ce qu'on doit retenir de l'angleterre de thatcher pour affronter 2017

Le livre, In Loving Memory of Work, réunit les images d'archives, posters et slogans qui ont fait la force et la pérennité d'une des plus grandes luttes ouvrières d'Angleterre en 1984-85. i-D a rencontré son auteur, Craig Oldham et discuté de la...

par Matthew Whitehouse
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14 Février 2017, 9:10am

La grève des mineurs britanniques est survenue un jour de mars 1984 et a duré un an exactement. C'était il y a plus de 30 ans et pourtant, son impact sur la société anglaise a perduré et perdure encore. La grève, l'une des plus longues et des plus violentes que le pays ait jamais connu, a bouleversé en profondeur le paysage social et politique de Grande-Bretagne. Pour ceux qui en douteraient encore, rien ne vaut un petit récapitulatif de l'histoire par Craig Oldham. Affectueusement surnommé « strike baby » - Craig est né 10 jours après la fin de la grève - l'éducation qu'il a reçue dans la petite ville industrielle de Barnsley lui a permis d'appréhender les conséquences de la fermeture des mines sur toute une communauté.

Ces effets secondaires, Graig les évoque dans In Loving Memory of Work, le brillant ouvrage qui rassemble des images d'archives de cette période et témoigne de la puissance et de l'impact des grèves minières sur l'histoire de l'Angleterre. C'est également un des plus beaux hommages rendus à la lutte, la hargne et la force des classes ouvrières britanniques. Alors qu'une batterie de débats, installations et soirées consacrées à la sortie du livre se déroule en ce moment à la Whitworth Gallery de Manchester, nous avons discuté avec Craig de l'héritage des grèves minières, leur influence et leur impact sur les générations d'aujourd'hui.

Design © Paul Morton / Private Collection

Qu'est-ce qui vous a motivé à faire un livre sur le sujet ?
Un grand nombre de livres ont déjà été écrits sur les grèves minières à cause de l'importance politique et sociale de celles-ci, et la plupart du temps ces livres sont très bien documentés. Ils se concentrent généralement sur la politique, le syndicalisme, les effets de la politique de Thatcher dans les années 1980 et l'impact sociétal de tout cela. Par contre, il n'y a pas (ou presque pas) eu de livres qui exploraient le côté créatif et culturel de ces grèves - qui étaient sans précédent. Je me suis dit qu'il était temps de rééquilibrer la balance et de faire en sorte que l'œuvre créatrice de ces gens soit reconsidérée.

À quel âge as-tu découvert l'existence de ces grèves ? Et de quelle façon est-ce que ton éducation a-t-elle été influencée par ces événements ?
Je suis né un peu plus de dix jours après la fin officielle des grèves. J'ai grandi dans une communauté fortement marquée par son passé. On m'appelait même le « bébé gréviste ». Il aurait donc été très difficile pour moi de ne pas être influencé par ces événements. Dans ma famille, trois générations ont travaillé dans les mines de Barnsley. En grandissant et en voyant mes parents et leurs amis essayer de s'adapter à la fermeture des mines, il était impossible pour moi de ne pas être touché. Tout le monde avait une histoire à raconter. Qu'elles soient drôles, tragiques, ou simplement intéressantes, ces histoires (racontées par des membres de la famille, des voisins ou des amis) décrivaient le scénario de ces grèves et m'ont permis de recréer l'histoire qui avait précédé ma vie.

Ces grèves ainsi que l'éducation que m'a donnée ma mère ont beaucoup influencé ma vie. Une influence qui est visible sur mon éthique de travail, mes opinions politiques égalitaires, ma solidarité, ma bravoure, ou encore mon humour etc. Et d'après moi, ce livre est très clairement une manifestation explicite de cette éducation et de ce passé. Ce n'est pas simplement l'histoire du stoïcisme de mes parents, qui m'a toujours fasciné, mais l'histoire de leurs collègues, amis, et de toute la communauté nationale des mineurs.

© Björn Rantil

Ton père a été arrêté et agressé par la police à Orgreave… Qu'est-ce qu'il t'a raconté à propos de cette expérience ?
Il a fallu que j'écrive ce livre pour savoir ce qu'il s'était passé. Je ne savais pas que mon père avait été arrêté avant que ma mère ne me le dise. Lorsque je lui ai dit que je voulais écrire un livre sur les grèves et aider l'association d'Orgreave (Orgreave Truth and Justice Campaign) elle m'a répondu : « Parle avec ton père, il a été arrêté là-bas. » C'était la première fois qu'on m'en parlait

Mon père était là-bas le jour de la manifestation, il était en tête de cortège, il a voulu aider un ami manifestant - les policiers lui avaient écrasé la tête contre le sol - lorsqu'ils ont tous deux été attrapés et traînés jusqu'à un fourgon. Les raisons avancées pour son arrestation étaient les suivantes : émeute et attroupement illégal (ils ont même dit que ses clefs de voitures, qui étaient dans la poche de son jean, était une arme dissimulée), ce pour quoi il risquait 3 ans d'emprisonnement. À mesure que le jugement approchait, d'autres délits venaient s'ajouter à la liste, mais durant les procédures judiciaires, son avocat, Mike Mansfield (un avocat incroyable, qui a aidé la famille de Stephen Lawrence et bien d'autres après les mineurs) a prouvé les nombreux torts de la police, et mon père a finalement été acquitté.

Après le procès qui a suivi, je pense que mon père n'était pas totalement remis. Mon grand-père ne comprenait pas les atrocités subies par mon père - il avait déconseillé mon père d'y aller. Mon père avait trois enfants et était seulement âgé de 26 ans. Je pense qu'il n'a que très récemment commencé à oublier la sévérité de ce qu'il a subi pour des actes qu'il n'avait pas commis.

Je pense que cette histoire a beaucoup gêné mon père, il a été très traumatisé. Mais il a aussi été enthousiasmé, tout comme moi, par la création de l'association Orgreave, qui donne des réponses aux nombreuses questions et défend les droits des mineurs. 

Quels effets est-ce que la couverture médiatique d'Orgreave et des autres manifestations a eu sur les grèves ?
La couverture médiatique a été terrible pour les miniers, elle était totalement orientée contre eux. Et si les gros titres, les histoires inventées et les séquences montées ne représentent pas des preuves assez flagrantes, il suffit de voir que presque tous les grands éditeurs de Fleet Street ont été honorés à cette période par le gouvernement Thatcher. Par ailleurs, les grèves ont énormément divisé. Les gens n'étaient pas indifférents, ils étaient d'un côté ou de l'autre. Et les médias étaient certainement de l'autre.

Tout ça a joué un rôle crucial. Imaginez-vous faire face à un mur de mensonges et de malhonnêteté tous les jours sans exception, à la télé et dans les journaux. Imaginez que vos voisins changent d'avis sur vous et commencent à penser que vous êtes un ennemi de la nation, ou bien un voyou, un tyran, ou pire encore.

Tout comme les charges inventées de toutes pièces, l'inflation des salaires policiers, le changement des mesures policières pour augmenter le pouvoir de la police, les manipulations pour bénéficier du système, les saisies de fonds, le stockage de charbon, le déploiement militaire et les mensonges généralisés ; les mensonges des médias sont destinés à épuiser les efforts de chaque travailleur gréviste. Ces mensonges, comme ceux de la police, étaient simplement un autre outil utilisé par le gouvernement pour étouffer le mouvement.

Michael 'Mick' Oldham from the personal Archive of Craig Oldham

Quelle était l'importance des groupes marginaux ? Est-il juste de dire que la grève est devenue plus symbolique pour eux aussi ?
Plus la grève durait plus il était évident que ce n'était pas une nouvelle prise de bec entre le gouvernement et les syndicats : c'était quelque chose d'historique. C'était plus que de simples employés luttant pour leurs droits. En réalité, le combat a pris bien plus d'importance dans la société et la culture britannique.

Trois mois après le début du deuxième mandat de Thatcher, cette dernière avait déjà acquis une réputation de réformiste et de politicienne intransigeante, en dirigeant le pays de manière austère, dans tous les sens du terme et en menant une guerre contre les mouvements syndicaux et les travailleurs. Les gens ont été tellement chahutés par le gouvernement que la grève en est devenue symbolique. Elle a fini par attirer et réunir toutes les personnes qui avaient subi l'oppression gouvernementale et qui voulaient s'aligner aux côtés des leaders de la lutte. Les répercussions de la grève des mineurs étaient exceptionnelles.

©Björn Rantil

La solidarité ne se limitait pas aux mouvements syndicalistes et aux travailleurs. Les communautés noires avaient elles aussi subi les violences policières. La communauté LGBT était sujette à des attaques similaires en plus de celles des médias. Les groupes étudiants, les collectifs d'artistes, et les organisations comme la campagne pour le désarmement nucléaire (Campaign For Nuclear Disarmament) étaient aussi impliqués car ils se retrouvaient dans le combat des mineurs. Mais je pense que le mouvement Women Against Pit Closures (Mouvement des femmes contre la fermeture des mines) mérite d'être mis en avant.

© Colin Crews / Private Collection

La reconnaissance des femmes issues de classes ouvrières comme un des rouages essentiels au paysage politique britannique et lors des grèves minières n'est plus à prouver. Ken Loach en livre un témoignage dans ses films et retrace leur parcours et leurs actions légendaires pendant la grève des mineurs. Ensemble, elles ont renversé la vision patriarcale, exclusivement masculine, du travail et de la famille. Pour la première fois, les femmes ont identifié les effets à long terme de la fermeture des mines sur leur communauté et des politiques de carburant sur la nation tout entière. Ce sont leurs interventions sans précédent qui ont permis à la grève de durer, par le biais de leurs efforts et leurs initiatives. Une influence que le réalisateur Ken Loach, qualifie de « légendaire ».

Ces femmes, qui ne s'étaient jamais politisées, se sont retrouvées à s'engager dans des problématiques sociales, politiques et industrielles à grande échelle. Plus la révolte s'est propagée, plus leurs actes se sont multipliés. Leur mouvement a permis à de nombreuses femmes, au-delà de l'Angleterre à se révolter à leur tour.

Voilà ce qu'était cette grève, pour ceux qui l'ont perçue à l'époque : c'était un symbole fort de l'injustice envers les classes populaires, de leur oppression par un gouvernement qui rendait les riches toujours plus riches, et les pauvres de plus en plus pauvres. 

© Martib Shakeshaft / strike84.co.uk

En quoi l'art a-t-il joué un rôle important dans cette lutte ? Etait-il un medium de revendication et existe-t-il, selon vous, une connexion entre la révolte et la créativité ?
L'Art, dans sa définition la plus large et sous laquelle je range toutes sortes d'activités créatives (de la performance à l'illustration) était un moyen et non une fin en soi. Dans une lutte, je considère que le message prévaut sur le médium même si je reconnais la force et l'importance de l'art dans la lutte. Les communautés minières ont rivalisé d'ingéniosité dans ce domaine. Là où la production artistique des mineurs se distingue de celles brandies dans d'autres révoltes, c'est qu'elle s'est créée en réponse à une dévaluation de leur existence et leur expérience. C'était une revendication qui dépassait de loin le seul domaine du travail. C'était une lutte pour la reconnaissance de leurs identités, leur communauté, leur appartenance à un lieu, une famille, une ville, qui avaient été, jusqu'ici, dénigrées. Donc s'il existe bien un lien entre la crise et la créativité, l'un et l'autre sont dissociables. La créativité est un désir inhérent à tout être humain, mais elle sait aussi être un besoin. Le besoin de nous réévaluer par rapport à une société donnée.

From the Working Class Movement Library, Salford

Qu'en est-il aujourd'hui ? Peut-on parler d'un héritage des mineurs sur les générations actuelles ? A-t-il du sens en 2017 ?
Oui, ça a du sens, même aujourd'hui. On pourrait faire un tas de comparaisons entre le paysage politique et social d'hier et celui d'aujourd'hui : les partisans de la philosophie Tory, les droits bafoués des travailleurs, la consécration des idéaux capitalistes, le sacre de l'individualisme et je ne parle même pas de cette femme au pouvoir dont la politique est clairement inspirée de l'austérité. Malgré l'avènement de cette culture dans le paysage politique actuel, les mouvements pour le droit des femmes demeurent le plus bel écho à la lutte des mineurs d'hier. Ces mouvements véhiculent des valeurs humanistes, de solidarité et de créativité. Les oppressés continuent de se battre et nous devons tirer des leçons de cet engagement sans cesse renouvelé.

Que retiendront les générations à venir des mineurs, d'après vous ?
L'histoire de la grève des mineurs continue et elle continuera encore. Il y a 30 ans, ceux qui se sont soulevés contre le gouvernement cruel et la politique d'austérité menés par Thatcher continuent de demander justice, des réformes et un engagement de la part du gouvernement. Tout ça dans le but qu'aucune communauté, aucune famille n'ait à subir le même sort. Trois décennies plus tard, leurs mémoires demeurent inspirantes, puissantes, actuelles. Par-delà les images d'archives, les anecdotes, les badges et les slogans, se dresse une histoire universelle : celle de la lutte des classes. Et je souhaite qu'on se souvienne des mineurs qui ont combattu pour la solidarité et l'humanité, malgré la dureté de leur condition. Leur histoire est une histoire que je suis fier de raconter, une histoire qu'il faut raconter encore et encore. Comme je l'explique dans le livre : le métier des mineurs sera peut-être oublié un jour mais le travail qu'ils ont accompli ne doit pas sombrer dans l'oubli.  

Private Collection (Poster using an original image taken by John Harris / reportdigital.co.uk)

Credits


Texte : Matthew Whitehouse
image principale : archives personnelles de Craig Oldham

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