et si captain america faisait enfin son coming out ?

En décidant de faire de Captain America un super-héros gay, Marvel pourrait participer à déconstruire les stéréotypes hétéronormés qui ont toujours régné dans les médias.

par Patrick Lenton
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05 Juillet 2016, 1:25pm

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Quelques minutes seulement après l'annonce de la sortie, en avril, de Captain America: Civil Warsur grand écran, un certain hashtag entamait sur Twitter sa fulgurante ascension, implorant que Marvel#GiveCaptainAmericaABoyfriend.(donc #offreàCaptainAmericaunmec). D'où venait cet appel ? De tout un pan de la communauté fan de l'univers de Marvel et pour qui l'imbroglio entre Captain America et son pote de toujours, Bucky Barnes, n'est pas passé inaperçu. Dans la BD originale publiée en 1940, Bucky n'était qu'un vulgaire sous-fifre secondaire. Il s'avère cependant que dans les plus récents films tirés de l'imaginaire marvelien, Bucky s'est peu à peu affirmé, jusqu'à devenir le meilleur copain de Captain America. Internet, de son côté, a choisi de ré-imaginer cette relation amour-haine entre les deux personnages et de la pousser un peu plus loin.

Cette tendance à souhaiter l'impossible n'est pas nouvelle chez les fans. L'agitation, l'impatience et l'imagination sont des émotions intrinsèquement liées à l'être-fan. Mais ce dernier appel à voir Captain America finir dans les bras d'un autre homme amène une réflexion neuve dans le paysage des super-héros. Captain America deviendrait-il le premier super-héros à succomber aux sirènes de l'homosexualité ?

Le principal argument à invalider cette thèse est le suivant : si les fans queer veulent un super-héro gay, il faut demander à en créer un plutôt que de foutre le bordel dans la trame narrative instaurée par Marvel pour Captain America. Mais ce raisonnement me gêne un peu, en fait. Parce qu'il sous-entend que les "vrais" super-héros ne peuvent par définition, qu'être hétérosexuels. On ne naît pas queer, on le devient - la preuve, le coming-out existe et accepte l'idée selon laquelle, l'homosexualité est encore marginalisée. Pourquoi les super-héros gay en seraient-ils épargnés ?

La sexualité et la romance sont des thèmes plus qu'explorés à travers les films de Marvel, quoiqu'elles n'offrent aux super-héros qu'une raison de plus de batailler ou de douter d'eux-mêmes. Aucune raison ne vient valider la thèse d'une tendance homo chez ces personnages. À part le fait bien sûr, qu'on nous ait conditionnés à croire le contraire.

Captain America ne serait pourtant pas le premier à faire son coming-out : dans les années 1990, la première BD mettant en scène un super-héro homosexuel faisait son apparition. Il s'agit bien sûr de Northstar. Un petit pas pour la culture queer mais révélait cependant un penchant moralisateur multipliant les stéréotypes - le paroxysme étant atteint lorsque le personnage principal finit par adopter un bébé porteur du VIH. Voilà.

Je ne dis pas que la transposition de l'homosexualité dans les films héroïques est une mince affaire. L'idée d'injecter un penchant homo aux super-héros iconiques de notre jeunesse est un casse-tête faramineux forcément infidèle à la trame narrative et l'intrigue instaurées par les créateurs des comics. Soit. Mais soyez-en sûrs : la communauté LGBT fan de Marvel n'a pas inventé le penchant homosexuel qu'elle croit distinguer chez Captain America. Avant de crier au complot, analysons les quelques indices qui nous poussent à penser que Captain America est autant que nous séduit par l'idée de devenir gay.

Avant de m'attirer les foudres des fans, je tiens à préciser que je ne compte en aucun cas faire fi de l'histoire originale de Captain America, ni dénigrer sa relation avec Peggy. Mais je dois l'admettre. Sa relation hypothétique avec Bucky me fascine bien plus. Le lien qui l'unit à ces deux personnages, qu'il aime mais qui ne cessent l'un et l'autre de le tourmenter, cristallise l'idée très désirable d'un triangle amoureux voire, d'une tendance à la bisexualité chez Captain America. Peut-être que notre super-héro s'est toujours senti attiré par Bucky, sans jamais pouvoir l'exprimer - et surtout pas dans les années 1940, plus que jamais répressives. Ce refoulement parfaitement freudien n'aurait plus de raison d'être en 2016.

Captain America pourrait réellement se faire le porte-parole d'une génération plus libre, ouverte et tolérante, que la bisexualité dérange moins que ses ainées. Quand on doit se satisfaire d'une représentation tronquée de la bisexualité que les personnages portent en eux pour mieux révéler leur veine maléfique et immorale, un discours plus nuancé doit pouvoir se lire et se voir chez nos super-héros actuels. Même dans l'univers marvelien, les seuls personnages ouvertement bisexuels sont Mystique - une mutante métamorphe franchement pas sympa - et Loki, le dieu qui ment. Captain America pourrait inverser la tendance et participer de la dé-stigmatisation de la culture queer dans les médias et l'univers fantastique en acceptant sa bisexualité.

Ne jouons pas les pessimistes. L'espoir que la culture queer s'intègre à l'univers des super-héros est loin d'être perdu, Captain America ou pas. Si la plupart des films tirés de l'univers de Marvel ont toujours creusé la veine straight des personnages, les comics dans leur étonnante majorité, explorent les aléas de la sexualité chez leurs héros avec de plus en plus de force. Depuis Northstar en effet, le public averti a pu découvrir qu'il existait une romance homo entre Hulking et Wiccan, tandis qu'Iceman a fait son coming-out très médiatisé l'année dernière. Et, cerise sur le gateau, le premier mariage homo a pu être célébré en 2012, lorsque Northstar a épousé son partenaire de toujours, Kyle.

Il est tout à fait compréhensible que certains se fâchent à l'idée de voir Captain America tomber dans les bras d'un personnage du même sexe. Après tout, n'est-il pas la représentation parfaitement conforme de la masculinité, de la virilité et du patriarcat américain dans toute sa splendeur ? Rien de désobligeant à ça, on lui doit quand même d'avoir foutu un énorme pain mérité à Hitler dans une spectaculaire vignette. Il ne fait aucun doute que la diversité sexuelle pointe le bout de son nez dans l'univers des super-héros. Doucement, les coming-out se multiplient, ouvrant la voieà une vision plus nuancée de l'amour, thème incontournable de tout comic qui se respecte. Après tout, les super-héros ont de super-pouvoirs. Pourquoi pas celui d'être attiré par les deux sexes, sans distinction ? Ou celui de tirer un trait sur le passé ? #GiveCaptainAmericaABoyfriend.

Credits


Texte : Patrick Lenton
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