au fait, c'est quoi l'amour anarchique ?

Vous avez du mal avec la monogamie ? Le moment est peut-être venu d’essayer l’anarchie relationnelle.

par Mahoro Seward
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17 Janvier 2019, 10:31am

En novembre dernier, le journaliste Louis Theroux et son aplomb pétillant faisaient leur grand retour sur les écrans britanniques, dans une série documentaire en trois parties pour la BBC. Toujours aussi bien élevé, le documentariste nous plongeait au cœur de « la façon dont l’Amérique moderne gère la naissance, la mort et l’amour ». Le premier opus, intitulé Love Without Limits, aborde la question du polyamour, et a rencontré un succès prévisible : la fanbase britannique de Theroux s’en est donnée à cœur joie sur Twitter, réjouie par le spectacle de l’oncle de la patrie se baladant de « trouple » en « trouple » à travers Portland.

La communauté d'internautes polyamoureux, n'y a, en revanche, pas trouvé grand chose de drôle. De la gêne aux accusations de montage sensationnaliste visant à les faire passer pour des bêtes de foire, ils sont nombreux à avoir jugé l'émission plus proche de Theroux Weird Weekends, diffusée au début des années 2000, que d’une tentative sérieuse d’évoquer un sujet souvent incompris. Sans parler de ceux qui se sont sentis complètement oubliés, à l'image de cet internaute, qui dénonce « l’acte criminel de ne pas avoir rencontré un seul solo-poly ou un seul anarchiste relationnel » lors de sa tournée.

Cela ne vous choquera pas si on dit que le polyamour a trouvé sa place au sein du discours actuel sur les relations amoureuses : vous ne le pratiquez peut-être pas, vous ne connaissez peut-être personne dont c’est le cas dans votre cercle proche, mais vous avez certainement une idée de ce que cela implique. Pourtant, « polyamour », qu’on associe souvent à tort avec l'idée de « tromper en toute impunité », n’est pas un terme générique. Nos relations se complexifient, il est naturel que ce soit aussi le cas du vocabulaire qui vise à les décrire.

Je suis tombé sur le terme « anarchiste relationnel » pour la première fois dans cet article du Guardian, paru à la fin de l’année dernière. Avant même de commencer à le lire, j’ai soupiré et frémi, sentant venir la justification pseudo-intellectuelle d'un gros lourdingue misogyne émaillant ses tentatives de drague à grand renfort de citations de Judith Butler. À ma grande surprise, ma lecture a dissipé mes soupçons : « l’anarchie relationnelle » n'était donc pas un rempart grâce auquel des « anarcho-capitalistes » cherchaient à s’envoyer en l’air.

Cela ne fait pas de l’anarchie relationnelle (également abrégée en « anarel » ou AR) une notion simple à comprendre. Sa définition la plus répandue étant que « l’anarchiste relationnel » refuse les hiérarchies socialement imposées ou héritées au sein des relations et rejette la priorisation des relations impliquée par ces hiérarchies. Le dernier arrivé n'est donc pas le moins bien servi : contrairement à ce qui a cours dans les relations polyamoureuses, un partenaire amoureux de longue date n’a pas la priorité sur une relation plus récente ou plus désinvolte juste parce qu’il est là depuis plus longtemps. Et pour de nombreux anarchistes relationnels, une amitié intime et platonique peut avoir tout autant de valeur qu'un plan cul occasionnel. Ce concept n’est probablement pas étranger aux membres de la communauté LGBTQ+, où le sexe « anarchique » et les pratiques relationnelles de noms et de natures divers sont historiquement répandus. Mais ce n’est que depuis ces dernières années que l’AR bénéficie d’une attention aussi large.

L’AR compte aussi ses zones grises : des conversations reddit telles que r/relationshipanarchy, où les utilisateurs discutent de situations, réelles ou hypothétiques et dans lesquelles l’AR croisent des questions de responsabilité sexuelle, d’éthique, et même de monogamie. Malgré le fait que l’AR soit présentée comme le « nouveau polyamour », une minorité d’anarchistes relationnels ne considère pas la monogamie comme irréconciliable avec les valeurs de l’AR.

Pour dire les choses plus simplement, « il s’agit de créer des relations selon ses propres conditions et de dénouer les pressions sociétales qui pèsent sur soi-même et sur ses relations. Créer les relations que l'on souhaite entretenir comme on l'entend, plutôt que de se baser sur un modèle préexistant », m’explique la mannequin et artiste berlinoise Aja Jacques via FaceTime.

Comme beaucoup de gens qui s’identifient à l’AR, Aja est passée par le polyamour avant d'entrer en contact avec cette philosophie. Alors qu'elle vivait sa première relation avec un partenaire non-monogame, elle a lu le livre Opening Up, de Tristan Taormino. Entre les lignes, Taormino y « évoque plusieurs structures de relations non-monogames et les accompagne d’interviews de couples concernés ; cette lecture m’a fait prendre conscience que je souhaitais être polyamoureuse. » Des recherches plus approfondies l’ont menée à l’AR.

Elle ne s’identifie pas nécessairement à ce terme : « l’anarchie relationnelle consiste à retirer toutes ces structures et à ne pas aborder les relations de la façon dont la société s’y attend. J’ai souvent l’impression que mes relations finissent par ressembler à n’importe quelle autre relation hétéronormative, mais elles finissent ainsi parce que je l’ai décidé : elles sont à l'image de la manière dont mes partenaires et moi les avons envisagées. Je vis toujours selon les principes de l’anarchie relationnelle. » En bref, l'idée de l'AR, c'est - comme le dirait cette vieille pub Hugo Boss - de vivre selon « vos règles du jeu ».

Mais quelles sont-elles au juste ? Existe-t-il un code sacré qui édicte solennellement ce qui appartient ou n’appartient pas au domaine de l’AR ? L'ouvrage qui s’en rapproche le plus est probablement le Manifeste de l’Anarchiste Relationnel, d’Andie Nordgren. Initialement publié en 2006, avant d’être traduit en anglais en 2012, le manifeste transpose les principes fondamentaux de l’anarchie politique dans le domaine des relations amoureuses. Parmi les commandements, on y retrouve… l’absence de commandements : « Vos sentiments pour une personne ou votre histoire commune ne vous arrogent en aucun cas le droit de commander, de contrôler un partenaire afin qu’il se conforme à un cadre normatif de relation. » On relève également l’absence de compromis : « L’amour n’est pas plus "réel" quand les gens font des compromis les uns pour les autres juste parce que c’est ce qu’on attend d’eux. » Le livre tord le cou à la croyance selon laquelle l'amour ne peut exister qu'entre deux personnes, remettant en question « l’idée que l’amour est une ressource si limitée qu’il ne peut être réel que s’il se restreint au cadre du couple. Il est possible d’aimer plus d’une personne, et ce n’est pas parce que vous êtes en couple avec quelqu'un que vous aimez que cela diminue votre amour pour une autre personne. »

L'avenir de l’AR reste incertain et la plupart des gens qui le pratiquent reconnaissent qu'il n'est pas à la portée de tout le monde : il nécessite une sacrée dose de maturité, une capacité importante de gestion du temps et, plus que tout, beaucoup de communication. Aja pense qu’il s’agit probablement du plus grand avantage offert par ce style de vie : « si on s'y prend correctement, c'est un moyen d'amplifier la communication au sein de ses relations. J’espère que davantage de personnes vont se mettre à l'AR ! » Loin d’être un appel au narcissisme débridé, l’AR se rapproche davantage d’une approche consciente de ce que vous - et vos partenaires - souhaitez tirer d’une relation. Comme le dit Nordgren, « il ne s’agit pas de ne jamais s’engager à quoi que ce soit – mais plutôt de redéfinir ses propres engagements, en communiquant avec les gens qui vous entourent. Et de s'affranchir des normes qui prétendent qu'un amour sincère va obligatoirement avec un certain type d’engagement. »

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