pourquoi l'europe de l'est est devenue si cool ?

26 ans après la chute du mur de Berlin, l'imagerie post-soviétique trouve un nouvel écho dans le monde de la mode. Depuis quelques temps, Gosha Rubchinskiy, Demna Gvasalia et Lotta Volkova imposent une nouvelle esthétique dans la mode française...

par Anastasiia Fedorova
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11 Mars 2016, 10:40am

Je suis dans le métro avec un pote habillé aux couleurs du drapeau russe. Alors qu'il retourne chez lui, dans le comté de Bedfordshire, sa veste sport signée Gosha Rubchinskiy est fièrement agrémentée de bandes rouges, bleues et blanches. Je ne peux pas m'empêcher de guetter autour de nous, voir si les gens du wagon remarquent quelque chose. Parce que 2016 n'est pas forcément la meilleure année pour déclarer son amour à la Russie. Mon pote est jeune, anglais, et il n'a jamais foutu les pieds en Russie, même s'il a vraiment envie d'y aller un jour. Comme un tas de filles et de mecs à travers le monde, il est tombé sous le charme de Gosha Rubchinskiy et de son univers. "Là où je vis, personne ne comprend pourquoi je porte ce genre de trucs", remarque-t-il. Moi, je me dis qu'il a forcément une bonne raison de porter ce genre de trucs.

Gosha Rubchinskiy a fait partie des premiers à dévoiler la culture d'une jeunesse qui bougeait au-delà des limites occidentales. Le principe n'était pas seulement de sortir des t-shirts griffés de messages en cyrillique. C'était davantage de mettre en avant une histoire du point de vue des zones urbaines russes, de montrer le cool naturel de la scène skate moscovite, un nouveau visage de cette jeunesse, à la fois diablement familier et tellement nouveau, frais et authentique. Rubchinskiy a tiré son inspiration des barres d'immeubles de Moscou où il a grandi, du style assez radical des magazines de mode russes des années 1990 et des tribus de jeunes clubbeurs russes d'un nouveau genre. Épaulé par Comme des Garçons, ces inspirations ont vite trouvé un écho populaire et attisé une nouvelle obsession pour la culture d'une jeunesse venue des pays de l'Est. De la même manière et à une autre époque, les jeunes du monde entier rêvaient d'être américains. Aujourd'hui, les Anglais, les Français, les Américains et les Japonais rêvent de Russie et de faire partie de ce fameux gang de l'Est.

Quand Rubchinskiy est apparu sur le podium du défilé Vetements printemps/été 2016, affublé d'un t-shirt DHL, le créateur réussissait un coup de maitre : le cool de l'imagerie post-soviétique était sur les rails, désormais promu par une petite troupe de créateurs. Demna Gvasalia, figure tutélaire de la révolution mode parisienne et directeur artistique de Vetements et Balenciaga, est né en Géorgie avant de déménager en Allemagne à l'âge de 20 ans. Dans ses interviews, il ne manque pas d'évoquer l'influence de ce passé, notamment le vide total en termes d'information qui a marqué sa jeunesse en terre soviétique et la soif de culture occidentale qui en a longtemps découlé. La styliste Lotta Volkova, née au fin fond de l'Est russe, à Vladivostok, avant de venir à Paris, a établi le lien parfait entre les mondes respectifs de Rubchinskiy et Gvasalia. Aux manettes de nombreux shootings et défilés pour les deux créateurs, elle a conçu une esthétique puissante, rebelle, qui tort le concept du genre et sexualise une notion futuriste du cool.

Vetements et Gosha Rubchinskiy n'ont pas nécessairement les mêmes aspirations esthétiques et le même c?"ur de cible. Mais, en y regardant de plus près, on peut trouver quelques similarités, dans leurs univers et leurs approches créatives, si ce n'est dans le vêtement en soi. Leurs derniers défilés respectifs se sont déroulés dans des églises et les deux collections semblent avoir émergé de la plus épaisse des obscurités. Pour le coup d'envoi du défilé Vetements, Volkova a parcouru l'allée vêtue d'une mini-jupe, des fleurs dans les mains, comme embarquée dans une cérémonie religieuse un peu barrée. Sur les sweats de la collection de Rubchinskiy, on lisait les slogans "Save and Protect", imitant les inscriptions que l'on peut trouver sur les croix de l'Église orthodoxe. Les deux défilés se partageaient une même ambiance spirituelle, bizarrement détachée et rebelle. À mi-chemin entre l'église et le club miteux. On reconnaissait aussi quelques visages familiers. Et pour cause, Rubchinskiy et Gvasalia trouvent bonne part de leurs modèles au sein de l'agence russe indépendante Lumpen.

En tant que créateur, Demna Gvasalia a bien entendu été marqué par Paris. Ses années chez Margiela et Louis Vuitton, et son amitié avec Volkova ont eu pour décor quelques coins sombres de la capitale française, quelques fêtes discrètes où il se retrouvait entouré de Clara 3000 et du photographe Pierre-Ange Carlotti. Mais, Gvasalia, Volkova et Rubchinsky ont aussi toujours préservé leur héritage post-soviétique comme quelque chose à méditer, à creuser et à recréer.

La clé pour comprendre l'essence de ce cool post-soviétique se trouve dans les années 1990, cette décennie instable qui a suivi la chute de l'Union Soviétique. Les jeunes de l'ex-URSS se sont retrouvés projetés à l'épicentre d'un changement historique majeur, noyés sous une culture nouvelle venue des pays de l'Ouest. Si les années 1990 ont été marquées par une crise économique, un essor de la criminalité et de la corruption, cela importait peu cette génération montante, assoiffée de nouveauté. Tout était nouveau. L'imagerie était nouvelle, le langage était nouveau, les vêtements, le sexe, les possibilités, l'ouverture au monde ; tout était nouveau. Les énormes hoodies et les logos déconstruits pensés par Vetements, tout comme les pastiches de Tommy Hilfiger de Rubchinskiy, vont chercher leurs racines dans les marchés russes de la Perestroika, où les faux joggings Nike se partageaient l'espace avec d'autres imitations chinoises. Et les débuts de Gvalasia chez Balenciaga, même si très parisiens et formulés après une longue étude de la marque, étaient agrémentés de sacs multicolores et de manteaux en cuir, d'autres éléments que l'on pouvait également trouver dans ces marchés russes à l'époque.

Même après avoir bougé à l'Ouest, il semblerait que Gvalasia, Volkova et Rubchinskiy (encore principalement basé à Moscou) aient réussi à garder une distance critique par rapport à la culture occidentale. Ils ont le savoir nécessaire pour être libre de faire ce qu'ils veulent : briser cette culture, la déformer, la réinventer. Libres de changer le monde et de briser les utopies. Le genre de liberté propre aux anciens étrangers. Ça résume plutôt bien la philosophie de Vetements : étranger hier, "coolest kid on the block" aujourd'hui. Voilà ce que sont les contrées post-soviétiques pour l'Ouest aujourd'hui.

Alors pourquoi le côté post-soviétique cool est-il si pertinent en ce moment ? Les contextes historique et politique y sont sûrement pour quelque chose. 26 ans sont passés depuis la chute du mur de Berlin, assez pour qu'une toute nouvelle génération mûrisse et développe une curiosité pour quelque chose de différent et ce des deux côtés du rideau de fer. La culture contemporaine des anciens pays soviétiques pénètre de plus en plus la sphère mainstream. Et plus important : la culture d'aujourd'hui, en particulier la mode, a besoin de ce regard critique porté sur la consommation et le concept de réussite occidentale. Et maintenant vous le savez, pas nécessairement besoin de se payer du Vetement, un hoodie XXL bon marché acheté en fripe fera l'affaire. C'est l'attitude qui compte. 

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Texte Anastasiia Fedorova

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