Photographie : Léon Prost

20 titres pour faire la révolution (en musique)

À l'heure où la France se soulève à l'unisson, i-D vous propose une playlist (non-exhaustive) pour se révolter en musique. Et si on montait un mur de son en plein Paris ?

Photographie : Léon Prost

Kanye West – New Slaves

Difficile de trouver artiste aussi clivant que Kanye West. Avant de s’engouffrer dans une bromance aussi futile que ridicule avec Donald Trump, Ye n’était qu’un artiste dégénéré au melon de la taille du Texas. Mais il avait pour lui une discographie – encore aujourd’hui – sans faute. Aujourd’hui, on se demande comment un rappeur qui fut aussi engagé a pu se ranger sous la robe de la tête orange qui sert de président aux Américains. En 2013, Kanye sortait Yeezus, album adulé par certains, détesté par d’autres ; un acte musical majeur qui a permis à beaucoup d’autres rappeurs de se construire ensuite. Sur « New Slaves », il posait toute sa hargne dans un pamphlet évoquant le racisme, l’esclavage, le matérialisme et les stéréotypes afro-américains. Frank Ocean venait sublimer l’outro d’un morceau que Ye aurait dû réécouter avant d’aller faire des hugs à Donald.

Kaaris – Bizon

L’intro d’un album de rap, c’est primordial. On y tient toute l’essence de ce qui va suivre, et à la manière d’une punchline bien sentie, il faut marquer son auditeur en peu de mesures. Il est accepté de manière assez large que l’album Or Noir de Kaaris est un classique du rap français. Sorti en 2013, il est la pierre fondatrice de l’avènement de la trap en France. Un disque violent, sombre, tout en poésie métagore. Un exploit que Kaaris lui-même n’a jamais réussi à reproduire. Et qui dit grand album, dit grande intro. « Bizon » est même plus que ça : elle est fracassante. Ce genre de morceau qui rend invincible un lundi à 9 heures du matin, qui donne envie de serrer le monde dans les bras au risque de lui casser le dos. Le rappeur de Sevran nous y prévient : « J’suis capable du meilleur comme du pire / Mais c’est dans le pire que je suis le meilleur. »

Death Grips – Takyon (Death Yon)

Death Grips, c’est le groupe qu’il fallait connaître en 2011 pour frimer, celui dont vous étiez à peu près sûr que personne d’autre que vous ne pouvait le connaître. Et pour cause, presque personne d’autre que vous ne pourrait l’aimer. Le groupe expérimental californien est classé « hip-hop », mais emprunte autant au punk rock qu’à la musique « bruitiste ». Pas la recette miracle en apéro à 20h30, mais une énergie assez folle, transcendantale, qui se lisait déjà dans les basses saturées, les tambours militaires et la voix râpeuse de « Takyon (Death Yon) », extrait de leur toute première mixtape Exmilitary. Le titre fait référence aux tachyons, des particules hypothétiques dont la caractéristique principale est qu’elles se déplacent plus vite que la lumière. Quand elles sont transposées comme ça en musique, leur vitalité est obligatoirement contagieuse.

IAM - Demain c’est loin

9 minutes, c’est le temps que prend ce morceau pour planter son décor – murs, béton, parkings – le cadre de vie d’une génération trop collée au bitume pour voir se profiler une autre perspective que la fin de la journée. Un texte en forme de tableau du quotidien, jusqu’à « Je pense pas à demain, parce que demain c'est loin ». Mais pas question de profiter du jour façon « carpe diem » : chez IAM, si l’on ne pense pas à demain, c’est pour survivre à aujourd’hui. La semaine dernière, Olivier Besancenot s’attristait de voir s’opposer la « fin de mois » et la « fin du monde », arguant du fait que les difficultés se vivaient au jour le jour et pas à la fin du mois. Pour illustrer sa thèse, il citait un morceau, « Demain c’est loin ».

Underworld – Born Slippy

Le jour se lève, vous avez survécu à la secousse et, encore en armure, vous faites une salutation au soleil. Autour de vous, les gens se cherchent, un peu hagards mais heureux – la nuit est derrière eux. Des basses retentissent, lourdes et régulières. C’est l’heure d’une naissance, d’un after, d’un nouveau monde ou d’une révolution et forcément, ça se passe sur « Born Slippy ».

Mc Solaar - RMI

Dans la catégorie des grands sages rebelles, il y a Claude, rappeur lyrique et Mc engagé qui nous prévient : attention, le monde court à sa perte. Comme personne ne l’écoute, Mc Solaar soliloque avec lui-même, dénonçant l’injustice du système et l’oppression des plus faibles. En 2001, Il sort Cinquième As, un album qui finit de le hisser dans les hauteurs du rap français, sur un sommet où il parvient à contester l’ordre du monde sans être infréquentable pour autant. Depuis, le RMI s’est transformé en RSA mais la société n’a elle, pas vraiment changé. Et ça, Solaar le savait.

Casey – Créature ratée

Il est impossible de parler de rap français percutant et révolté sans parler de Casey. Depuis 1995, notamment avec ses potes d’Anfalsh, la rappeuse originaire de Martinique pose un rap conscient, ciselé, sans concessions et en marge du mainstream. Un modèle unique de femme, une androgyne guerrière qui s’est fait respecter dans un monde d’homme, capable d’émerveiller les quartiers et les programmateurs de France Inter, de donner des conférences de trois heures, de faire du théâtre, de s’engager dans l’écologie ou de s’essayer au rock. Le tout, habitée par un souffle engagé. Preuve en est avec le puissant « Créature ratée », sorti en 2010, une dissertation brute sur l’identité noire, ce qu’elle a enduré et a encore à subir de tortures mentales et physiques. Casey nous fait réfléchir jusqu’à ce qu’on n’ait plus d’autre choix que de se révolter.

Faithless – Insomnia

Nous sommes en 1995 et la jeunesse n'a qu'une idée en tête : exulter. De nouveaux sons trempés dans la drum et la basse, dans l'acide et la jungle s'agrègent et résonnent dans les murs de sons qu'elle dresse la nuit, à l'abri des regards. La rave : c'est ça, sa révolution. Et si l'on devait élire un titre pour figurer la perche collective que se prenait à cette époque toute une jeunesse européenne, il faudrait que ce soit « Insomnia » de Faithless. À peine sorti, il explose tous les records de vente et squatte le haut des charts partout sur le continent. Des semaines durant. En France, les pouvoirs redoublent de spasmes face à une telle excitation. Ils bafouillent. Une circulaire fait alors le tour des préfectures de l'Hexagone : « Les raves, des situations à haut risque ». Sans le savoir, les pouvoirs participent à sanctifier une nouvelle pratique festive, à la politiser même, et à faire de la techno, une musique de révolte. En 2018, la jeunesse a toujours autant besoin d'exulter aux pieds de murs de sons géants, à la marge. Ou bientôt sur la Place de la République ? Qui sait.

Kendrick Lamar – Alright

Un jeune homme noir marche dans la rue, un policier blanc l’interpelle. Le jeune homme tente de s’enfuir et le policier tire sans sommation. Cette histoire, on l’a tous lue ou entendue, encore et encore, ad nauseam. C’est dans ce contexte que Kendrick Lamar nous offre Alright, sur son album To Pimp a Butterfly, sorti en 2015. Presque immédiatement, la chanson devient l’hymne officieux du mouvement Black Lives Matter, un véritable appel à la résistance contre la répression policière aux États-Unis, et dans le monde entier. Mais attention, il n’est pas forcément question ici de vengeance. Avec un refrain empli d’optimisme écrit par Pharrell Williams (qui semble décidément abonné au répertoire feel good), Alright est un véritable appel à la résilience, un message d’espoir porteur d’une foi inébranlable en des jours meilleurs à venir. Et c'est justement parce qu’il nous permet d’entrevoir la lumière au bout du tunnel que ce morceau se doit de figurer dans la playlist du parfait révolutionnaire.

Marilyn Manson - The Fight Song

Deux ans après la tuerie du lycée de Colombine qui fit 13 morts, Marilyn Manson sort « The Fight Song » – un morceau en écho à la violence de l’Amérique, celle qui défend le port d’arme et qui se complaît dans la brutalité du football américain. Le bilan qu’il dresse est déprimant de justesse : « The death of one is a tragedy / The death of millions is just a statistic » - un vrai statement pour celui qui fut accusé d’inciter la jeunesse à la perversion après le même massacre, là où Manson ne fait que rappeler la puissance cathartique de la musique : hurler très fort pour se retenir de ne pas tout casser.

Pink Floyd - Another Brick in the Wall

En 1979, - Guerre Froide oblige – l’image du mur n’a rien d’une métaphore. C’est celle que va choisir Pink Floyd pour filer, tout un album durant, la muraille symbolique qui le protège de la réalité. De la soumission à l’autorité jusqu’à sa contestation, « Another Brick in the Wall » dépeint un monde dans lequel les adultes contrôlent la jeunesse pour l’empêcher de se révolter. Toute ressemblance avec la réalité ne saurait être fortuite.

Rage Againt The Machine - Killing in the name

« Killing in the name » doit un peu de sa force contestataire à ses 17 « fuck », beaucoup à son solo de guitare et encore plus à son propos. Dans ce titre, Rage Against The Machine pointe du doigt les collusions de la police américaine et du Ku Klux Klan : « Some of those that work forces / Are the same that burn crosses » [Ceux qui font régner l’ordre / Sont ceux qui brûlent des croix] dans un contexte particulièrement tendu. Et pour cause - six mois avant la sortie du morceau, des émeutes prennent les rues de Los Angeles après l’annonce de l’impensable : les officiers de police filmés en train de tabasser le jeune Rodney King ont été acquittés.

Gala – Freed From Desire

Alors bien sûr, pour la plupart d’entre nous, ce morceau de la fin des années 1990 évoque plus les boums et autres fêtes d’anniversaire que l'appel à la révolte. Mais ce serait oublier que le morceau, revenu sur le devant de la scène ces dernières années est à l’origine inspiré du bouddhisme. On peut également y voir une belle dénonciation de la société consumériste (« People just want more and more »). Le morceau est aussi devenu emblématique de la contestation étudiante qui a enflammé le printemps 2017, prémices du mouvement « Gilets Jaunes » d’aujourd’hui. Considéré comme un hymne anti-Macron, il s'est aussi imposé comme le chant officiel de la Commune Libre de Tolbiac, et ça, c’est magnifique.

Fuck you all – Sentimental Rave

Il y a des formules qui incarnent mieux à la révolte que n’importe quel grand discours. « Fuck you » est de celles-là : un cri du cœur qui vient du fond du ventre et sort de la bouche sans toujours passer par le cerveau. La jeune productrice et Dj parisienne Sentimental Rave s’en est logiquement emparé dans un titre furieux, dont les hurlements s’amplifient au contact d’un beat diabolique. Bon voyage.

Fight The Power – Public Enemy

C’est au cinéma que Fight the Power retentit pour la première fois, au cœur de la bande-son de Do The Right Thing, le film de Spike Lee devenu culte depuis. Appel à la lutte, hymne à la fraternité noire, le morceau dénonce la blanchité de l’Amérique, écornant au au passage quelques-uns de ses plus grands mythes (coucou John Wayne et Elvis). « Most of my heroes don't appear on no stamps » [La plupart de mes héros ne sont pas sur des billets de banque], scande le couplet. Près de vingt ans plus tard, Obama a beau être passé par là, l’appel à combattre le pouvoir est lui, toujours aussi d'actualité.

Gil Scott-Heron – The Revolution Will Not be Televised

En 1970, comme ça, l'air de rien, le poète et chanteur Gil Scott-Heron pose les premières bases de ce qui deviendra par la suite le genre hip-hop avec un titre révolté, « The Revolution will not be Televised. » Le rythme de sa diction reprend un tempo blues, proche du staccato, dans lequel on sent déjà les prémices d'un flow rappé. Le groove est porté par les grands Bernard Purdie et Ron Carter tandis que la flûte d'Hubert Laws vole dans les airs. Gil, lui, déclame. À cette même période, aux États-Unis, les universités se soulèvent en masse mais les médias ne suivent pas. Le chanteur désespère et fulmine dans un poème, dénonçant l'ignorance de l'Amérique blanche, le cynisme politique du gouvernement Nixon, le consumérisme infantilisant qui s'empare des petits écrans et la dégradation des conditions de vie dans les quartiers pauvres des grandes villes. Une fronde poétique qui n'a pas perdu une once de pertinence en 2018.

Lunatic – Le son qui met la pression

Il y a 18 ans, le 28 septembre 2000 sortait un album qui allait changer la face du rap français. Mauvais Œil, de Lunatic. Non seulement parce qu’il enfantait du rappeur le plus important de sa génération et au-delà - un dénommé Booba - mais aussi et surtout parce qu’il était un chef-d’œuvre musical. Mêlant le hardcore d’un B2o déjà maître de ses « métagores », le mysticisme de son compère Ali et des instrus sombres à faire pâlir Mobb Deep, Mauvais Œil est à l’époque un classique instantané. Et un coup de force : un succès d’estime et un record commercial sur le label indépendant 45 Scientific. Et puis, l’album est d’abord d’une profondeur assez inédite, c’est le bitume qui parle avec une poésie qui est la sienne. Un « son qui met la pression ».

RENDEZ VOUS – Superior State

Le choix de la pochette de leur dernier album parle de lui-même. L'image est saisie quelques centièmes de secondes avant qu'un trader ne se crashe au sol, dans un costard propret, et qu'il meurt inévitablement de la chute qu'il vient de s’infliger. Il semblerait que Superior State, ait été composé pour cet instant très précis, juste avant la bascule inévitable, quand le silence s'étale et que le monde se met à tourner en slow-motion. La fin est imminente mais l'interstice est élastique. Et là, forcément, tout le monde pète les plombs. Voilà donc un album sorti à point nommé.

Mafia K’1 Fry – Pour ceux

Jamais un collectif aussi luxuriant n’a semblé si cohérent que sur ce morceau mythique de l’histoire du rap français. Souvent ramené à son clip (signé Kourtrajmé, certes assez incroyable et pionnier), le son en lui-même est déjà bluffant et le couplet d’un jeune Rohff en forme olympique a encore de quoi faire rougir nombreux de ses confrères. La force de « Pour Ceux », c’est l’énergie, la force d’une jeunesse dans la galère mais heureuse d’être debout, qui scande le menton haut sa maîtrise du système D et sa capacité de résilience, celle de ses sœurs, ses mères, ses frères et pères. En gros tous « ceux qui bougent », pas « ceux qui s’chient dessus ». Conseil : sachez qu'une écoute répétée du morceau peut définitivement vous faire entrer dans la première catégorie.

Azari and III – Indigo

Il existe des morceaux dont vous sentez dès la première écoute qu’ils vont vous suivre dans votre vie un bon moment. L’impression, presque, qu’ils ont été composés spécialement pour vous, après une étude intense des affinités de votre corps, votre cerveau, vos cellules toutes entières. Bizarrement, « Indigo », du groupe canadien Azari & III fait cet effet à beaucoup de monde. Dinamo Azari et Alixander III ont visé juste en 2011 avec ce morceau qui n’est que montée euphorique et voyage dans le temps, dans un passé aux rêves - et aux raves - glorieux. Celles qui font oublier la fatigue, les douleurs, les pensées malheureuses et nous ramènent à la grâce des mouvements aléatoires du corps. Cette transe capable de soulever une foule, de la faire danser ensemble, suer en chœur et se révolter en force.

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