on a fait un petit tour dans le cosmos avec flavien berger

Aujourd'hui sort « Contre-Temps », deuxième album sublime de Flavien Berger. Le moment parfait pour poser quelques questions à ce voyageur temporel.

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28 Septembre 2018, 1:47pm

Le contretemps, c’est tout un concept. Dans la vie c’est toujours fâcheux : c’est l’imprévu qui gâche nos plans. En musique c’est l’imprévu qui enchante : le rythme où on ne l’attend pas. Flavien Berger a justement souvent été là où on ne l’attend pas. Appeler son très, très attendu deuxième album Contre-Temps n’a donc rien d’un hasard. Mais Flavien Berger n’est pas si terre à terre et baigne toujours dans le méta. Avec son premier album Léviathan, il essayait de son propre aveu d’amadouer un monstre, la musique elle-même, et créait au passage sa propre chimère hybride, une électronique unique ponctuée d’une voix et d’un souffle aussi fous que romantiques. Sur l’excellent Contre-Temps, c’est la temporalité même qui vient construire et déconstruire sa musique et on ressort de l’opus comme d’une Delorean volante. Une œuvre de science-fiction dont l’efficacité des nouvelles velléités pop est, elle, bien réelle. Entre la perche « Medieval Wormhole », la douceur de « Castelmaure » la mélancolie d’« Intersaison » et l’imparable beauté des 14 minutes du morceau en collaboration avec la non moins imparable Bonnie Banane : avec Contre-Temps, Flavien Berger décortique la pop, sa pop, et explore au plus profond ce qu’en 2018 elle peut se permettre d’être. Il a donc réussi à amadouer son Léviathan pour mieux passer au niveau suivant : apprivoiser le temps de sa musique avec un talent assez dingue. En discutant avec lui, on comprend vite que Flavien réfléchit, beaucoup. L’album, lui, s’encaisse sans réfléchir, et c’est pour ça qu’il est sans doute le plus beau de cette fin d’année.

Je voulais commencer simplement par ce titre, Contre-Temps, qui peut vouloir dire plein de choses. C'est quoi pour toi le contre-temps, en musique, en création ?
Je savais que je voulais travailler sur le voyage dans le temps. J'ai des voyages un peu prédéfinis avant de commencer les disques. Je savais que Léviathan allait être abyssal. Un peu forain mais abyssal aussi. Et là je voulais que ce soit de la chronotique, façon science-fiction.

« Chronotique » ?
« Naviguer dans le temps ». Je savais qu'il y aurait « temps » dans le titre mais je ne savais pas quoi mettre avant. Ça aurait pu être « Entre-Temps ». Ces dernières années j'avais un travail en contre, avec d'autres musiques, d'autres gens. Je faisais des remix que j'appelais « contre- quelque chose », j'ai fait la Contrebande, et Contre-Temps est venu assez naturellement, dans cette idée d'aller à l'inverse du flux temporel. Mais en fait c'est surtout le « contre » du rapprochement. Le contre où on se love, où on est en contact entre deux corps. C'est essayer de se lover dans le temps, dans cette espèce de cercle. Et non pas être en contradiction ou à rebours, mais peut-être en embrassement. Enlacé avec le temps.

Cet enlacement, ce rapport au temps, c'est quelque chose qui te travaille même en dehors de ta musique ?
Ouais, c'est assez thérapeutique. Dans ma vie je suis quelqu'un d'assez tactile, mais je suis quelqu'un qui court aussi un peu après le temps. Non pas que je sois hyperactif, mais j'ai un rapport à la création qui est souvent culpabilisé. J'ai l'impression d'être toujours un peu en retard, de pas toujours faire assez ou assez bien.

Ça te vient d'œuvres particulières cet intérêt pour le voyage dans le temps ?
Oui bien sûr. Quand j'étais à l'ENSCI Les Ateliers, mon école de création industrielle, j'ai fait un mémoire sur le voyage dans le temps, pendant un an. J'ai analysé le tableau d'un artiste américain qui s'appelait Paul Laffoley. Un artiste autiste Asperger qui faisait des grands diagrammes cosmologiques de malade avec des moments de clarté magnifiques et d'autres très complexes. Et il a fait un plan de machine à voyager dans le temps, qui s'appelle le Geochronmechane - la machine à voyager dans le temps sur la terre. C'était un plan, le schéma pour construire une machine à voyager dans le temps. J'ai passé un an à essayer de comprendre ce qu'il y avait derrière ce tableau. J'ai dû me manger des films, des livres, de la philo, de la sensibilisation scientifique. Au bout d'un moment j'étais un peu chargé de ces recherches. Je me suis plongé dans le temps et j'y ai intégré mon histoire d'amour, de sentiments, de rapprochements ou d'absences. Avec cette volonté de faire un truc un peu Eternal Sunshine, ou Je t'aime, je t'aime d'Alain Resnais, un film de 1968 que j'ai projeté au Mk2 y a pas longtemps. Je voulais intégrer une histoire d'amour dans un concept un peu science-fictionnel, sans être trop bateau.

En te plongeant dans le temps, un thème assez vertigineux, tu n'as pas eu peur justement de pondre une musique qui pourrait être « hors temps » ?
C'est intéressant ça. La musique hors-temps je sais pas si c'est possible. L'ADN de la musique, la seule chose sur laquelle on peut se mettre d'accord par rapport à un morceau de musique ou une pièce musicale, c'est sa durée. Aujourd'hui, avec l'édition musicale, avec les disques, un morceau il dure 4 minutes, on est d'accord ça dure 4 minutes sauf si ton horloge est déréglée. Tu sais j'essaye de faire des trucs un peu méta sur mes disques. Le premier disque c'était la rencontre du gros monstre, le léviathan, qui est en fait la musique elle-même. J'essayais d'amadouer ce monstre. De le comprendre. Et là c'est un peu méta aussi : c'est quoi la matière de la musique ? C'est quoi le temps ? Un disque c'est quelque chose de circulaire, il y a des formes, des symboles qui s'imbriquent. J'ai essayé de presser un peu cette énergie qu'est le temps.

De manière plus terre à terre, est-ce que c'était important de prendre du temps sur un deuxième album, qui est toujours une grosse pression ?
En creux oui, il y avait une recherche là-dessus. J'avais la pression du deuxième disque jusqu'à le finir. Par rapport à moi-même : de quoi je suis capable, jusqu'où je peux aller, vers où je peux aller ? Le succès critique, le fait que ça marche, que je gagne de l'argent avec, que les gens me disent c'est super ou c'est de la merde, c'est encore autre chose. C'est d'abord par rapport à soi-même. Ce qui a été compliqué c'est que c'est un disque qui a été fait de manière assez courte. On dit qu'on a toute la vie pour faire un premier disque et que pour le deuxième il faut un an. Moi ça m'a pris un an et demi. En un an et demi tu as du mal à avoir du recul sur ce que tu fais. Et en même temps c'est très très long parce que parfois tu peux faire un super morceau en 4 heures. Un an et demi parce que c'est très long et que tu n'as pas le temps de lever la tête du guidon. Il faut savoir prendre un peu de distance, arrêter la voiture deux secondes et comprendre qu'on en est là, qu'on a fait le max.

Ça a pu être compliqué de te détacher, artistiquement, sentimentalement peut-être, de Léviathan ?
Non pas du tout, il m'a saoulé justement. J'aurais bien aimé qu'il n’existe pas pour qu'il n'y ait pas de matière à comparer. C'est ça le plus dur, quand on compare les choses entre elles alors qu'à part le fait que ce soit moi qui fasse cette musique, il arrive qu'il n'y ait rien à comparer. Et parfois si. Léviathan m'a saoulé parce qu'il a ouvert des voies intéressantes et qu'en même temps j'avais pas forcément envie de les suivre. J'ai l'impression d'avoir dit ce que j'avais à dire.

Si on reste sur un truc un peu science-fiction : t'aimerais qu'on puisse t'effacer Léviathan de ta mémoire ?
Ce serait super intéressant. Me faire une session de travail où on m'enlève mes projets précédents et je dois repartir à zéro, ce serait génial.

T'aurais pas peur de refaire exactement la même chose ?
Ah bah ça, c'est pas possible, je pense. Si tu me remets dans la période d'aujourd'hui, avec mes influences mais sans Léviathan, j'ai vécu des expériences différentes donc ça va forcément être différent.

En termes de différence, justement, tu dis « Léviathan m'a saoulé »…
Je le sens, ça va être le gros titre : « Léviathan m'a saoulé ».

J'avoue ça peut marcher...
Oh non, mets pas ça, s'il te plaît.

Bon, mais pour la différence, est-ce que tu avais un cahier des charges, des défis en tête pour cet album ? Des choses que tu voulais améliorer, changer, notamment sur les paroles, le langage ou sur le côté plus pop.
Ouais, je voulais aller vers la pop. Et en effet, les textes... J'ai relu les textes de mes disques d'avant et j'ai compris ce qu'on me disait sur la naïveté. Je me suis dit « ils sont pas ouf ces textes, en fait ». C'est un peu mignon-exotique. J'aurais pu les retravailler. Les choses venaient comme ça, c'était inspirationnel, il y avait des allitérations, j'étais content. Là, chaque mot de Contre-Temps que j'ai écrit, je suis repassé dessus deux, trois fois pour qu'il soit chargé d'exactement ce que je veux dire. Ce sont des mots plus simples, des visions moins... visuelles. Je voulais aller plus près du sentiment. Plus universel en étant plus précis.

C'est quoi, toi, ton rapport à la pop ?
Pour moi la pop c'est de la structure : en dire le plus sans qu'on s'en rende compte. Moi je faisais des longs morceaux, assez progressifs, dans lesquels il y avait des choses qui s'accumulaient, qui installaient une espèce de transe. C'est génial à faire. Au bout d'un moment, quand tu t'es mangé 3 minutes de la même boucle, tu te poses plus la question, tout ce qui arrive est un cumul et ton cerveau a absorbé tout ce que t'entends depuis le début. La transe. Alors qu'en 3 minutes... qu'est-ce que tu fais ? Il y a plein de layers, et il faut rendre clair tous ces layers, sans avoir l'impression que c'est trop chargé - je déteste la musique trop chargée. La pop c'est réussir à faire de structures, parfois compliquées, avec des retours, des refrains, des ponts, des breaks etc. et faire en sorte que ça paraisse naturel. Je pense pas avoir réussi, mais c'est ce que j'ai essayé de travailler dans ce disque. Par moments en tout cas.

Il y a un bouquin qui est sorti récemment, Dialectique de la pop, d'Agnès Gayraud. Elle définit la pop, entre autres choses, par une ambition qui est une « force de gravité » et « une destination ». Le côté destination, emmener, ce qu'on retrouve dans la pop, cette forme d'immédiateté de l'émotion, ça te parle ?
Oui, j'avais cette formule : je voulais que ce soit un disque plus proche de l'oreille. Qu'on ai l'impression d'être avec ce qui est raconté, et pas forcément avec moi. Qu'on soit dans l'action, mais pas par l'emphase ou l'effet. Mais c'est intéressant parce que « destination » ça peut être la destination du voyage mais aussi « à destination » de quelqu'un. Destiné à une génération, à une personne en particulier. Je pense tout le temps à des gens quand je fais ma musique, des personnes que je connais. Je les imagine écouter ma musique, parfois je les vois grimacer et je me dis « ça y est ». Ou je les vois se laisser aller... C'est souvent destiné quand on fait de la musique, pop ou pas d'ailleurs.

On t'as longtemps présenté, avec d'autres (La Femme, Paradis, Moodoïd etc.), comme la relève de la « pop française ». De quoi penses-tu que vous êtes véritablement le nom aujourd'hui, à l'heure où l'on s'accorde à considérer le rap comme la nouvelle pop ?
Malheureusement, c'est à toi de le trouver ce nom. Mais je suis d'accord avec lui, la pop c'est un peu ce qui est le plus écouté. Donc le rap, la trap. Nous qu'est-ce qu'on est...? Même avant de faire la musique que je fais maintenant, je disais à mes frères et sœurs que je faisais des chansons. Ils me disaient bah non, c'est pas ça des chansons. Mais si, je fais mes chansons. Et je pense que je continue à faire des chansons, parce que je chante. Je ne fais pas de la chanson, mais je fais des chansons.

Il y a un grand moment sur ton album, c'est le morceau avec Bonnie Banane. Tu peux me parler de cette collaboration, cette rencontre ?
On se croisait à Paris, déjà. On se connaissait comme Flavien et Anaïs. Puis elle a sorti de la musique après, sous le nom de Bonnie Banane. Et j'ai trop kiffé. J'aime son écriture, la distanciation qu'elle a par rapport à son époque, les choix de production. Quand je faisais ce morceau, « Contre-Temps », je l'ai entendue chanter et je l'ai appelée. Elle est venue à Bruxelles. J'avais écrit des lignes mélodiques et pendant trois jours on a écrit. C'était super. Elle s'est emprunt de mon univers, elle était chez moi, elle me posait des questions sur ma vie et tout. On a écrit et on a chanté les mélodies. Mes lignes mélodiques, nos textes et sa voix ça lui a fait chanter d'une manière assez inhabituelle. On retrouve quelque chose d'un peu plus classique en termes d'esthétique française. Ma mère me parle des Demoiselles de Rochefort, tu vois. Il y a un truc clair dans la voix, sans style aucun mais avec une technique. Je ne sais pas trop de quoi on parle sur cette chanson. Quand je l'ai rencontrée je m'attendais à ce qu'on écoute du r&b mais ce n'est pas du tout ce qui s'est passé. On s'est fait écouter des textes. Elle connaît des textes par cœur. Elle connaît « j’ai 26 ans » de Brigitte Fontaine par coeur, elle va te le chanter comme ça alors que t'es en train de découper la bouffe. Je me suis dit « cool, j'invite une artiste, une auteure, et on va kiffer ».

Sinon, rien à voir mais je me suis demandé en écoutant l'album si tu avais une passion particulière pour le Moyen Âge ? Entre « Medieval Wormhole », le chevalier dans le clip de « Brutalisme »…
Et la cornemuse au début de « Castelmaure » ! Ça me plaît beaucoup oui, j'ai travaillé sur le brutalisme, justement dans ces recherches. Je me suis rendu compte que c'était un peu comme les châteaux forts. Tu vois le Barbican à Londres, une dalle brutaliste sur laquelle il y a des habitations, des jardins, une église, un auditorium, un conservatoire, une philharmonie, des bars, une bibliothèque. Il y a plein de trucs, c'est auto-généré. Et le logo du Barbican c'est le donjon d'un château fort. Donc il y avait cette idée : quoi qu'on fasse on reviendra toujours à des réflexes d'humanité. J'aime bien choper le cycle, comme un voyage dans le temps, et la boucle est refaite. Le Moyen Âge comme reflet d'aujourd'hui. Et puis j'aime bien Les Visiteurs. Il y a un voyage dans le temps et le Moyen Âge.

Qui n'aime pas Les Visiteurs ?
Les gens qui ne parlent pas français je pense. C'est bien écrit, quoi.

Pour finir, qu'est-ce tu aimerais que les gens gardent de ce contre-temps ?
Je voudrais que ce soit un album qui fasse du bien. Qui soigne et qui donne de l'espoir.