quand yves saint laurent rêvait (et dessinait) l'asie

Le Musée Yves Saint Laurent dévoile sa première exposition thématique rassemblant une cinquantaine de modèles inspirés de l’Inde, de la Chine et du Japon. L’occasion de revenir sur les voyages imaginaires et solitaires du couturier.

par Sophie Abriat
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15 Octobre 2018, 8:29am

Une robe qui prend la forme d’un vase chinois ; une silhouette évoquant les cavaliers des steppes d’Asie centrale et une cape ayant appartenu au danseur Rudolph Noureev, autrefois portée par un Dalaï-lama du XVIII e siècle ; un flacon du parfum Opium et inrō japonais ; un sarpech inspiré d’un pendentif mogol ; une veste en toile enduite en relief et mobilier en laque sculptée ; une veste en fleurs d’iris brodés et peinture de l’artiste Ogata Kōrin : au musée Yves Saint Laurent les pièces du couturier côtoient des œuvres d’art. L’Asie rêvée d’Yves Saint Laurent rassemble une cinquantaine de modèles haute couture inspirés de l’Inde, de la Chine et du Japon présentés en dialogue avec des objets d’art asiatiques prêtés par le Musée Guimet et par des collectionneurs privés. Aucune pièce de la collection personnelle d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé n’apparaît, leurs objets ont été dispersés dans le monde entier lors de la grande vente en 2009. « L’idée était de mettre en parallèle des pièces d’époque avec les créations Yves Saint Laurent pour présenter le couturier comme un vrai artiste au regard de l’histoire de l’art », souligne la commissaire d’exposition Aurélie Samuel. « Il avait une vraie démarche scientifique, il est allé au-delà d’une simple approche esthétique. Ce qui est très rare en définitive pour un couturier ». Encore plus rare quand on apprend qu’Yves Saint Laurent n’a jamais mis les pieds en Inde ni en Chine lorsqu’il présente ses collections inspirées de ces deux pays (« Les chinoises » en 1977 avec la sortie du parfum Opium et « La collection indienne » en 1982) ! « Il me suffit de regarder un très beau livre sur l’Inde pour dessiner comme si j’y avais été. C’est le rôle de l’imaginaire. », disait Yves Saint Laurent. L’idée qu’on se fait des choses est souvent plus riche que la réalité. Il suffit d’un livre au couturier pour que son esprit se fonde dans un lieu.

« Je suis très seul. J’exerce mon imagination sur les contrées que je ne connais pas. Je déteste voyager. », disait-il en 1986 (Entretien avec Catherine Deneuve, Globe, 1 er mai 1986). « L’exposition donne à voir une Asie rêvée, recomposée et attentive, fondée sur une solide connaissance de l’histoire de ces pays », indique Aurélie Samuel, responsable des collections textiles au musée Guimet pendant huit ans avant de devenir conservatrice du patrimoine au musée Yves Saint Laurent en janvier 2017. Cette spécialiste de l’Asie avait déjà été mandatée par Pierre Bergé en 2017 pour assurer le commissariat de l’exposition « Kabuki. Costumes du théâtre japonais » à la Fondation Yves Saint Laurent. « On pourrait croire que c’est parce que j’aime l’Asie que j’ai voulu faire cette exposition mais c’est le contraire : c’est parce qu’Yves Saint Laurent s’est intéressé à l’Asie que je me suis intéressée à lui. Il a synthétisé une foule d’influences, ces collections ne sont jamais des copies serviles de vêtements traditionnels. D’ailleurs, il ne s’inspire pas seulement des vêtements mais aussi de bien d’autres éléments décoratifs », indique-t-elle. Comment a-t-il réussi ce pari fou de recréer une telle vision de l’Asie sans y être allé – si ce n’est au Japon ? Quelles ont été ses sources d’inspiration pour façonner cette Asie imaginaire – jamais littérale, jamais cliché ?

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Ensemble du soir d’inspiration japonaise porté par Diana Bienvenu, collection haute couture automne-hiver 1994, hôtel Inter-Continental, Paris, juillet 1994 Musée Yves Saint Laurent Paris © Yves Saint Laurent - photo Guy Marineau

L’exposition s’ouvre sur une photo géante d’Yves Saint Laurent chez lui, dans son salon Rue de Babylone au milieu de ses deux grandes sources d’inspiration : un Bouddha de l’époque Ming du 16 e siècle issu de sa collection personnelle constituée avec Pierre Bergé et des livres, une fabuleuse collection d’ouvrages. La première pièce du musée, et la plus importante, est dédiée à la Chine. « Il a eu à cœur de comprendre les cultures qu’il a étudiées. Dans son dossier de presse pour le parfum Opium, il cite les 22 dynasties chinoises, il connaît les Tang, les Ming, les Qing… Il ne mélange pas les détails des vestes des Hans avec ceux des vestes des Mandchous (qui ont dirigé la Chine lors de la dernière dynastie sous le nom de Qing et ornaient leurs vêtements de chimères et dragons). Il a regardé très précisément les livres de sa bibliothèque et les objets qu’il avait chez lui comme ces jades Archaïques dont on retrouve les motifs géométriques sur une veste. Il s’est aussi beaucoup inspiré des objets en laque sculptée dont il reprend les motifs de rinceaux sur ses modèles », détaille Aurélie Samuel. Rien de littéral car tout est réinterprété, ni de fantasmé car il y a toujours un élément qui vous raccroche à la réalité historique. « Il s’agit de silhouettes d’inspiration chinoise mais aucun vêtement en Chine ne ressemble à ça ! Dans les années 1970, la Chine c’est Mao, le Shanghai des années 30 mais ici on voit une Chine qui mêle la Cité interdite, le rôle de l’Empereur, une connaissance approfondie des Hans et des Mandchous et l’Opéra de Pékin ». Un puissant travail de reconstitution : « Des fumées de mon cerveau déchiqueté ressurgissent toutes les dynasties, leur fureur, leur arrogance, leur noblesse, leur grandeur. Je parviens enfin à percer le secret de la Cité impériale d’où je libère mes fantômes esthétiques, mes reines, mes divas, mes tourbillons de fête, mes nuits d’encre et de crêpe de Chine, mes laques de Coromandel, mes lacs artificiels, mes jardins suspendus » écrivait Yves Saint Laurent qui était aussi un grand cinéphile. The Shanghai Gesture (1941) était l’un de ses films préférés avec Shanghai Express (1932) ou encore La Dame de Shanghai (1948) etc. « Tous les vêtements traditionnels dont il s’est inspiré appartenaient à des hommes ! Il les a transposés dans la garde-robe féminine », ajoute Aurélie Samuel. Ces connaissances, il a dû les accumuler puis les digérer pour les proposer avec autant de subtilité. A-t-il fait des erreurs d’interprétation ? « Non car il n’a pas essayé de copier ni de créer une approche littérale de l’Asie et quand bien même il aurait fait une entorse, il l’aurait faite volontairement ! », poursuit la spécialiste.

A l’étage, on part pour l’Inde avec des pièces Yves Saint Laurent entourées d’un cavalier en argent massif, d’une porte de palais du Rajasthan, d’un palanquin en ivoire, de saris ou costumes de maharaja. « Très tôt, dès sa première collection en 1962, Yves Saint Laurent a créé des turbans. En Inde, c’est le symbole du pouvoir patriarcal, quand l’homme meurt dans une famille indienne on donne son turban au fils aîné, comme symbole de la responsabilité familiale. Le faire porter à une femme c’est montrer qu’elle est capable d’assumer les mêmes responsabilités qu’un homme », souligne la commissaire. Comme pour la Chine, les symboles s’entrecroisent dans les silhouettes : contrastes colorés, motifs boteh (de palmes stylisées comme sur les châles cachemire), Sarpech inspirés de pendentif mogol, saris revisités, vêtements de maharajas modernisés...

Une salle plus petite est consacrée au Japon – où contrairement à la Chine et l’Inde Yves Saint Laurent s’est rendu dès 1963 pour présenter sa mode. « Il y est retourné plusieurs fois ensuite avec Pierre Bergé pour assister à des représentations de théâtre kabuki ou se promener dans le Nishijin, le quartier des tisserands », indique Aurélie Samuel. Fasciné par l’époque d’Edo (1600-1868), durant laquelle l’art s’affranchit peu à peu du pouvoir impérial, et par le théâtre Kabuki, Yves Saint Laurent va revisiter le vêtement traditionnel qu’est le kimono. « Le fait qu’il connaisse le Japon le conduit à en donner une vision beaucoup plus littérale ». L’exposition retrace la naissance du parfum Opium à travers les écrits et les dessins du couturier. « Le flacon représente un inrō japonais redessiné par Pierre Dinan – une petite bourse dans laquelle les samourais mettaient leurs boulettes d’opium. Le packaging est inspiré d’un katagami, pochoir en feuilles de murier pour teindre des étoffes. Là encore, tout a été étudié avec précision ». On peut aussi admirer la célèbre veste brodée d’iris inspirée de Van Gogh et d'Hokusai.

C’est la vision d’un artiste qui se déploie de salle en salle, d’un artiste qui préférait les voyages immobiles à la réalité, les rêves à la certitude.

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Yves Saint Laurent dans son appartement, 55 rue de Babylone, 1977 © Photo André Perlstein Collection privée
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Croquis d’illustration, Musée Yves Saint Laurent Paris © Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent
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Yves Saint Laurent entouré de ses mannequins lors de la soirée du lancement français du parfum Opium, 5 avenue Marceau, Paris, 1977 © Droits réservés
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Yves Saint Laurent en compagnie d'une courtisane, Kyoto, avril 1963 © Droits réservés

« L’Asie rêvée d’Yves Saint Laurent », jusqu’au 27 janvier 2019. Musée Yves Saint Laurent Paris, 5 avenue Marceau, 75116 Paris

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