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l'histoire punk et politique du tartan

Theresa May vêtue de tartan, a récemment rendu un drôle d'hommage aux Sex Pistols et au costume imaginé par la reine du punk, Vivienne Westwood. Le tissu à carreaux s'est immiscé sur les podiums des collections automne/hiver 2017, de Junya Watanabe à...

par Anastasiia Fedorova
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23 Mars 2017, 9:20am

Fenty x Puma fall/winter 17

La silhouette qui ouvrait le défilé très médiatisé de Rihanna pour Fenty x Puma, portée par Slick Woods, présentait une longue doudoune et un short de boxe imprimés de carreaux écossais. C'est probablement à cet instant précis qu'on a senti que quelque chose se passait. Ces motifs reconnaissables entre mille ont servi de fil conducteur à la collection. Du baggy aux mini-jupes en passant par les talons hauts, aucune pièce n'y a échappé. Flirtant avec l'esthétique gothique, hip hop ou plus classique, ce défilé a réinventé à sa manière le tissu écossais et ouvert un nouveau chapitre dans une histoire troublée. Mais ce n'est pas un hasard si l'avènement du tartan ressurgit aujourd'hui. 

Ceux qui ont découvert les images du défilé Fenty x Puma au Royaume-Uni n'ont pas été dépaysés. En réalité, ces carreaux verts et bleu foncés, qu'on surnomme « Black Watch tartan », ont tapissé les couvertures des plus grands magasines de mode cette année. Pour une raison pour le moins étonnante. Il s'agissait d'une part du costume pensé par Vivienne Westwood et d'autre part, celui porté par la Première Ministre britannique, Theresa May, lors de l'annonce de sa position sur le Brexit en janvier dernier. (Vivienne Westwood n'en était d'ailleurs pas ravie, elle a plus tard réagi dans les colonnes de The Today Programme en ces mots: « Est-ce que ça me dérange que Theresa May porte mes vêtements ? Non, mais je ne l'apprécie pas du tout. Je dirais même qu'elle est affreuse. ») Le programme politique de Theresa May aurait pu réfréner le désir d'une génération de s'emparer de ce bout de tissu symbolique. Mais ce serait annihiler son pouvoir transgressif, lié cette fois-ci à la culture populaire. Rappelons qu'en 1977, le tartan porté par Johnny Rotten, chanteur des Sex Pistols lors d'un concert, a servi ses insultes à la reine qu'il traitait de « fasciste. » Il recevait en cadeau des dizaines de bouteilles vides que le public lui balançait à travers la salle. May et Rotten ont un point commun : ils se sont tous deux révoltés, de manière complètement différente et contre des choses complètement différentes. Cet épisode a par ailleurs une fois de plus démontré à quel point le punk et la mode de Vivienne Westwood ont tous deux joué un rôle clé dans l'exportation culturelle britannique. 

Ashley Williams autumn/winter 17

Tout au long de la saison automne/hiver 2017, le tissu écossais a fait ses apparitions remarquées sur les podiums. Chez Ashley Williams et ses pantalons bien ajustés, ses robes et ses « kilt » à carreaux jaunes, noirs, rouges voire même bleus. Le tissu était ici (étrangement) associé à des motifs à fleurs, des sweats à capuches jaunes et des chapeaux de cowboys ; une silhouette éclectique et flamboyante qu'on pourrait adapter à tous les pays du monde. La créatrice japonaise d'avant-garde Junya Watanabe, grande adepte du motif qui parcourt l'histoire de sa marque éponyme ou Comme des Garçons. Cette saison, sa collection était délibérément punk - cheveux très colorés, bottes, collants en résille. Mais ses pièces en tissu écossais elles, étaient consciencieusement déconstruites et reconstruites dans des formes plus actuelles, innovantes. Le tartan était aussi visible chez Loewe dans des formes et matières traditionnelles. On le retrouvait du bout des manches ou sur des hauts très fins.

Cette résurgence du tartan sur les podiums aujourd'hui pourrait être le symbole d'une mode qui recrache et réingère son héritage. Affirmation qui annihile pour autant tout un pan de l'histoire politique du tartan, aussi conflictuelle soit elle, et sa propre authenticité, aussi questionnable soit elle. Si l'on associe directement ce tissu à l'héritage écossais, on oublie facilement qu'il est né en Europe centrale. Il ne servait pas à identifier les différentes tribus en Ecosse avant le 19ème comme tout le monde le croyait, jusqu'à l'époque Victorienne.

Pendant une longue partie de son histoire, l'apparence du tissu a varié en fonction des teintures disponibles et des techniques de tissage. Il a même été banni pendant presque 50 ans, lorsqu'en 1746, dans le but de contrôler les régions montagneuses, le parlement britannique a signé le « British Parliament's Dress Act » (aboli en 1782) qui empêchait les personnes de porter le tartan sous peine d'emprisonnement ou de déportation. 

Junya Watanabe autumn/winter 17

Plus de deux siècles plus tard, Alexander McQueen s'est réapproprié le tartan (son tartan noir, rouge et jaune) de nombreuses fois en s'inspirant de ses racines écossaises et de la turbulente histoire de son pays natal. Particulièrement troublante, sa collection automne/hiver 1995, intitulée Highland Rape, faisait référence aux expulsions de la populations des régions montagneuses d'Écosse au 19ème siècle menées par des propriétaires vénales. « Pour le défilé, le podium avait été recouvert de bruyère et de fougère, et nombre des vêtements en tartan faisaient référence aux formes des corsets du 19ème siècle. À travers des vestes décolletées et des corsets en tartan épousant la forme du corps et surplombés d'une dentelle « abimée », le façonnage de McQueen exprimait la barbarie avec laquelle ont été traités les habitants des régions montagneuses, sans aucune considération, pour eux comme pour la nature. » écrivait Jonathan Faiers, spécialiste de la mode, dans un texte destiné à la rétrospective McQueen au Metropolitan Museum de New-York. McQueen a exploré encore plus profondément le tartan dans sa collection automne/hiver 2006 intitulée Widows of Culloden. Il souhaitait alors démontrer la standardisation de ce motif et son anglicisation dans la mode.

Alexander McQueen autumn/winter 95. Image via blog.metmueseum.org

La meilleure démonstration de l'anglicisation du tartan à travers le temps est certainement la collection Anglomania automne/hiver 1993 de Vivienne Westwood. Celle-ci mettait en avant des mini-kilts, des drapés en tartan et Kate Moss, dans une robe volumineuse McAndreas tartan, nommée ainsi en hommage à son mari et co-créateur, Andreas Kronthaler. L'interprétation de Westwood est en même temps très loin d'être une réappropriation vaine. L'histoire qu'elle entretient avec ce tissu est très riche, comme en témoigne son apparition lors de l'avènement du punk dans les années 1970. Aux côtés de son mari Malcolm Maclaren, Vivienne se chargeait de la création des tenues pour le groupe que ce dernier manageait, les Sex Pistols. Quant à sa boutique SEX, elle était le lieu de prédilection de la scène punk naissante. Elle pouvait elle-même se montrer dans des tenues bondages et des costumes en tartans, exactement comme ceux qu'elle avait confectionnés pour Johnny, ou celui qu'elle n'avait pas fait pour Theresa May.

La direction que Vivienne prenait était suivie par tous les autres. Autant dire que le tartan lui doit beaucoup. Du punk des années 1970 au grunge des années 1990, le tartan a aidé à canaliser la rage d'une génération sacrifiée. Ce dernier possède une aura autoritaire, un héritage national en même temps qu'il génère quantité de mythes - il est extrêmement jouissif d'en venir à bout en le déconstruisant. L'époque actuelle est à la rage et aux cris, la réapparition du tartan nous force à replonger inconsciemment dans l'histoire de la rébellion pour en faire ressurgir le plus fier uniforme.

Le tartan ne pourrait pas mieux définir le paysage de la mode actuelle. Autant minimal qu'excessif, le motif attire l'œil comme il sait se faire discret, mêlé à d'autres matières et formes. Ses multiples métamorphoses et réinventions ont paradoxalement démultiplié les interprétations qu'on peut en faire aujourd'hui, d'un point de vue personnel comme universel. La fondatrice et créatrice de la marque Le kilt, Sam McCoach, ne le sait que trop bien. Inspirée par les kilts que lui cousait sa grand-mère, elle a réinterprété le motif masculin traditionnel du tartan pour qu'il siège dans la garde-robe des nouvelles générations - surtout des filles. C'est une pièce historique, certes, mais pas que : sa qualité, sa durabilité et son inépuisable flexibilité façonnent son atemporalité. « Je suis fascinée par la manière dont les gens ajustent, arrangent, réimaginent les vêtements qu'ils portent, par la façon dont ils les assemblent et les descendent dans les rues, » confiait alors Mc Coach. Et aujourd'hui, le tartan opère son grand retour - dans les rues, lui aussi. 

Credits


Texte : Anastasiia Fedorova
Automne/hiver 2017 photographie Mitchell Sams