Capture de la série Netflix le 13e.

6 documentaires à (re)voir pour comprendre la prison

Si elle échappe à nos regards, entre les murs de la prison, la vie continue.

Capture de la série Netflix le 13e.

Au 104 à Paris, Mathieu Pernot expose les photographies des traces laissées par d'anciens prisonniers à la prison de la santé en 2015. Des petites icônes religieuses, des dédicaces, des bribes de poèmes, des voitures ou des scènes de sexe esquissées sur des murs qui craquent. Parce qu'il est condamné à investir l'ombre, le milieu carcéral est un sujet qui a toujours suscité le fantasme et obligé le silence. La prison est une société qui répond au dehors, qui se construit souvent en secret à l'intérieur, qui fait et défait les âmes, écrase et fait des écraseurs par nécessité. Elle est aussi une marge qui en dit plus long sur notre nos sociétés que toutes les institutions qui les régissent. Des unités psychiatriques pénitentiaires aux vices du système carcéral américain, en passant par les récits de ceux restés à l'extérieur, voilà 6 documentaires pour mieux comprendre et mieux voir la prison.

The house I live in – Eugene Jarecki

Face caméra, le journaliste et réalisateur de la (génialissime) série The Wire, David Simon, commente le système pénitencier américain avec tout le discernement qu'on lui connait : « Le gouvernement a voulu trouver un moyen de se débarrasser des 15% les plus pauvres des Etats-Unis ». Une remarque qui n'intervient pas dans le cadre de la série préférée d'Obama mais qui est issue du documentaire The house I live in, primé au festival Sundance en 2012, réalisé par Eugene Jarecki dans lequel il retrace 40 ans de « war on drugs » aux États-Unis. Une guerre qui a propulsé le pays au premier rang du classement mondial des populations carcérales, avec un record de 2,3 millions de prisonniers en 2018. En décortiquant le système anti-drogue américain, Jarecki perce au grand jour l'intention à peine dissimulée des gouvernements américains qui ont succédé à Nixon : celle de surveiller, contrôler et contenir les populations pauvres des États-Unis grâce à une machinerie répressive hyper-rodée. De la criminalisation des populations chinoises grâce à l'opium à l'emprisonnement massif des communautés afro-américaines ou des classes pauvres et blanches consommatrices de crystal meth, Jarecki montre que chaque fois qu'une nouvelle drogue est introduite sur le marché, une nouvelle minorité raciale ou économique se retrouve condamnée à la marge, à l'isolement et à l'échec. « Ceci n'est pas un accident, c'est un système » précise Jarecki. Tour à tour, face à l'objectif, officiers de police, détenus, juges fédéraux, politiciens et journalistes se succèdent et désapprouvent ensemble la façon dont les prisons américaines sont devenues de véritables camps de contrôle pour individus précaires. Un documentaire à (re)voir de toute urgence.

13th – Ava DuVernay

S’il est un genre dans lequel Netflix se sort régulièrement avec les honneurs, c’est bien le documentaire. Distribué en 2016 par le site, le documentaire 13th ( Le 13 en version française) fait état de ces films à ne pas manquer. La réalisatrice, scénariste et productrice afro-américaine Ava DuVernay (on lui doit entre autres Middle of Nowhere et Selma) y explore les liens tabous et douloureux entre origines, justice et incarcération de masse aux États-Unis. Nommé à l’Oscar du meilleur film documentaire en 2017, le film raconte la criminalisation systémique de la population noire américaine, et montre comment elle s'est changée en outil politique cynique - faisant, au passage tristement écho à l’histoire de l’esclavage. Référence à la Constitution américaine, le titre rappelle le 13ème amendement qui a libéré les esclaves et interdit l’esclavage à moins que les personnes concernées ne soient emprisonnées pour un crime. À travers une série de témoignages et d’images glaçantes, DuVernay raconte comment l'Amérique a fait en sorte de remplacer l'esclavage par l'incarcération de masse pour garder son emprise sur toute une frange de la société.

La mort se mérite – Nicolas Drolc

« Une société a la délinquance qu'elle mérite ». Le jeune réalisateur français Nicolas Drolc, qui en est aujourd'hui à son troisième documentaire, a le sens de la punchline. Il faut dire qu'il est allé à la bonne école : celle de Serge Livrozet dont il a fait la connaissance à l'époque de son premier documentaire consacré aux révoltes des prisonniers de Nancy, Sur les Toits. Un homme à qui il a par la suite consacré un documentaire militant et inspiré, en noir et blanc, simple et direct. Comme la parole de Livrozet. Bandit, justicier, compagnon de pensée de Foucault et co-fondateur du Comité d'Action des Prisonniers, Serge Livrozet a passé sa vie à défendre les droits des condamnés et à dénoncer l'incarcération de masse menée par un système judiciaire incapable de générer du changement. Face à des figures hyper-médiatisées et fantasmées comme celles de Mesrine, Livrozet sert de contre-exemple : dans le banditisme, il peut aussi être question de collectivisme, de solidarité et de justice sociale. Et s'il faut bien retenir une chose de son œuvre militante, c'est que « la justice n'a ni à être sévère ni à être exemplaire, elle a à être juste ».

On Death Row – Werner Herzog

Les mains menottées, assis à la table du réalisateur Werner Herzog, le condamné à mort James Barnes décrit la sensation que lui procure le chant d'un oiseau provenant de l'extérieur de sa cellule ou encore le frisson qui lui est remonté le long de l'échine la dernière fois qu'il a senti la pluie tomber sur sa peau, huit ans plus tôt. Dans un uniforme orange fluo, James Barnes occupe le siège de l'accusé mais le spectateur ne sait encore que peu de choses concernant ses crimes ou les conditions de sa condamnation. Dans une interview qui prend rapidement une tournure dialogique, Herzog s'adresse à son interlocuteur avec beaucoup de respect, sans détour. Et au fur et à mesure des échanges qu'il mène avec Barnes ou avec les représentants de l'institution judiciaire américain, l'intention du réalisateur apparaît de plus en plus claire : Herzog veut déceler la part d'humanité qui survit aux actes monstrueux des condamnés. Une mission menée tout au long de sa série documentaire, On Death Row sortie en 2012. En laissant les prisonniers articuler leurs propres récits, Herzog accède à une intimité toute inouïe en ne cédant jamais à un registre voyeuriste. Et en donnant ainsi la parole à ceux que l'on ne saurait entendre, c'est une grande leçon de clémence qu'il nous offre à tous.

À l’ombre de la République, Stéphane Mercurio

En 2008, Stéphane Mercurio réalise À Côté, un documentaire tourné vers les proches de détenus - ceux qui vivent hors les murs mais témoignent des dommages collatéraux du milieu carcéral. Compagnes, femmes, filles, fils : leurs liens ne les empêchent d'être relégués à la marge de la prison, dans l'attente interminable d'une lettre ou d'un parloir. Quatre ans après cette traversée bouleversante, Stephane Mercurio persiste et signe avec À l’ombre de la République, plongée dans le quotidien de contrôleurs de lieux de privation de liberté révélant des détenus doublement condamnés : non seulement enfermés, l'immense majorité d'entre eux sont aussi – injustement – privés de leur droit fondamental à la dignité. Sorti en mars dernier, Après l’ombre est la dernière occurrence de sa documentation du milieu carcéral. On y suit la préparation d’une représentation théâtrale singulière : construite à partir de récits personnels, quatre hommes et une femme y témoignent de ce que la longue peine leur a fait. De la parole enfouie jusqu’à sa délivrance cathartique, elle filme ces individus qui tentent, coûte que coûte, de ne pas sombrer.

Titicut Follies, Frederick Wiseman

Le nom de Frederick Wiseman ne vous dit peut-être rien. Pourtant, sans lui, le cinéma n'aurait sans doute pas été le même et Raymond Depardon non plus. Premier documentaire de son oeuvre, Titicut Follies filme le quotidien de l’unité psychiatrique d’une prison du Massachussets. Le résultat est terrifiant : il vaudra au film une interdiction de projection pendant 27 ans. À hauteur d’homme, Wiseman inaugure ce que la postérité retiendra sous le nom de « cinéma vérité » ou « cinéma direct »- un « concept pompeux français qui ne veut absolument rien dire » selon le principal intéressé. Les mots sont peut-être maladroits, mais ils désignent une méthode révolutionnaire : une caméra si proche de son sujet qu'elle ne ménage aucun espace entre lui et le spectateur. Le spectateur finit par être regardé par ce qu'il regarde - et c’est précisément ce qui advient dans le cas de Titicut Follies : alors que Wiseman entreprend de les filmer, les détenus renvoient le regard porté sur eux et interrogent une folie plus dangereuse que la leur - celle de la société qui les condamne.

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