Teknival de Florac - Août 2001 © Guillaume Kosmicki

« on a cru que la techno pouvait changer le monde »

Musicologue spécialiste du mouvement free party, Guillaume Kosmicki est revenu pour i-D sur l'évolution de la techno, de son essence à ses dévoiements.

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sept. 13 2017, 8:34am

Teknival de Florac - Août 2001 © Guillaume Kosmicki

« Le boum boum est fédérateur, il structure l'architecture sonore » : Guillaume Kosmicki vit la techno comme un raveur mais quand il la pense, c'est avec une rigueur toute universitaire. Au début des années 1990, alors que les raves débarquent en France et qu'il achève sa licence en musicologie, il découvre un univers dont la singularité le frappe immédiatement : la fête n'a plus de durée, de scène, ni de lieu attitré. Il en parle à l'un de ses professeurs, qui saisit l'intérêt du mouvement naissant et l'incite à en faire le sujet de ses recherches. C'est le début d'une longue immersion dans les fêtes qui célèbrent la diffusion d'une nouvelle musique, la techno. Rapidement victimes de leur succès, raves et free parties mettent en avant un son différent et de nouvelles pratiques festives qui ne manquent pas d'attirer la curiosité des jeunes. La machine médiatique s'emballe, les décibels s'amplifient et alors qu'elle s'impose dans les clubs, la techno finit par alimenter les querelles opposant teufeurs, élus locaux et représentants du gouvernement. Mais à l'heure où sa diffusion massive tend à perdre de vue son pouvoir contestataire, Guillaume Kosmicki garde le souvenir d'une époque où l'on imaginait que la techno pouvait encore « changer le monde ». i-D l'a rencontré.


En 1997, vous écriviez un article intitulé « Techno, une musique de révolte ? » en évoquant les difficultés rencontrées par les teufeurs pour se rassembler légalement. Quel était l'esprit qui régnait sur cette période ?
À cette époque, je fréquentais à la fois le milieu des raves et des free parties. En 1995, une circulaire est tombée : « Les raves, des situations à haut risque », distribuée à tous les préfets de France, qui leur conseillait différentes méthodes pour pouvoir faire annuler ces événements. Cette circulaire ne s'adressait pas aux free parties, qui ne demandaient jamais l'autorisation mais plutôt à des événements de type rave, où les organisateurs étaient plus enclins à se mettre en accord avec la loi. À ce moment là en France, on a assisté à une vague d'annulations assez phénoménale, souvent le jour même, pour cause d'absence d'autorisations préfectorales. Ça a plombé beaucoup d'associations. Comme les free parties étaient alors encore difficiles à identifier, ce sont les raves qui ont été très pénalisées. Le public s'est donc rabattu sur les free parties avant que la répression ne s'organise et se répercute ensuite sur elles. Le terme « rave » a commencé à avoir mauvaise presse et même le mot de « techno » a progressivement disparu. Les journalistes se sont mis à parler de « musiques électroniques », c'était une tactique pour les rattacher à des musiques plus anciennes, comme les oeuvres de Pierre Henry ou Karlheinz Stockhausen. Ça a permis à la techno de retrouver ses lettres de noblesse.


En quoi l'illégalité a participé à la construction du mythe ?
L'illégalité a favorisé la radicalisation de la scène clandestine et la musique est elle aussi devenue plus violente. Il y avait une euphorie, une utopie, l'idée était de "changer le monde avec la techno". C'est quelque chose qu'on entendait aussi dans les raves au départ. Des gens faisaient le choix de cette vie, pensaient que la techno pouvait changer les choses, ils militaient aussi pour la décroissance, pensaient pouvoir vivre de pas grand chose, dans des camions, grâce au recyclage et à la récupération. Ils vivaient pour le collectif, dans l'esprit de perpétuer ces fêtes. L'argent était secondaire.


Au-delà de l'aspect légal, qu'est ce qui distinguait réellement les raves des free parties ?
Le mouvement techno se réunissait déjà autour de pratiques particulières. Mais au début des années 1990 en Angleterre, des collectifs se sont mis à organiser des fêtes d'une couleur plus libertaire, même s'ils réfutaient le mot «politique» qu'ils considéraient comme un gros mot. C'était de la politique vécue au quotidien avec un mode de vie qui correspondait à des aspirations musicales et esthétiques. Une vie dans des camions, sans travail salarié régulier qui permettait à ces teufeurs de répandre la techno de manière nomade. Ce mouvement s'est appelé « free party » en référence à la liberté qu'il prônait mais il y avait aussi une idée de gratuité, de don. Les free parties se distinguaient par leur rapport à l'argent, privilégiant le troc et la donation à la différence de certaines raves qui fonctionnaient sur des buts lucratifs. Les deux mouvements ont été très proches avant qu'une scission advienne vers 1995. Le mouvement des free parties a alors eu tendance à se radicaliser musicalement en allant vers le hardcore et les musiques dures. Mais les raves hardcore ont aussi existé ! C'est donc plutôt la question du mode de vie qui a séparé les deux mouvements, l'investissement étant sans doute encore plus fort dans la free party où pouvait s'opérer un vrai décrochage, une immersion.


Qu'est ce qui rassemblait cette jeunesse ?
Le public qui fréquentait les raves et les free parties présentait de nombreuses similarités, même si le choix de décrocher de la société ne se posait pas dans le premier cas. La véritable différence se situait alors avec le clubbeur, beaucoup plus urbain et généralement doté d'un pouvoir d'achat supérieur.


Est-ce que ce mythe aurait pu exister avec une autre musique que la techno ?
La techno est une musique parfaitement en accord avec les idées utopiques qui ont accompagné sa diffusion. Son geste de composition est basé sur le collectif et rejette l'idée même de propriété privée. L'usage du sampler permet de prélever des tas de petits extraits de sons, y compris d'autres musiques. On peut les recycler, les réadapter, les recoller entre eux et fabriquer un morceau. Quand quelqu'un compose un morceau, il le fait pour la collectivité techno : un Dj va forcément s'en emparer et retailler dans le disque avec sa table de mixage, puis le fusionner avec un autre morceau. Au mieux, il va sublimer le titre, au pire le massacrer. Même un mix peut être re-samplé par un autre musicien : c'est un processus très horizontal, très différent de la propriété du morceau telle qu'on la conçoit dans d'autres musiques.
Ensuite, au sein du morceau même, la techno fonctionne sur des empilements de bandes sonores, souvent répétitives, qui forment des boucles. Le danseur peut librement se fixer sur tel ou tel son. Le "boum boum" est évidemment fédérateur : il structure l'architecture sonore. Mais n'importe quel élément est susceptible d'apparaître ou de disparaître : il n'existe pas de hiérarchie, pas d'élément principal, pas de pyramide avec un élément qui prédomine sur les autres et dirige l'ensemble. La différence avec un chanteur ou un solo de guitare, c'est que tous les autres instruments semblent là pour soutenir le reste, on retient la mélodie jouée par le soliste et pas forcément ce qu'il y a en dessous. À l'inverse, dans la techno, tous les éléments musicaux sont à égalité. Même le dispositif scénique est très horizontal : les artistes sont souvent au niveau des gens, devant le son pour abolir l'idée même de hiérarchie.


La starification du Dj est donc le plus grand écueil de la scène techno ?
La starification s'est opérée sur un milieu totalement différent mais même dans les free parties, j'ai vu des tentatives pour aller vers ce terrain-là. Pourtant, à la base, il s'agit de ne pas faire de show, de laisser faire les gens, les projections d'images et d'autres stimulations sensorielles. Jouer en live au milieu du public est une expérience très intéressante : on n'est pas sur des retours, on ressent les mêmes sensations que les danseurs et on perçoit les phénomènes de transe autour, la vibration est vraiment collective.


Vous redoutiez la dissolution de la techno dans le « clubbing ». Qu'est ce qui vous semblait contradictoire dans ce rapprochement ?
La pratique de la rave était révolutionnaire, parce qu'elle remettait totalement en question l'idée d'espace-temps. Il n'y a plus d'horaires, plus de barrières entre la scène et le public et pas de service d'ordre : tout est mêlé. Le club est un espace fermé alors que les raves se font dans la nature ou dans des bâtiments en ruines, dans un endroit qui laisse une liberté d'exploration. Les raves en pleine nature ou dans des friches laissent beaucoup plus de possibles de découvertes et d'auto-initiation que n'en permet le club.


Justement, les hangars et les lieux désaffectés sont aujourd'hui très prisés par de gros organisateurs de soirées techno. Quel regard portez-vous sur ces évènements à but lucratif qui surfent sur l'esprit « free party » ?
Je connais mal ce milieu et je ne me sens pas légitime pour porter un jugement dessus. Ce qui est intéressant, c'est que l'idée se réapproprier des friches a fait son chemin. Ça ne s'est pas seulement fait à travers la musique, la mode, a par exemple aussi joué un rôle important mais la rave a été très forte dans cette transition. C'est une belle idée de recycler des lieux, de récupérer des endroits à l'abandon plutôt que de détruire des espaces naturels. Aujourd'hui, l'idée est dans l'air du temps avec des friches artistiques, des réhabilitations de lieux désaffectés : c'est un phénomène géographique et social qui s'étend au niveau mondial, et que les raves avaient vu venir.


Comment expliquez-vous que la techno n'a pas pu résister à cet effort de récupération ?
La récupération est le propre de la société de consommation : c'est quelque chose d'incontournable. Dès qu'il y a une bonne idée, elle s'en empare et la dévoie, pour la mettre à son image. Alors qu'elles détournaient les codes de la publicité et cherchaient à lutter contre la société de consommation, les idées des situationnistes ont fini par servir aux publicitaires pendant les années 1980. Tout peut être subverti par cette grosse machine : la techno et les raves, qui étaient des idées de contestation dans l'action, ont elles aussi pu servir d'arguments commerciaux. Les nouvelles idées sont essentielles à la contestation parce qu'elles peuvent toujours être avalées goulument par la machine capitaliste er la société du spectacle. Alors qu'il était mal vu dans les années 1990, le mot « rave » est d'ailleurs revenu en force ces dernières années, notamment dans la bouche d'organisateurs de grosses soirées, pour se transformer en message publicitaire.


En entrant dans l'illégalité, les rave parties sont finalement devenues beaucoup plus visibles.
En 2001, le gouvernement a voulu légiférer sur le mouvement techno en ajoutant un amendement dans une loi sur la sécurité quotidienne, c'était le projet Mariani. Il y a eu des discussions, des rencontres entre hommes politiques et teufeurs. C'était un moment difficile car aucun d'entre nous n'étions prêts à ce genre de rencontre, nous étions tous assez naïfs à l'inverse des politiques qui eux ne l'étaient pas. Fallait-il accepter de débattre avec eux ou fuir la discussion ? Les sound systems se sont organisés pour envoyer des délégués. L'incompréhension était forte mais certains politiques ont réussi à comprendre que la rave party s'inscrivait dans la continuité de mouvements désintéressés. Ce fut une période très dense qui a permis de réunir des sound systems qui n'avaient jamais mené ce type de discussions. Certains crachaient sur ceux qui s'y rendaient, d'autres y voyaient l'occasion de changer : c'était une foire d'idées très contradictoires qui a duré plusieurs années et qui continue encore avec la relève des jeunes sound-systems.


En septembre 1998 a lieu la première Techno Parade. Comment est-elle reçue ?
La parade a été beaucoup critiquée parce qu'elle était organisée par de grands pontes de la techno. L'objectif était de réunir toute la « famille » de la techno mais la free party en était immédiatement exclue car il fallait payer pour pouvoir obtenir un char. Le fait que la publicité s'invite dans la parade a beaucoup affecté son image chez les teufeurs. Un Teknival près de La Villette a donc suivi la Techno Parade, resté dans les mémoires comme le « fuck tecknoparade » en réponse à l'événement dont Jack Lang s'était fait le porte-parole.


La techno n'a t-elle pas montré à ce moment là qu'elle pouvait être un outil politique ?
Elle a servi de tribune pour Jack Lang, qui s'est retrouvé à prendre la parole dans de multiples médias, ce qui l'a beaucoup aidé à conforter son image « cool ». Il s'en est servi comme d'un tremplin pour revenir sur le devant de la scène. Le mot politique ne me gêne pas du tout : tout ce qu'on fait est politique. Et comme pour toute musique, la manière de créer la techno, de la diffuser, de la concevoir est éminemment politique.


Musiques électroniques, des avant-gardes aux dance floors, Editions Le Mot et le Reste

Free Party, Une histoire, des histoires, Editions Le Mot et le Reste