avons-nous (tous) les moyens de réussir en école de mode ?

Quand ils créent leur collection, les étudiants en mode ont pris l'habitude de solliciter une aide extérieure. Mais qu’advient-il de ceux qui n’en ont pas les moyens ?

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17 Décembre 2018, 9:52am

Chaque année, la Central Saint Martins ouvre ses portes au public pour son défilé de fin d’année. L'institution historique est connue pour compter parmi ses anciens élèves de véritables pionniers de l’industrie de la mode, parmi lesquels figurent Alexander McQueen, John Galliano, Stella McCartney et Christopher Kane. Mais comme toutes les bonnes choses, ce prestige a un coût. « J’ai entendu dire qu’il avait fait confectionner sa collection par un tailleur italien pour 10000£ », chuchote un étudiant en désignant la collection finale de l'un de ses camarades. « On nous encourage à solliciter de l’aide à l’extérieur lors de notre dernière année, ce n’est un secret ni pour les étudiants ni pour les enseignants, révèle une diplômée. Nous n'avons pas assez de temps pour tout faire nous-mêmes. Les étudiants qui en ont les moyens sont donc nombreux à se lancer dans un projet en prévoyant de payer quelqu’un pour les aider ». En France, à part dans les quelques écoles publiques qui proposent un enseignements à bas prix, une année scolaire dans une école de mode privées coûtent entre 6000 et 9000 euros.

Dans chaque cursus, l’élaboration d’une collection est une étape fondamentale dans la formation des étudiants de première et de deuxième année et le recours à « une aide rémunérée » est souvent inévitable : à la CMS les étudiants de troisième année ont approximativement huit semaines pour concevoir leurs collections finales, et vu la pression à laquelle ils sont soumis pour présenter des vêtements créatifs et parfaitement réalisés, le temps est un facteur clé. « D'après les rumeurs, certains créateurs d’imprimés doivent être réservés un an à l’avance pour participer à une collection de fin d'études, glisse un étudiant en tricot sur le point d’être diplômé. Des étudiants auraient payé l'un de ces créateurs entre 5000£ et 10000£ pour qu’il exécute leurs collections ».

« Nous n'avons pas assez de temps pour tout faire nous-mêmes. Les étudiants qui en ont les moyens sont donc nombreux à se lancer dans un projet en prévoyant de payer quelqu’un pour les aider ».

Rien de très étonnant de voir des étudiants aller aussi loin (et payer de telles sommes) pour être les meilleurs dans une industrie aussi compétitive que celle de la mode. Le défilé annuel présenté à la presse est connu pour être très sélectif vis-à-vis du travail des étudiants. « Il va de soi que tout le monde veut être dans le défilé », acquiesce Runura Edirisinghe, une étudiante en dernière année de tricot. Mais la qualité du vêtement influe-t-elle vraiment sur les chances de sélection d’un étudiant ? « Oui, beaucoup », nous répond Elisa Palomino-Perez, directrice du parcours en imprimé de mode de Central Saint Martins. « Une importante partie de la note porte sur la conception du vêtement – c’est vraiment du 50/50 ».

La légitimité des étudiants qui font sous-traiter leurs projets à des spécialistes de l’imprimé et des couturières est discutable. Même si les étudiants doivent apporter leur travail en classe chaque semaine, l’aide rémunérée passe plutôt inaperçue. « Nous voyons les étudiants chaque semaine et tous les vêtements qu’ils créent, donc on sait ce qui se passe, confie Perez à i-D. Très peu d’étudiants font faire leurs vêtements. Ce n’est pas une pratique que j’encourage, et je crois qu’aucun de mes étudiants n’y a recours ». Bien que le sujet divise parmi les directeurs de parcours, il n’existe pas d'interdiction formelle.

Mais les étudiants voient les choses bien différemment. « Je pense que c’est une question de la plus haute importance, nous dit l’un d’entre eux. Les écarts entre les riches et les pauvres sont extrêmement importants à la Central Saint Martins aujourd’hui ». Et bien que la question de l’aide rémunérée paraisse inévitable dans les études supérieures, il semblerait que le sujet suscite peu d'intérêt chez les professeurs : « On n’a pas l’impression que la différence de qualité entre un article qui a été commandé et un travail exécuté de manière indépendante soit prise en compte », confirme un autre étudiant. Nombreux sont ceux qui pensent que cela créé une division entre étudiants riches et étudiants pauvres : si payer pour être aidé permet d’avoir des vêtements mieux conçus, alors, les mieux notés sont les étudiants qui le font.

Mais il existe une exception à la règle en la personne d’Harry Freegard, la poule aux œufs d’or de CSM. Naturellement provocateur, l’excentrique diplômé en imprimé, qui est plus connu sous le nom Harry Bradshaw, est un peu une célébrité sur le campus. La collection finale du jeune homme – qui est déjà apparu dans les pages de Vogue et a été mannequin pour Vivienne Westwood – aurait dû être, selon toute probabilité, le cauchemar absolu de ses professeurs : elle était maintenue par des épingles à nourrice, du ruban adhésif, et même, à l’occasion, scellée par de la peinture acrylique. Harry admet volontiers ne pas trop se soucier de la confection de ses vêtements. « Je n’ai jamais été capable de faire des vêtements, regardez-les ! », s’exclame-t-il en désignant sa collection pour le défilé final. Pour le jeune créateur, c’est l’intention qui prime. « Je voulais voir si ça allait passer ou pas », confesse-t-il.

« D'après les rumeurs, certains créateurs d’imprimés doivent être réservés un an à l’avance pour participer à une collection de fin d'études. »

Freegard est emblématique d’une nouvelle génération de designers habitués des médias, dont les créations reposent sur les idées et sur l’innovation. « Harry a eu beaucoup de succès dans son travail, dit Perez. C’est plus un styliste et un personnage public qu’un créateur de mode, mais c’est quelqu'un de très créatif ». Il est certain qu'une école de mode comme la Royal College of Art semble accorder plus d’importance aux idées qu’à la technique. « Nous sommes encouragés à créer quelque chose d’unique et d’innovant, donc poussés à privilégier les idées et les concepts plutôt que la confection, explique le jeune diplômé en mode de RCA Lingxiao Luo. Au Royaume-Uni, l’aide extérieure n’a jamais de conséquences négatives sur une note, les étudiants n’ont donc pas besoin d’y avoir recours en secret ». Mais qu’est-ce que cela dit du futur des diplômes de mode, si une bonne idée suffit à garantir son succès ? « Les idées sont au coeur du renouveau, nous explique Zowie Broach, directeur de la mode au RCA. La passion, les nouvelles idées, la capacité de collaborer avec élégance et professionnalisme sont essentielles pour les meilleures marques et les plus grands créateurs d'aujourd'hui ».

Bien qu’un bon concept soit la clé du succès créatif, il faut veiller à ne pas ignorer l’influence de l’argent. « Des étudiants avec un énorme potentiel ne peuvent pas réaliser l’intégralité de leur collection par manque de moyens, soutient Edirisinghe. Mais ça ne devrait pas se jouer sur les sommes mirobolantes qu'on est en mesure de lâcher pour une collection finale. Si vous êtes malin et que vous avez de la ressource, vous finirez toujours par trouver un moyen de réussir ce que vous voulez faire ». Pourtant, de nombreux étudiants finissent entravés par des difficultés matérielles au moment de dessiner leur collection. « Si je m’étais lancé dans mon projet en sachant que j'allais pouvoir faire confectionner toutes mes pièces, j’aurais approché les choses très différemment dès le départ – en étant sans doute beaucoup moins craintif et plus expérimental », nous avoue un jeune diplômé.

Les chemins vers le succès sont nombreux dans la mode, et si une idée innovante se révèle être le meilleur ticket d’entrée pour une personne, la route est plus complexe pour d'autres. Quant aux conséquences sur l’industrie, les étudiants qui sous-traitent leurs projets créent un désavantage envers les moins aisés. Un élève bientôt diplômé concluait ainsi : « Les industries créatives souffrent déjà d’un manque de diversité. Si on continue comme ça, on risque de perdre une quantité importante de créativité et de potentiel dans le futur ».

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