Foto: Alex Franco

la jungle existe, elle prolifère à calais

Le photographe Alex Franco s'est rendu dans la jungle de Calais, un camp de réfugiés improvisé à seulement 3 heures de Paris. À travers ses photos, c'est un monde où règnent l'enfer, la peur et l'espoir qui s'agite sous nos yeux.

par Stuart Brumfitt
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21 Janvier 2016, 5:58pm

Foto: Alex Franco

Cette semaine, les autorités françaises ont annoncé qu'elle raseraient une partie de la ''Jungle de Calais'', un camp improvisé où les migrants attendent de monter dans un camion qui les emmènera - à leurs risques et périls - en Angleterre. Cette mesure a été prise dans le but de déplacer les migrants dans d'autres camps, loin des routes. Mais beaucoup d'entre eux sont réticents à l'idée de quitter la Jungle : parce qu'ils ont construit une vraie communauté, des églises, des barbiers et des magasins, mais aussi parce que pénétrer et résider dans ces lotissements nécessite de s'identifier, d'obéir au couvre-feu et d'oublier toute vie en communauté. Le photographe Alex Franco s'est rendu sur les lieux plusieurs fois depuis octobre. À travers ses photographies, il raconte l'histoire de Calais et se confie à i-D pour nous offrir sa vision très personnelle des faits. 


En ce moment, un tiers du camp est en train de se faire démolir. Tu peux nous parler de la situation actuelle ? On estime à 1600 le nombre de migrants contraints d'évacuer les lieux. Que va-t-il leur arriver ?
Le gouvernement français veut que le camp s'éloigne de la route afin d'empêcher les migrants de s'introduire dans les camions qui y passent. Mais c'est aussi pour les déplacer dans un autre endroit, construit par le gouvernement. Dans les faits, ce qui va se produire, c'est que sur 6000 migrants, seulement 1500 pourront avoir accès à ces logements. Les gens ne sont pas contre cette idée, mais tout aurait du être fait bien plus tôt. Maintenant, la jungle de Calais est en place et il est très difficile pour les migrants de se déplacer vers un camp réglementaire et dirigé par l'état parce qu'ils doivent s'identifier, laisser leurs empreintes digitales. Ceux qui y habitent depuis plusieurs mois ne veulent pas abandonner leur communauté pour vivre entre les tours, ni partager un lotissement avec 12 autres personnes sans pouvoir en sortir la nuit. Les seuls qui acceptent le deal sont les familles et les nouveaux arrivés. Les autres, ceux qui se sont construits une cabane en bois, ne partiront pas. Détruire ces communautés, ces petits restaurants et ces commerces de fortunes va être un vrai casse-tête, pour tout le monde. 

Pourquoi les bulldozers ?
Les bulldozers ont nettoyé une partie du camp - là où il y a de nombreuses poubelles et des déchets qui jonchent le sol. Au départ, le camp ressemblait à un camping, avec ses tentes mais aujourd'hui il y a beaucoup de cabanes en bois. Les autorités ont fini pas devenir très agressives envers les réfugiés. Mais là, tous les migrants ont été déplacés et mis en sécurité dimanche. Le lendemain, les bulldozers se sont chargés de nettoyer les déchets.

Quand es-tu arrivé à Calais pour la première fois et quelles ont été tes impressions ?
La première fois, c'était en octobre et j'ai été vraiment choqué de voir ça de mes propres yeux, après l'avoir maintes fois vu à la télé. Ma première impression ? L'incrédulité. Impossible de me dire qu'on était bien en France - j'ai cru qu'on était autre part, très loin de ce pays. La taille du camp et le nombre de gens étaient impressionnants. 

Combien de fois y es-tu allé et quelle a été l'évolution de ce camp à travers le temps ?
J'ai été trois fois à la Jungle. La première en octobre, la seconde en novembre - une semaine seulement après les attentats à Paris - et je viens de rentrer de mon troisième voyage. Chaque fois que j'y suis allé, ma compréhension des événements a changé. Je rencontre de nouvelles personnes à chaque fois, beaucoup. En octobre, je pense que les réfugiés étaient bien plus nombreux à tenter de partir pour l'Angleterre. Quand j'y suis retourné, la sécurité s'était intensifiée donc les réfugiés se risquaient moins à partir la nuit pour escalader les fils barbelés hauts de deux mètres et affronter la police. 

D'où viennent la plupart des migrants ?
La composition des gens a changé depuis quelques mois. Les réfugiés sont pour la plupart originaires de l'Afghanistan, du Soudan de l'Erythrée, de Syrie et depuis peu, je remarque qu'il y a beaucoup plus d'iraqiens et de kurdes.

On voit beaucoup de slogans sur tes photos comme celui-là "Malgré les difficultés, nous garderons le sourire" ou celui-ci "Être noir n'est pas un crime. Je suis fier d'être noir." Qu'en est-il de l'espoir aujourd'hui ? A-t-il disparu ?
Quelque chose me fascine dans l'humanité, cette force et cette foi qui ne meurent jamais. Ces réfugiés ont échappé à la torture, à l'exécution publique, à la faim, ils ont traversé des déserts entiers du Sahara à la Libye, ils et elles ont été battus, violés, séquestrés, volés. Ils ont vogué à travers la Méditerranée sur des bateaux de fortune miséreux et ont vu leurs proches mourir sous leurs yeux. Les conditions dans la Jungle de Calais sont déplorables et empirent de jour en jour. La température avoisine les - 5°C, le givre s'empare des lieux, la pluie et le vent se chargent de rendre malades la plupart des réfugiés et les infections prolifèrent, faute de traitements. Les tentes ne sont plus suffisamment isolées pour un temps pareil, c'est pourquoi les bénévoles et les volontaires tentent de construire avec les moyens du bord des huttes en bois pour que les migrants s'y abritent. Les habitants de la jungle ne souffrent pas que physiquement, ils sont également très atteints psychologiquement et les conditions désastreuses dans lesquelles ils vivent les ramènent à leur état précaire et à leur passé de fugitifs. Beaucoup d'entre eux parlent d'abandonner la bataille, d'autres veulent clairement en finir : la dépression, l'angoisse et la peur se répandent comme une trainée de poudre sur le camp. C'est pourquoi quelques bénévoles anglais ont choisi de construire des endroits comme le Dome Theatre, où les gens peuvent jouer de la musique entre eux. Alice Kerr, bénévole, est également à l'origine de la Healing tente où elle propose des cours de méditation et des séances de peinture pour les enfants qui y vivent. 

J'ai été choqué de voir autant de pierres tombales sur tes photos...
Oui, il y a un cimetière dans les environs de Calais, qui comporte désormais sa section "réfugiés'' et où les morts sont enterrés. Certaines pierres tombales portent leur nom, d'autres sont juste des bouts de bois marqués d'un numéro. Et d'autres n'ont carrément pas de numéro - juste un bout de bois et un amas de terre par dessus. Leur identité est inconnue. Leurs familles et amis dans leur pays d'origine ne sont pas au courant de leur destin. Pas au courant que leur fils, leur frère ou leur père est maintenant enterré sous un peu de terre et un morceau de bois, dans un triste cimetière du nord de la France. Ces gens ne sont pas morts dans le camp - la plupart sont morts en tentant de rejoindre l'Angleterre. Certains se sont fait écrasés par un train lorsqu'ils ont tenté de sauter les rails ou d'accéder au train pour l'Angleterre. D'autres sont tombés des camions en essayant de s'accrocher vainement au châssis. D'autres, encore, comme ce garçon afghan de 15 ans il y a quelques semaines, sont morts étouffés dans un conteneur maritime. Une tombe est là pour indiquer la mort d'une petite fille, morte le jour de sa naissance, alors que sa mère est tombée d'un camion - la chute les a emportées toutes les deux. Beaucoup n'ont eu personne pour pleurer leur mort. Ils ont simplement quitté ce monde sans que personne ne le sache. Ils étaient à deux doigts de leur destination finale et ont péri au dernier obstacle. 

On peut voir des hotels et des barbershops sur tes photos. Peux-tu nous parler de cette esquisse de village au sein de la jungle ?
La jungle est un village, une petite ville, même. L'ingéniosité de ses habitants me dépasse. Ils ont construit beaucoup des choses qui nous sont essentielles dans la vie de tous les jours : une église catholique, une mosquée, des restaurants, des librairies, des barbershops, des boulangeries où on trouve des naan et des petits magasins de fortune où on peut trouver des brosses à dent, des chargeurs de téléphone et des Mars. Mais un repas coute approximativement 5 euros et la plupart des résidents ne peuvent se l'offrir. Ils ont néanmoins créé des cuisines communes, partagées. Dans une section de la communauté soudanaise par exemple, on peut trouver une cuisine partagée où tous cuisinent ensemble la nourriture approvisionnée par les citoyens, anglais pour la plupart.

As-tu demandé aux migrants pourquoi ils voulaient à tout prix rejoindre l'Angleterre ? Est-ce parce qu'ils ont de la famille là-bas ? 
Oui, j'en ai longuement parlé avec eux et je les ai questionnés sur leurs raisons. Les réponses sont divergentes. La première raison, c'est qu'ils ont souvent de la famille qui y vit en toute légalité. Des frères, leur mère, leur père, que certains n'ont pas vu depuis 10 ans. L'autre raison principale, c'est la langue : la plupart des réfugiés se débrouillent très bien en anglais mais n'ont pratiquement aucune notion de français, ni d'italien ni d'allemand. Donc ils pensent qu'intégrer une communauté sera plus simple en Angleterre, sans la barrière de la langue. Beaucoup de réfugiés ont reçu de très mauvais traitements de la police italienne, macédoine, hongroise et française. Quand ils t'expliquent qu'ils ont été battus par la police française, mordus par leurs chiens, gazé à la bombe lacrymo, ils finissent souvent leurs phrases par : ''La police anglaise ne nous ferait pas ça, la police anglaise est juste.'' Ils répètent qu'ils ne veulent rien des indemnités de l'État. Ils veulent seulement rester en vie et rejoindre leurs familles. Certains réfugiés venus du Soudan, d'Afghanistan et d'Irak pensent que, de par l'histoire de leur pays et des interactions avec l'Angleterre, le gouvernement et la population britanniques seront plus souples et moins suspicieux à leur égard, qu'ils comprendront ce qu'ils fuient dans leur pays. Certains réfugiés afghans parlant très bien l'anglais et étaient traducteurs pour l'armée américaine et anglaise ce qui leur a valu de se faire torturer en retour par les talibans pour avoir aidé l'ennemi. Pour ces raisons historiques, ces populations ressentent une connexion particulière avec l'Angleterre. De nombreux soudanais avaient un père ou un grand-père qui travaillait autrefois pour l'Angleterre avant que le pays ne gagne son indépendance en 1956. Pour eux, les liens tissés entre leur pays et la Grande-Bretagne sont presque filiaux.

Credits


Texte : Stuart Brumfitt
Photographie : Alex Franco