pourquoi le micro pénis de donald trump dérange tant ?

L'artiste engagée Illma Gore a fait scandale sur la toile après avoir peint le candidat aux présidentielles tout nu. i-D l'a rencontrée pour parler des États-Unis, de censure et de phallocratie.

par Tish Weinstock
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01 Avril 2016, 10:20am

La derrière fois qu'on a parlé à l'artiste de rue Illma Gore, elle passait son temps à se tatouer le nom d'inconnus sur la peau - son corps était progressivement devenu une oeuvre à part entière. Pourquoi ? "Pour me défaire de mon propre individualisme et m'offrir au monde qui m'entoure", révélait-elle à i-D l'année dernière. Dans un monde où le corps de la femme est encore et toujours réifié, fantasmé, maltraité, voir une femme se l'approprier, choisir de se soumettre aux autres pour dénoncer la domination masculine, ça fait franchement du bien. Et pour aller encore plus loin, Illma a imaginé Donald Trump, candidat aux élections présidentielles, à poil. Au crayon, son oeuvre a fait le tour de la toile jusqu'à devenir virale. 

La ressemblance est troublante et son nu, qu'Illman a renommé Let's Make America Great Again, est pourtant le fruit de son imagination. Debout, fier, comme on a l'habitude de le voir dans les médias, Donald Trump a la bouche entrouverte, comme s'il s'apprêtait à dire quelque chose au monde ou se lancer dans un énième discours politique. Mais ce qui frappe le plus, c'est évidemment la taille de son (micro) pénis. L'artiste a choisi de castrer l'homme le plus controversé des États-Unis afin de remettre en cause son autorité et son pouvoir. Let's Make America Great Again est une réflexion sur le genre, le sexe et leur fonction dans l'imaginaire collectif. L'artiste, qui l'a posté sur Facebook le mois dernier avec la légende "no matter what is in your pants, you can still be a big prick", ("Quelque soit la taille de ton engin, tu pourras toujours être une bite") a provoqué un tollé sur la toile et l'image a fait le tour de la planète en seulement quelques heures. À tel point qu'eBay a choisi d'interdire l'artiste de vendre ses toiles sur sa plateforme. Facebook, quant à lui, a tout simplement désactivé le compte de l'artiste. Mais ce n'est pas tout : Illma a également reçu des menaces de mort et l'équipe de Trump l'a trainée en justice. i-D, pour sa part, a décidé de rencontrer l'artiste pour parler du mythe que génère le sexe, le genre, discuter de la censure artistique et du futur de l'Amérique.

Où as-tu grandi ?
Entre l'Australie et la Californie. 

Tu as toujours été engagée ?
J'ai toujours eu des convictions personnelles et engagées, oui. C'est ce qui se reflète dans mon art, j'imagine. 

Quelle était l'idée derrière ton concept, Make America Great Again ?
J'ai créé Make America Great Again pour que ceux qui la reçoivent aient quelque chose à dire. Que ce soit positif ou négatif, je voulais provoquer la réaction chez mon public. Personne ne devrait se sentir émasculé par la taille d'un pénis ou d'un vagin, ça ne définit en rien ce que nous sommes. Tes organes sexuels ne définissent ni ta personnalité, ni même ton genre, ni ton pouvoir. En revanche, on sait maintenant qu'on peut être une grosse tanche en en ayant beaucoup dans le pantalon. 

Pourquoi choisir Donald Trump comme sujet ?
C'est quelqu'un qui consacre beaucoup d'importance à son image et celle qu'il renvoie. 

Tu penses que la jeunesse américaine doit s'engager ?
Oui, elle devrait le faire. Parce que voter, c'est quand même plus simple que de fuir au Canada. 

Quels sont tes paris pour les élections présidentielles américaines ?
Je suis jeune, je suis engagée, je vote parce que j'ai grandi orpheline et ado, je n'avais pas de maison. Et puis parce que le gouvernement américain m'a aidé, m'a soutenu et c'est quand même grâce à lui que je suis à aujourd'hui.

Quelles étaient tes intentions, derrière cette oeuvre ?
Je veux mettre en lumière cette pseudo-virilité qu'on tente vainement de nous infliger : elle n'a pas résultat que d'oppresser les femmes et diviser les genres. C'est complètement injuste.

Quelle connexion essaies-tu de faire entre le pouvoir et la masculinité ?
J'essaie justement de prouver qu'en 2016, il n'y a plus aucune connexion entre ces instances. 

Et le genre, dans tout ça ?
Si j'ai envie d'être un crayon je suis un crayon. Le genre, c'est juste ce à quoi on choisit d'appartenir. Il ne fixe ni ne définit rien. 

Tu pensais que cette pièce allait faire le tour de la toile ?
Je m'attendais à des réactions, bien sûr : Donald Trump à poil ne peut pas laisser indifférent.  

Comment as-tu réagi, de ton côté, à la réception de ton oeuvre ?
Les réactions des autres m'ont un peu bouleversée. Je suis triste, surtout. 

Qu'est-ce que ce genre de réaction dit de notre société, d'après toi ?
Le chemin est encore long. 

Quelle a été la réaction de Donald Trump ?
J'ai un procès qui démarre. Mais ce n'est pas la première fois qu'on censure mon travail. 

Quel impact ton travail aura-t-il eu sur sa campagne, selon toi ?
Ça l'aura forcé à parler de son pénis devant tout le monde. 

eBay et Facebook ont interdit la diffusion de tes images, qu'est-ce que tu en penses ?
Ça me contrarie beaucoup. Ces sites ont leurs propres lois, leurs propres règles et souvent, elles brillent de contradiction. Enfin, toujours est-il que j'ai pas encore reçu d'avertissement définitif pour l'avoir postée.

Leur réaction est un peu agressive. Tu le prends comme une forme de domination masculine ?
Non. Je pense que c'est la réaction des plus grands qui m'obligent à garder un peu de distance sur tout ce qui est politique, pour ne froisser personne.

L'art engagé doit être censuré, selon toi ?
Ça dépend de quoi on parle : du pénis de Trump ou d'un corps nu. Le second est naturel, aucune raison de le censurer. 

Si Trump remporte les élections, tu seras considérée comme une ennemie de l'État. Ça te fait peur ?
Un homme qui s'inquiète de la taille de son pénis fictif ? Comment en avoir peur ?

Tu as toujours mis en avant ta fluidité sexuelle et genrée. Qu'est-ce que ça signifie, exactement, pour toi ?
Je me situe à la frontière entre fille et garçon. J'ai choisi de ne me soustraire ni à l'un ni à l'autre.

www.illmagore.com

Credits


Texte : Tish Weinstock
Images : Illma Gore

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