mathilde fernandez, l'héritière goth de mylène farmer

Sur son deuxième EP « Hyperstition », Mathilde Fernandez invente son propre univers de chanson gothique lyrique toujours marqué par ses liens étroits avec l’art contemporain : inclassable.

par Pascal Bertin
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04 Décembre 2018, 9:06am

Elle adore les récits sur Raspoutine et Jeanne d’Arc, les aventures guerrières un peu dark, l’heroic fantasy et Games of Thrones. Elle aime danser et faire danser mais ne va pas trop en club. Elle reste fidèle à Mylène Farmer depuis sa plus tendre enfance et préfère le métal symphonique, le gabber et le rock gothique à la house ou la techno minimale. Elle, c’est Mathilde Fernandez, personnage singulier du nouveau paysage musical français, une voix spectaculaire, qui fait baver toute la jeune scène française. Sa pop électronique composée maison se fait le lit de ses incantations, de ses visions et de ses cauchemars, telle un croisement blafard entre ses héros Kate Bush, Nina Hagen et Klaus Nomi, en français dans le texte. Passée par l’art contemporain et les performances, elle n’a pas peur d’en faire des tonnes en matière de lyrisme et de romantisme. C’est même ce qui a séduit le chanteur Perez qui l’a conviée à un duo sur le titre « Walhalla » de son dernier album Cavernes, et à qui elle a en retour commandé un remix pour son nouvel EP Hyperstition, où elle s’affiche fièrement en robe blanche, une épée à la main. Ainsi cultive-t-elle une image théâtrale intrigante et furieusement intemporelle qui ne laisse personne indifférent. Dans quel monde vit donc Mathilde Fernandez ? À quelle époque appartient-elle ? Quand s’est-elle à ce point libérée de tous les carcans de l’art et de la pop ? On a tenté d’éclaircir quelques-uns de ces mystères avec elle.

Ton nouvel EP sonne plus goth et moins dansant que le premier, Live à Las Vegas, c’est une évolution voulue ?

J’ai beaucoup de morceaux en stock. Après Live à Las Vegas, je voulais enchaîner dans la même direction dansante. J’ai démarré des collaborations avec des producteurs mais deux projets sont tombés à l’eau coup sur coup. J’ai repris seule les choses en main avec des morceaux que je pouvais sortir rapidement en digital. J’avais des photos réalisées avec Cécile di Giovanni, la directrice artistique avec qui je travaille. Elle bosse avec des maisons de couture comme Off-White, des marques, des artistes… Le projet a pris plus d’ampleur avec les titres « Oubliette » et « Pressentiment Prémonitions », pour devenir un EP physique avec un clip et des remixes. C’est du fait maison élaboré, avec un mixage en studio. Ça a donné un truc trashy mais c’est le milieu d’où je viens. La suite sera peut-être plus proche de Live à Las Vegas, pas tant dans les textes que dans l’énergie. Alors que dans Hyperstition, on est un peu dans les réminiscences de mon adolescence gothique.

D’où vient ton inspiration pour tes textes ?

Les titres me viennent en premier. « Oubliette », c’est un mot tellement génial. La chanson s'inspire d'un moment compliqué dans mon travail, une période où je devais me battre pour me faire entendre et accepter. C’est romancé et exagéré de façon lyrique, c’est pourquoi ça part dans une histoire de sorcière interdite. Quelqu’un se retrouve puni et enfermé sous terre, mais finit par y retrouver la lumière intérieure. « Pressentiment Prémonitions » est née au moment des attentats qui m’ont rendue très paranoïaque. Je ne sortais plus de chez moi. Je vis à Bruxelles mais me trouvais à Paris le 13 novembre. Quant à Nice, c’est ma ville, elle a aussi connu un attentat. J’ai parfois des intuitions mais à un moment, je ne parvenais plus à faire la différence entre intuition et paranoïa. Le texte évoque ça de façon drôle et gothique.

Comment t’es-tu construite musicalement ?

J’ai baigné dans le rock, le métal, la hard tech, plus que dans la chanson française. C’est pour ça que pour les remix, j’ai fait le choix de Perez et de Paul Seul de Casual Gabberz pour donner cette couleur-là à ma musique. J’ai eu de la chance d’avoir des parents qui m’ont fait écouter de la super musique : Kate Bush, Nina Hagen, les Beatles… J’ai essayé de prendre des cours de piano à 6 ans mais ça s’est mal passé. À 9 ans, j’étais déjà une retraitée de l’école de musique de ma commune ! Vers 12 ans, j’ai découvert le black métal symphonique : Emperor, Deicide, Nightwish… Regarde la programmation du Hellfest, c’est un peu tout ce que j’écoutais. Je vais encore voir Rammstein et Marylin Manson en concert. Je me suis remise seule à la musique, en particulier grâce à des membres de ma famille qui en font, dont un oncle qui était clavier d’un groupe de rock progressif. J’ai donc eu directement une culture synthé et j’en ai joué à 14 ans dans un groupe de métal, sans jamais faire de concert.

La composition en mode électronique s’est faite naturellement ?

Je suis passée par une période de croisement métal et électro, avec des groupes comme Punish Yourself, et ça m’a menée à la hard tech. C’est bien plus tard, aux Beaux-Arts, que j’ai découvert Joy Division, la new-wave et la cold-wave.

Tu sembles totalement libérée en tant que chanteuse, quel a été ton rapport à ta voix ?

Je suis arrivée au chant par le théâtre. Au sein d’une compagnie, je travaillais avec des metteurs en scène ou des artistes pour transformer ma voix. Mon tout premier EP, qui n’est jamais sorti, ce n’était que de l’imitation de voix indiennes suite à l’écoute en boucle de musiques de Bollywood. Je me suis ensuite dit que si j’arrivais à chanter lyrique, je saurais tout chanter. C’est le challenge que je me suis donné. Au final, j’ai mis un pied dans le chant via le lyrique et maintenant, je sais chanter dans plusieurs registres bien que la colonne vertébrale reste la même.

Klaus Nomi a navigué dans ce registre, c’est une influence importante ?

Évidemment. Lui, ça remonte carrément à l’enfance. Je t’avoue que peu de gens me parlent de lui mais aux Beaux-Arts, on l’entendait un peu en soirée. Il a toujours fait partie de ma vie. « After the Fall », quel morceau…

Tu as aussi une grande maitrise de l’image avec un univers visuel très fort…

Oui, maniaco, c’est venu très tôt. À 13 ans, j’ai eu la mononucléose. Je n’ai pas eu le droit de sortir de la maison pendant un mois et m’ennuyais terriblement. Mon père est photographe et m’a alors appris à utiliser Photoshop pour l’aider dans ses retouches. De ce jour-là, j’ai fait beaucoup de photo et de retouche. J’ai pris les options arts plastiques et photo au lycée, puis j'ai fait les Beaux-Arts où j’ai passé mon diplôme en vidéo. Je travaille toujours en duo avec Cécile di Giovanni sur les parties musique et performance.

Qu’avais-tu en tête en entrant aux Beaux-Arts ?

Je ne savais pas, j’étais jeune, je sortais du lycée. J’avais envie d’apprendre et j’y ai fait de tout : peinture, images, son, installations, directions d’acteurs… sauf de la sculpture. J’étais déjà à part car je faisais de la mise en scène mais en dehors de la scène. Je devais me battre pour ma place car tout le monde me demandait pourquoi je n’étais pas en école de théâtre. Les gens n’ont pas arrêté d’essayer de me mettre dans une case. Les éviter, ces cases, c’est un sport que je pratique depuis longtemps, je crois que j’adore ça.

L’esthétique gothique, ça représentait quoi pour toi ?

Je me suis fait virer plusieurs fois de mon collège parce que j’arrivais le matin avec une tenue qui ne convenait pas. J’étais une vraie de vraie, avec des bottes New Rock. Je faisais partie d’un groupe de métal. Ça m'inspire toujours autant, comme les films d’horreur. Mais je ne vais plus au Hellfest et ne fréquente pas que des gothiques. J’en ai juste gardé un vocabulaire de formes et de sons qu’on retrouve dans la scénographie des concerts. C’est gothique comme Mylène Farmer l’était dans ses clips en 1989. Mais je suis vite venue à l’électro puis du gothique romantique, je suis passée dans le cyberpunk où tu es plus dans la performance.

Ça fait déjà plusieurs fois que tu cites Mylène Farmer, elle reste un modèle ?

J’ai zéro honte à l'adorer. Même avec son dernier album pas génial, elle explose encore les ventes. Elle garde une espèce de magnétisme, c’est extraordinaire. Je ne vois pas d’autres artistes comme elle, qui suscite un tel culte. Le premier disque que j’ai demandé à ma mère de m'acheter, c’était son double best-of, au Auchan de la Trinité, près de Nice. J’avais 10 ou 12 ans et j’étais « Optimistique-Moi » à fond. Sa carrière était déjà bien avancée, et j'avais pas mal de choses à rattraper. Je l’écoutais beaucoup avant de me coucher, autant que pour danser. Un enfant est beaucoup plus sensible aux fréquences hautes. Je le vois avec mes copains qui ont des petits en très bas âge. Quand ils écoutent « Oubliette », ça les calme. Je ne comprenais pas les textes de Mylène Farmer, d’une part parce qu’on ne les entend pas toujours, surtout quand sa voix est haut perchée, d’autre part parce qu’ils sont très poétiques, pleins de non-dits, ils ont plusieurs sens. Tu te perds pendant des heures à les déchiffrer. Ça me plaisait car je ne comprenais pas tout, j’y retournais. Je reste toujours aussi fascinée.

Parmi toutes tes activités, quelle place représente aujourd’hui la musique ?

C’est ma vie. J’ai commencé la musique tôt mais un peu comme un hobby. Je bossais pour des compagnies d’art vivant, pour des artistes comme première assistante de mise en scène. Je faisais ma musique à côté, et en 2014, j’ai tout arrêté pour m’y consacrer. Il y a un an, j’ai refait une nouvelle performance après l’invitation du Palais de Tokyo pour un concert. J’ai proposé une performance qu’on a réalisée avec Cécile. On s’est tellement amusées et ça a tellement plu qu’on a continué et on en est à notre quatrième performance. Ma vie aujourd’hui reste donc partagée entre musique et performances.

Tu as l’air en dehors de toutes les scènes françaises actuelles...

C’est totalement vrai. J'ai le cul entre deux chaises mais c’est une chance. Même si c’est difficile de se faire booker en concert car les programmateurs sont un peu perdus. Plus globalement, les pros de la musique ont un peu peur du projet : est-ce de la performance, de la musique ? Car j’ai en parallèle une activité performeuse qui s’intègre plus dans l’art contemporain. Le côté positif, c’est que personne d’autre ne fait ça. C’est d’autant plus chouette quand tu le fais le plus sincèrement du monde. Mon public est assez large, il adore autant Mylène Farmer que Flavien Berger. Il comprend des gens de tout âge, des enfants aussi, des ados, des LGBT, des vieux collectionneurs de Mylène, Kate Bush ou Lene Lovich… Ça veut dire que ma musique renvoie à plein de références. C’est donc une force.

Tout ton univers sombre ne manque pas d’humour comme le titre de ton premier Ep, Live à Las Vegas, qui n'est pas un live et qui n'a pas été enregistré à Las Vegas...

Je suis tombée un jour sur la pub pour un DVD live à Las Vegas de Céline Dion et me suis dit que c’était un super titre. J’avais déjà quelques morceaux et ça collait bien. Ça correspond à un fantasme de l’Amérique, des prétextes à composer. J’habitais encore à Nice et avais envie de voir autre chose. Je sentais qu’il fallait bouger. Je finissais l’adolescence et me projetais tout en ayant peur de quitter mes parents, de me casser la gueule dans mes projets. Je ne suis d’ailleurs toujours pas allée aux États-Unis. J’attends le bon moment.

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