi B, nommée et récompensée aux Grammy Awards et reine des réseaux sociaux. « Finesse », sa récente collaboration avec Bruno Mars, l’a aidée à passer des halls sombres du rap au paysage brillant et implacable de la pop. Cardi B est devenue incontournable, inarrêtable, imbattable. Et elle est prête pour la suite. Parce qu’elle a réellement quelque chose à elle, à elle seule. « Il n’y en a qu’une comme moi, et je laisse ma signature partout où je passe, » assure-t-elle en souriant, prête à quitter le dressing-room de son luxueux hôtel du West End.

Cardi porte un t-shirt OFF-WHITE C/O VIRGIL ABLOH.
T-shirt OFF-WHITE C/O VIRGIL ABLOH. Jean J. Brand. Bottes Yeezy.
Robe Marc Jacobs

Texte Hattie Collins

Photographie Oliver Hadlee Pearch Styling Carlos Nazario

Coiffure Jawara chez Bryant Artists avec John Masters Organics
Maquillage Erika La’Pearl
Set design Philipp Haemmerle Inc
Assistant set design Ryan Stegner
Artiste Juan Heredia
Assistants photographes Mitchell Stafford, Eduardo Silva et Matt Baffa
Assistants sylisme Diana Douglas et Kenny P. Paul
Assistants coiffure Kashima Parris et Karla Serrano
Production Caroline Ramsauer et Jennifer Pio
Assistants de production Andrew Chapman et Michael White

Avec Alexis Trainer. Celeste Saurez. Laurielle Smith. Jada Taylor. Taylor Power. Stephenie Jimenez. Shaniya Coleman. Shanell Coleman. Addyson Hassanali. Jala Norman. Taliyah Jones. Eslee Ryan. Linaishja Johnson. Aniyah Wilson. Casting Sydney Bowen Studio.