Jane Goldman

londres, 1980 : quand la house et le hip hop dansaient côte à côte

Le Wag Club a redéfini la culture clubbing londonienne plus d'une décennie durant en passant du hip hop, de la house à une foule déjantée, mêlant queers, divas et club kids.

par Ian McQuaid
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14 Juin 2016, 2:55pm

Jane Goldman

Dans les années 1970, sortir en club de l'autre côté de la Manche ressemblait à peu près à ça : moquette rouge, danseurs déchainés, bières mal brassées et Djs éméchés prêts à sortir leurs meilleures pépites - même la terrible danse des canards. Le punk avait trainé dans les clubs la hargne, l'énergie et la folie de toute une génération qui n'a pas tardé à se mainstreamiser, comme toute contre-culture qui se respecte. La culture club, elle, n'a pas tardé à rameuter tous les kids qui, après 1977, portaient en eux le même désir de rébellion sur le dancefloor.

Chris Sullivan était l'un d'entre eux. Dès 1980, le jeune Gallois, élevé au ska grâce aux marins caribéens débarqués sur le port de Cardiff, s'est installé à Londres pour étudier la mode à St Martins. Il est très vite devenu un habitué du légendaire club de Steve Strange, j'ai nommé, le Blitz. L'endroit où tout club kid qui se respectait dans les années 1980 passait ses soirées à se trémousser sur des sons pointus, issus du mouvement des Nouveaux Romantiques. Fut un temps, le Blitz était le centre du monde. Quoi qu'il en soit, en 1982, les fiers tenanciers du Blitz ont décidé qu'il fallait désormais explorer de nouveaux territoires musicaux - Sullivan le premier. Le synthé pop et romantique du début de la décennie avait fait son temps, il fallait désormais puiser dans la chaleur et la fougue du ska et du jazz. Après quelques petites soirées intimistes, Sullivan s'est installé sur Wardour Street, où les légendes du Rnb officiaient dans les sixties. Le Wag est né sur les cendres de cet héritage musical en Octobre 1982. Et n'a pas tardé à refaçonner la culture club de l'Angleterre, jusqu'en 2001. 

The Wag door gals - Louis, Sue and Princess Julia

The Wag, à Londres, est connu pour pas mal de raisons : les magazines adoraient en parler et s'y rendre, car tout le gratin s'y retrouvait. Les célébrités, les divas, les clubs kids délurés, les queers, tout ce beau monde s'unissait sur un dancefloor des plus hédonistes. David Bowie et Naomi Campbell ont plus d'une fois franchi les portes du Wag. Cette info aurait presque suffi à bâtir la renommée fulgurante du club le plus côté des eighties. À cette époque, le glamour s'immisçait partout, jusque dans la musique. Et à contre-courant de la tendance, le Wag proposait une vision émancipée, libre, décalée de la musique. Conduit par la fièvre de Sullivan pour la soul, le club peut encore se targuer d'avoir été le premier, en Angleterre, à passer du hip-hop entre ses murs. Avec une vision futuriste et anti-conformiste de la fête, le Wag a brassé les looks les plus excentriques, comme les drogues les plus improbables.

"La soirée qui a tout fait basculer, c'était en 1982, on avait invité les Roxy Roadshow - 25 artistes différents; Fab Five Freddy, Rammalzee, the Dubble Dutch girls, Futura 2000 qui ont repeint le club à grands coups de peinture et de bombes. À ce moment, le Nouveau Romantique commençait à s'essouffler. C'était devenu ringard. Du coup, la semaine qui suivie la performance des Roxy Roadshow en jogging, tout le monde avait troqué ses sapes des fifties pour un bon jogging Adidas et une casquette de baseball. Je n'oublierai jamais le titre de la une du Evening Standard, le lendemain : 'une immense vague de vols de badges Volkswagen et Mercedez Benz se propage dans la capitale ! mais pourquoi ?' La réponse, c'est que tout le monde volait les badges pour les porter héhéhé…" À l'époque et comme Internet n'existait pas, chaque pièce dénichée ou importée se déchirait. Et la concurrence était rude : "Je me souviens que Duffers of St George, la marque anglaise, avait fait un tour aux States pour ramener des paires de Shelltoes et de Gazelle. Ils les ont vendues dans leur boutique sur Portebello mais malheureusement, ils n'avaient réussi à chopper que les pieds gauches. Du coup, tout le monde s'était procuré les deux pieds gauches et dansait avec…"

Neneh Cherry

À partir de ce moment, le Wag a importé le hip-hop des Etats-Unis en Angleterre. Les tout jeunes fans de hip-hop se sont retrouvés à danser coude à coude avec les kids queer et excentriques. "On oublie qu'à cette époque, porter un jogging et danser le breakdance était tout nouveau. On s'habillait comme le styliste Boy George. Donc on était de vrais outsiders…"

Le club a aidé à insuffler une nouvelle vibe très cool à l'intérieur de ses murs - les mesures de sécurité étaient pourtant nombreuses et l'entrée dans le club n'était pas offerte à tout le monde - ce qui a poussé pas mal de médias à critiquer l'élitisme du club. D'ailleurs, l'un des pionniers du hip-hop new-yorkais, KRS-One, s'est fait jeter du club alors qu'il devait se produire sur scène le soir-même. Sullivan s'explique :

"KRS-One est arrivé avec 7 de ses potes et a insulté violemment un de mes videurs jamaïcains. Après ça, il a tenté de passer par-dessus tous les gens qui faisaient la queue et comme il ne s'était pas présenté, les videurs l'ont chopé. Il a récidivé et proféré des insultes racistes à leur gueule. Je savais qu'il devait jouer ce soir-là, mais j'ai quand même pris la décision de ne pas le laisser entrer. Je me fiche qu'on soit noir ou blanc, personne ne parle à mon équipe comme ça. Ça aurait pu le faire à New York pour faire le malin devant ses potes mais pas à Londres, à cette époque, devant un Jamaïcain. Ils l'ont mal pris mais ça m'est égal. Personne ne connaît la vraie histoire…"

Haysi Fantayzees Jeremy Healy with Wag Club rapper Seymour and his mate 1982. (c) Graham Smith

Pour que le respect et l'amour de la musique régissent quotidiennement ce lieu de fête, Sullivan mettait un point d'honneur à ce que les perturbateurs en soient écartés. Pourtant, le lieu était bien connu pour sa consommation peu catholique de substances illicites. Et si le Wag est devenu le palais des hédonistes, il y a une raison à tout ça :

"Il ne faut pas oublier que l'ecstasy était légal aux Etats-Unis jusqu'en 1985. Donc les trois années qui suivirent son ouverture, le Wag a brassé pas mal de drogues. Les Américains venaient en masse et ramenaient avec eux des sacs remplis de pilules en tous genres. L'argent récolté leur permettait de faire le tour de l'Europe. Mais putain c'était génial ! Tout le monde bougeait sa tête, dansait, se laissait porter par le son et c'est tout."

Peu étonnant que ce club, aujourd'hui mythique, ait connu entre ses murs l'avènement de l'acid house. Les tracks importés de Chicago squattaient le dancefloor dès 1985 - pas mal d'années avant que le Second Summer of Love de 1988 fasse de l'acid house un fonds de commerce prospère :

"Hector, le DJ qui mixait au club tous les samedis, avait passé un peu de temps à Chicago. Il avait une connexion avec le label Trax Records - pionnier de l'acid house - et avait squatté quelques soirées dans leur warehouse. Il avait ramené à Londres des tonnes de cassettes, donc on avait installé un ghetto blaster dans le club pour qu'il les joue. C'était des tapes originales de Jamie Principle, Marshall Jefferson… Plus tard, on a lancé la soirée Love, on ne mettait que de la house ; Tony Humphries, Larry Levan, Frankie Knuckles, Lil Louis, Todd Terry, tous les Américains bien en place…"

Le club a finalement fermé ses portes en 2001, épuisé après 19 ans de gueule de bois. Sullivan a rassemblé les plus beaux clichés de son âge d'or, de 1982 à 86. À ses yeux, les jeunes générations ont encore de beaux jours devant elles si elle écume les clubs de Peckham en ce moment :

"Vous retrouverez des gros sons que tout le monde connaît mais vous pourrez également tomber sur quelques pépites musicales très rafraichissantes, dont personne n'a entendu parler… Faites-moi confiance, je suis vieux et j'ai entendu beaucoup trucs dans ma vie…"

Ollie

Paul Simper 1983 (c) Graham Smith.

Stephen Linard

Basienka

The Wag CD, four discs of remastered rare, classic and collectible funk, Latin, disco, hip hop and jazz that filled the floor, can be pre-ordered here. The Wag Launch Party takes place 18 June at Westbank Gallery.

Credits


Text Ian McQauid 

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