Photographie : Foc Kan

sexe, paillettes et lasers : bienvenue dans les clubs les plus fous de l'histoire

Jusqu’en mai 2019, l’exposition « Night Fever. Designing Club Culture 1960-Today » pose un regard novateur et fouillé sur l'architecture et le design des boites de nuits.

|
déc. 13 2018, 10:01am

Photographie : Foc Kan

Lorsque l’on parle de boites de nuit mythiques, on évoque systématiquement les histoires plus ou moins légendaires qu’elles renferment : la drogue qui y circulait et rythmait les pas de danse de millions de clubbers embarqués dans des nuits sans fin ou les genres musicaux qu’elles ont contribué à faire émerger. Le rôle de l'architecture, la mode ou le graphisme arrive rarement au cœur des discussions. C’est dire si l’ambition de Night Fever. Designing Club Culture 1960-Today est aussi belle et noble qu’historique. Jusqu’au 5 mai prochain à l’ADAM-Brussels Design Museum, cette exposition envisage les boites de nuit pour ce qu’elles sont au delà de la fête : un champ d’expérimentation pour les architectes, un terrain de jeu où les plus grandes extravagances ont longtemps été possibles, un lieu de rencontre et de création. On comprend alors que, de tout temps, les architectes, scénographes et autres graphistes ont cherché à questionner l’expérience du dancefloor, mais aussi, à créer des lieux « d’extase collective », comme nous le rappelle dans cet entretien la commissaire d’exposition Katarina Serulus.

1544622797252-13-VDM-NightFever-Hasse-Persson
Photographie Hasse Persson - Studio 54, Calvin Klein Party, New York, 1978

Comment est née l’idée d’une telle exposition ?
D’un constat : je me suis rendu compte qu’il n’y avait jamais eu une telle exposition dans le monde. Ce qui est quand même fou quand on sait que les boites de nuit, depuis leur apparition au cours des années 1960, ont été un lieu d’expérimentation inouï pour les architectes, les scénographes, les décorateurs d’intérieur ou les sound-designer. À bien des égards, elles font même partie de ces lieux qui ont toujours intrigué les artistes, que ce soit pour y travailler, y rencontrer leurs contemporains ou simplement s’amuser. La boite de nuit, il faut le dire, symbolise également un lieu où tous ces éléments - l’architecture, la mode, le design, la scénographie et bien évidemment la musique - ne font qu’un.

La première partie de l’exposition nous plonge dans les années 1960, soit aux prémices des boites de nuit. En quoi cette période a été fondatrice pour la suite ?
C’est le moment où l'on voit apparaître de nombreux architectes prêts à se montrer très avant-gardistes dans leurs projets, notamment en Italie où l’on a retrouvé des plans de boites de nuit qui auraient été complètement folles si elles avaient vu le jour. Ça renvoi à ce que le critique d’art français Pierre Restany a nommé « l’architecture yéyé », en référence aux discothèques italiennes. Il faut bien se rendre compte qu'en Italie, ces architectes imaginaient des boites de nuit afin d’offrir un espace aux contre-cultures, et pas simplement dans le but de danser. La plus fameuse d’entre elle étant le Fun Palace. C’était en 1964 et l’idée était d’avoir des murs très flexibles, de toujours réinventer les structures du lieu et de permettre un large éventail d’utilisations et de programmes. Malheureusement, elle n’a jamais trouvé d’investisseurs, mais son concept et ses idées architecturales ont toutefois servi de repère à tout un tas de projets par la suite.

Le Space Electronic avait l’air assez dingue en effet…
Oui, le collectif de design 9999 avait envisagé cette boîte comme un lieu hybride, avec un étrange parachute suspendu au plafond et une décoration faite de tambours de lave-linge et de réfrigérateurs de récupération. L’idée, ce n’était pas simplement de danser, mais également de proposer des pièces de théâtre, une école d’architecture et de créer un lieu paisible, avec notamment un potager aménagé au milieu de la piste. Pour l’exposition, nous avons réussi à récupérer une caméra qui servait à l’époque à filmer les danseurs et à retransmettre les images dans une autre pièce. Ce qui était une façon d’exploiter les nouvelles technologies et, par la même occasion, de repenser complètement l’expérience de la piste de danse.

Il y a des excentricités architecturales qui vous plaisent tout particulièrement ?
Il y en a plusieurs. En 1968, au sein de l’Altre Cose/Bang Bang à Milan, il y avait une boutique à l’étage où les vêtements étaient proposés dans des conteneurs cylindriques en plastique suspendus au plafond et qui descendaient au niveau des clients grâce à un panneau de contrôle. Ensuite, les clients pouvaient accéder à la discothèque par un petit ascenseur de l’ère spatiale, uniquement deux par deux. En 1983, il y aussi l’Area à New York où les propriétaires redécoraient les 1200m2 du club toutes les six semaines, avec un thème bien défini, inspiré aussi bien la science-fiction et l’histoire naturelle que par le sport. Bon, ce relooking coûtait environ 30 000 dollars, donc l’aventure n’a pas duré plus de quatre ans… Enfin, il y a le B018 à Beyrouth où l’architecte Bernard Khoury a décidé d’enfouir le club dans le sol d’un camp de réfugiés ayant servi de zone de quarantaine pendant la guerre du Liban. De l’extérieur, seul un disque en béton dépassait du sol et laissait deviner l’existence d’un lieu qui ne se dévoilait que le soir venu. Tous ces lieux, selon moi, symbolisent bien le terrain de jeu que représentaient les boites de nuit pour les architectes ou les graphistes.

On a l’impression que les boites de nuit actuelles font preuve de moins de folie…
Oui, c’est sûr que rien n’est comparable au Flash Back qui, en 1973, abritait des éléments architecturaux aussi dingues qu’une pyramide, un dôme et une colonne ionique, le tout au sein d’un bâtiment de quatre étages. Mais il existe toujours des initiatives innovantes. Je pense notamment au concept de The Club, qui symbolise bien depuis 2016 cette façon d’envisager les boites de nuit comme des structures mobiles, un peu à l’image des discothèques ambulantes jamaïcaines. Mais comme l’est également le système de sonorisation sur mesure créé par James Murphy, l’ingénieur du son John Klett et Soulwax en 2013. Pour la petite anecdote, Despacio, le système sonore en question, est grandement inspiré par celui du Paradise Garage, que Richard Long avait fait pour le DJ Larry Levan à New York.

NightFever Paolo Mussat Sartor
Photographie Paolo Mussat Sartor - Discothèque Flash Back, Borgo San Dalmazzo, Italie, 1972.

Justement, New York paraît avoir joué un rôle essentiel dans la culture des boites de nuit, non ?
Une des boites de nuit new-yorkaises qui me fascinent le plus, c’est le Cerebrum. C’était à la fin des années 1960 et les clients étaient invités à se déshabiller pour enfiler une blouse blanche, avant d’être amenés dans une pièce rectangulaire où ils se retrouvaient face à des images projetées à 360° sur les murs. Ça été l’un des premiers environnements totalement immersifs et interactifs.

Diriez-vous que New York a toujours été en avance sur son temps ?
Ça a longtemps été le cas, en effet, que ce soit grâce à The Saint, la plus grande discothèque gay de New York dans les années 1980, ou au Studio 54, probablement la discothèque la plus célèbre de tous les temps. Elle a accueilli tout le gratin artistique des années 1970 et 1980 (Basquiat, Warhol, Grace Jones…), mais aussi parce qu’elle a contribué à populariser tout un tas de soirées extravagantes, où il fallait s’afficher sous son plus beau visage. Mais bon, ce n’était pas la seule. On peut penser aussi à l’Electric Circus, où on trouvait une fresque murale psychédélique de Louis Delsarte, où Morton Subotnick (un pionnier de la musique électronique, ndr) assurait la direction artistique du club et où Don Buchla, un pionnier du développement des synthétiseurs, avait mis au point le centre de commande technique. On peut surtout penser au Paradise Garage, qui était situé au premier étage d’un parking couvert et qui avait été pensé en réaction à l’extravagance du Studio 54. Là-bas, on s’y réunissait avant tout pour la musique, pour les performances de DJ Larry Levan et du fameux sound-system que j’évoquais tout à l’heure.

Et puis, il y avait l'importance de la mode aussi, du look et de l'attitude...
Ça, on le doit notamment à l’arrivée du disco dans les années 1970. C’est à partir de ce moment-là que les boites de nuit, souvent installées dans d’anciens théâtres ou cinéma, sont devenues le lieu de rencontres de ceux qui souhaitaient se montrer et se faire connaître. Des créateurs comme Halston et Steven Burrows ont grandement contribué à cette tendance, celle qui a poussé des milliers de gens à s’afficher dans des tenues les plus extravagantes possibles. Mais il y avait aussi les opposants à cette démesure. En 1979, il y a par exemple la Disco Demolition Night où, dans un stade de baseball, le DJ Steve Dahl a détruit tout un tas de disques disco. Plus tard, les soirées Kinky Gerlinky, au croisement des années 1980 et 1990, alliaient musique live, défilés de mode et numéros de travesti sous les yeux de Jean-Paul Gauthier, Boy George ou Vivienne Westwood. Mais il y avait aussi les anti-Studio 64 ou les anti-Palace. On peut notamment penser à ce qu’il s’est passé à la fin des années 1980 en Belgique avec la New Beat, où les clubbers créaient leurs propres vêtements, de façon très DIY. Pour l’exposition, on a réussi à en récupérer quelques échantillons, mais aussi un long papier d’ i-D qui revenait à l’époque sur l’impact de ce mouvement.

À propos de la Belgique, pensez-vous qu’elle a été aussi novatrice d’un point de vue architectural ?
Évidemment ! Il y a une grosse culture club ici. Dans le cadre de l’exposition, on a même créé une map de 24 clubs historiques de Bruxelles afin de poursuivre la visite une fois sorti du musée. Bon, il faut malheureusement reconnaître que la très grande majorité de ces lieux n’existent plus aujourd’hui, mais ce document est l’occasion d’en savoir un peu plus sur l’histoire de boites comme le Plan K, qui a été très important pour le développement de la scène post-punk et des contre-cultures avec des concerts de Joy Division ou des performances de William Burroughs.

En parcourant l’exposition, on comprend que la culture club et l'architecture des discothèques dépendant beaucoup des villes. Comment l’expliquez-vous ?
Les boites de nuit appartiennent à la ville. Elles reflètent donc leur politique. Si, par exemple, le tissu urbain permet une grande liberté, une culture de la discothèque devient essentielle. En revanche, on remarque aussi que les clubs ont de plus en plus de difficulté à exister au sein de ces villes où les loyers ne cessent d’augmenter. Certains sont obligés de fermer leurs portes, d’autres tentent tant bien que mal de concurrencer la floraison de clubs éphémères, des festivals, qui continuent de mobiliser de plus en plus de foules, ou des structures comme Boiler Room. Mais bon, le tableau n’est pas si noir : aujourd’hui, des clubs proposent d’autres activités, se transforment en marques ou sont devenus des pôles d’attraction touristiques. Vous savez, ce n’est pas pour rien si des villes comme Amsterdam, Londres ou New York ont nommé des maires de la nuit afin de promouvoir la vie nocturne. Ça prouve qu’il y a toujours une volonté d’extase collective et de se rassembler au sein d’une communauté bien déterminée.

1544622848431-02-VDM-NightFever-Gruppo9999
Photographie Carlo Caldini © Gruppo9999 - Space Electronic, Florence, 1971
1544622960678-15-VDM-NightFever-Bill-Bernstein-David-Hill
Photographie Bill Bernstein - Paradise Garage, New York, 1978
1544693921398-05-VDM-NightFever-Bill-Bernstein-David-Hill
Photographie Bill Bernstein - Dj Larry Levan, Paradise Garage, New York, 1979
1544626832337-04-VDM-NightFever-Foc-Kan
Photographie Foc Kan - Les Bains Douches, Paris, années 1990
1544626853818-17-VDM-NightFever-Musa-N-Nxumalo-Courtesy
Photographie Musa N. Nxumalo - Johannesburg, 2017
1544628932020-16-VDM-NightFever-Dave-Swindells
Photographie Dave Swindells - Taboo club, Londres, 1985
1544693983510-14-VDM-NightFever-Bill-Bernstein-David-Hill
Photographie Bill-Bernstein - Xenon, New York, 1979


Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram, Twitter et Flipboard.