À gauche :  © collection Chrtistian de Leusse/Mémoire des sexualités. À Droite : Le Palace Magazine, n°12, 1982 ©  bibliothèque municipale de Lyon, fonds Chomarat

un nouveau livre retrace 150 ans de lutte LGBT+ en images

Dans un nouveau livre intitulé « Archives LGBT+ », Antoine Idier fait parler les images et les archives pour redonner voix aux communautés LGBT+.

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30 octobre 2018, 11:48am

À gauche :  © collection Chrtistian de Leusse/Mémoire des sexualités. À Droite : Le Palace Magazine, n°12, 1982 ©  bibliothèque municipale de Lyon, fonds Chomarat

L’année dernière, le film 120 BPM impressionnait la critique à Cannes et trouvait un écho inédit dans les médias. À cette occasion, Didier Lestrade, co-fondateur de d’Act-Up en profitait pour pousser un coup de gueule et accuser les politiques d’avoir empêché que se forme une mémoire du combat LGBT et de la lutte contre le Sida. Cette partie-là de l'histoire leur paressait-elle indigne d'intégrer un récit officiel ? Éparpillée ça et là, il fallait désormais qu'elle soit reconnue. C’est en tout cas la prise de conscience générale qu’aura permis le film de Robin Campillo. Car l’histoire de la lutte LGBT en France dit également beaucoup de chose de notre présent et de la façon dont les nouvelles générations doivent se battre à leur tour pour faire respecter les existences dites « minoritaires ». Pour cela, elles peuvent désormais compter sur le nouvel ouvrage du sociologue et historien Antoine Idier, Archives LGBT+, sorti ce mois-ci et dans lequel il retrace plus de 150 ans de lutte en images. De la première revue homophile Akademos au fameux slogan « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous » en passant par les clichés des premières marches homosexuelles, lesbiennes et trans ou encore ceux de la Pride de Nuit, le livre entremêle des photographies, couvertures, tracts et témoignages rares. i-D a rencontré son auteur.

Marche Nationale des Homosexuels et Lesbiennes Jean-Claude Aubry
Marche nationale des homosexuels et lesbiennes, le 19 juin 1982, à Paris © Jean-Claude Aubry

Pourquoi te semble-t-il important de sortir un ouvrage d’archives comme celui-ci aujourd’hui ?

Le livre s’inscrit dans les débats des derniers mois sur les archives LGBT+. C’est en réaction à cette actualité que les éditions Textuel m’ont proposé ce projet. Avec des questions a priori simples, de leur part : de quoi s’agit-il ? Quelles sont ces archives dont on parle ? Ces dernières années, j’ai passé pas mal de temps dans des fonds d’archives, ce qui est par ailleurs fascinant. Mais il y avait dans ma démarche un projet fondamental. Mon travail s’inscrit dans une politique de l’histoire depuis un point de vue minoritaire. L’histoire est un champ de bataille et il fait toujours se battre pour participer à son écriture, à sa réécriture. Car ce que l’on appelle « Histoire » est en réalité un récit : celui des dominants. Il est rendu évident, naturel, incontestable alors qu’il est plein de silences et d'invisibilisations. L’acte d’archiver est très violent : il s’agit de faire le tri entre ce qui mérite d’être conservé, de passer à la postérité et d’échapper aux destructions du temps, et ce qui ne le mérite pas.

Tu rassembles dans ce livre des couvertures de magazines, des extraits de romans, des flyers, des photos érotiques, des lettres, des témoignages de chercheurs, militants et journalistes. Comment les as-tu choisis ?

J’ai choisi de faire intervenir des auteurs (et amis) dont le travail me semble important. Leurs contributions constituent une manière d’échapper à une essentialisation du document, à une fétichisation de l’archive : elle n’a pas de signification en soi mais existe à travers les questions qu’on lui pose, le regard qu’on porte sur elle. Ce qui m’intéresse, c’est précisément d’interroger « ce qui fait archive ». D’où l’attention que je prête à leur constitution, à leur circulation, à leur matérialité. Ce qu’on appelle « archives LGBT+ » n’échappe pas moins aux rapports de pouvoir que les autres. Je m’attarde par exemple sur l’intérêt de Michel Foucault pour le journal de l’hermaphrodite Herculine Barbin. Il est toujours possible de relire autrement l’archive. L’archive n’est jamais neutre, ni autonome.

Tu es notamment spécialiste du journaliste et militant homosexuel Guy Hocquenghem. Comme toi, il voulait donner voix au chapitre de l’histoire aux communautés LGBT. Comment t'a-t-il inspiré ?

Race d’ep ! est à mes yeux un livre très important et c’est une heureuse nouvelle qu’il soit réédité par La Tempête. Car, précisément, Hocquenghem y pose la question des silences de l’histoire. Il écrit que les déportés homosexuels sont « morts deux fois » car personne ne parle d’eux. Mais le livre participe aussi de la construction d’une identité, d’un mouvement, d’un « nous » : c’est l’histoire qui contribue à la création d’un groupe politique organisé. « L'histoire homosexuelle n'existe pas avant, et elle disparaît dès qu'il n'y a plus de pédés pour la dire », ajoute-il. Et puis Race d’ep ! marque une rupture, selon moi majeure, dans la trajectoire d’Hocquenghem. On retient souvent sa critique du mouvement gay, sa méfiance vis-à-vis de la revendication homosexuelle, sa virulence envers le coming-out. On oublie que sa propre découverte des silences de l’histoire l’a amené à revendiquer son appartenance à une histoire collective, à un « nous » qu’il avait rejeté précédemment.

Un aspect frappant à la lecture de l'ouvrage, c’est la constellation de termes qui viennent qualifier selon les époques celles et ceux qu’on a coutume de désigner par le terme parapluie LGBT +. Qu’est-ce que des termes comme uraniens, invertis, homophiles, homosexuel.l.e.s, goudous, LGBTI, tpg ou queer viennent dire de l’évolution de ces identités ?

Au fond, l’expression « LGBT+ » est très problématique car elle procède à un double écrasement. D’une part, un écrasement de l’histoire, en unifiant des identités qui se sont pensées en des termes différents. D’autre part, elle participe à effacer des tensions qui existent à l’intérieur même des mouvements, en créant une unité artificielle. Même s’il existe une histoire continue, être homosexuel ne veut pas du tout dire la même chose à des époques très différentes. À une même époque peuvent cohabiter des manières tout à fait antagonistes d’affirmer l’homosexualité ou de s’affirmer homosexuel. Quand en 1971 le FHAR, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, se crée, ses membres, au fond peu nombreux, affirment une homosexualité politique, l’idée que celle-ci est une position particulière dans les rapports sociaux, nécessairement en marge et contestataire. Ce n’est alors pas du tout la vision des nombreux membres d’Arcadie, mouvement « homophile » constitué vingt ans plus tôt. Le livre rappelle aussi par exemple les clivages et conflits qui ont existé entre groupes homosexuels et lesbiens, ou encore entre groupes lesbiens et féministes. J’ai en tête ce numéro du journal Tout !, dans lequel des féministes affirment « Votre libération sexuelle n’est pas la nôtre », répondant à un précédent numéro consacré à la libération homosexuelle. De même que les Archives Recherches Cultures Lesbiennes ont été fondées en revendiquant une position lesbienne autonome vis-à-vis des mouvements féministe et homosexuel.

Trans Sexualité Ah! Nana numéro 8
Revue Ah! Nana n°8

Les premiers éléments visibles dans le livre ouvrent officiellement la mémoire en 1890 avec une photo d’Oscar Wilde et ce qui est considéré comme la première revue homo française, Akademos fondée en 1909. Pourquoi ?

La fin du XIXe siècle est le moment où apparaît l’homosexuel moderne, « avec une identité, une histoire, un personnage » comme l’écrivait Foucault. Mais il n’y a pas d’acte fondateur. Débuter par la création de la revue Akademos paraissait logique car mon travail se penche sur les discours produits par les homosexuels eux-mêmes. En même temps, c’est arbitraire. L’histoire de l’homosexualité ne commence pas davantage avec Oscar Wilde mais il a été une figure mythique, qui a énormément compté pour ceux qui sont venus après. Et cette photo dédicacée à André Gide est tout de même sublime.

Le livre documente très peu la période de la seconde guerre mondiale et du régime de Vichy. Est-ce parce qu’il s’agit d’une période d’extrême discrétion des LGBT+ ou d’une absence cruelle d’archives qui témoignent de cette époque ?

Ce n’est pas un choix, c’est au contraire subi. Nous disposons de peu d’éléments – notamment visuels, mais pas seulement – sur les modes de vie homosexuels pendant la seconde guerre mondiale. Il existe des documents sur la répression et c’est un des silences qu’il faut absolument explorer !

Certaines photographies évoquent des problématiques liées à la colonisation et l’exotisation des corps arabes ou noirs. Qu’apprend-on de ces photos ?

J’ai trouvé ces photos de garçons maghrébins dans les archives de Daniel Guérin, militant homosexuel et militant anti-colonial. Les photos, qui portent des prénoms au dos, voisinent avec ses notes, ses articles, sa correspondance avec des figures de la lutte pour l’indépendance des pays du Maghreb. La découverte est un vrai choc, sans qu’il n’y ait des éléments pour éclairer ces photos.

Elles questionnent aussi quant à la présence de perspectives LGBTQI racisées au sein des archives de manière plus générale. Quelle place occupent-elles ?

C’est là, aussi, un silence qu’il faut prendre à bras-le-corps, et il était crucial pour moi que le livre se saisisse des problèmes de « race ». On peut mentionner aussi la contribution de Todd Shepard qui, dans Mâle Colonisation tire des liens entre colonisation, oppression et homosexualité. Ou les contributions d’Abdellah Taïa sur Jean Genet, d’Ary Gordien sur les LGBT noirs « doublement minoritaires ». Il y a peu de travaux sérieux en France sur ces questions. Il faut tout à la fois relire l’histoire des structures sexuelles, des représentations et des discours homosexuels majoritaires, et aussi écrire des histoires des cultures et des mouvements racialisés LGBT+.

Depuis plusieurs décennies, des groupes LGBT (plus récemment le collectif Archives LGBTQI) militent pour l'ouverture d'un centre d’archives en France. Ton livre, qui s’intitule Archives LGBT+, ne cherche pas aussi à pallier ce manque ?

Si, bien sûr. Les questions posées par le collectif sont très importantes, tout comme la discussion sur la création d’un lieu à Paris. De même que le travail mené par des militants depuis plusieurs décennies a été fondamental, par exemple le Fonds Chomarat à la Bibliothèque de Lyon, les Archives Recherches Cultures Lesbiennes à Paris ou Mémoire des sexualités à Marseille !

Comment les nouvelles générations peuvent-elles se nourrir de ces archives ? Que voudrais-tu qu’elles retiennent de ton ouvrage ?

Il y a un intérêt collectif, peut-être une fascination, pour l’histoire des luttes des années 1970 et pour ce qui semble être une radicalité originelle. Ce dont je me méfie, c’est d’une vision très monolithique qui consisterait à dire « comme il s’est passé cela, il faut faire comme ci ou comme ça aujourd’hui ». C’est un argument qui revient parfois, notamment au sujet du mariage ou de la PMA. Le passé ne doit pas servir à censurer le présent et le futur. La tradition peut aussi peser, entraver. Il est évident, pour moi, qu’un tel livre doit nourrir les luttes présentes et leur radicalité, en mettant en circulation des images et des imaginaires. Mais hériter est aussi un geste d’une grande liberté. On choisit son héritage, on peut en refuser une partie. Rien n’est donné par avance.

l'Antinorm FHAR
L’Antinorm numéro 2, février-mars 2013. © Collection privée Antoine Idier.
Tout ! Ce que nous voulons, tout
Tout ! Ce que nous voulons, Tout. 23 Avril 1971
Le Gaified
Le Gaified, premier numéro, avril 1979
Lesbia Magazine
Lesbia Magazine, n°81 mars 1990


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