un nouveau docu révèle l'autre visage d'yves saint laurent

En témoignant de ses dernières années au travail, Olivier Meyrou raconte comment Pierre Bergé s'y est pris pour fabriquer le mythe Saint Laurent.

par Marion Raynaud Lacroix
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13 Novembre 2018, 12:18pm

C'est la force des mythes : leur seule évocation suffit à drainer des dizaines d'images, justes ou galvaudées, qui les accompagnent pour l'éternité. Pensez à Yves Saint Laurent et elle seront des dizaines à défiler. Parmi elles, il y aura peut-être les photos de Jean-Loup Sieff, le regard du couturier absorbé par ses dessins et certainement d’autres visages : ceux de Gaspard Ulliel ou de Pierre Niney, qui ont, à quelques mois d’intervalle, incarné le grand couturier au cinéma. C'est toute la puissance de la fiction : fixer si efficacement une image qu'on parvient à en oublier toutes les autres. Dans un documentaire intitulé Célébration, Olivier Meyrou vient en apposer une nouvelle - moins lisse, plus réelle - à côté de celles qui peuplent notre imaginaire collectif. Celle d’un homme usé par l'âge, les tourments et la création, suivi par son chien Moujik et toujours rattrapé par l’ombre de Pierre Bergé. De 1998 à 2001, le réalisateur a filmé les dernières années d'Yves Saint Laurent à la tête de sa maison de haute couture et la célébration de son mythe - encore vivant - par Pierre Bergé. Dans l'embrasure des portes du studio, à travers les récits des petites mains qui l'entourent, Olivier Meyrou dresse le portrait d’un monde finissant : les grands couturiers n'y sont pas encore interchangeables, on y parle plus volontiers d’art que d’industrie et bien que sous-jacent, l'argent ne décide pas toujours de tout. D'une justesse poignante, Célébration livre aussi le testament d’un couple dont les dernières volontés ont été écrites par Pierre Bergé. Parmi les plus évidentes, il y a celle de faire entrer Saint Laurent dans l'histoire à n'importe quel prix et de se frayer une place, juste à côté de lui. Troublante réflexion sur l'histoire et la création, Célébration parvient à s'affranchir du destin de Saint Laurent pour poser, en creux, une question universelle : comment le monde se souviendra t-il de nous ?

Comment vous êtes vous retrouvé à réaliser un film sur Yves Saint Laurent alors que vous n’étiez a priori pas familier de l’industrie de la mode ?

Olivier Meyrou : C’est Pierre Bergé qui, après avoir vu l'un de mes documentaires, m'a proposé de faire un film sur la maison de couture Saint Laurent. On a tourné de mai 1998 jusqu'à janvier 2001. Tous les six mois, Pierre Bergé organisait une sorte de célébration du mythe Saint Laurent, alors qu'il était encore en activité. J’avais là la colonne vertébrale du film, avec l'idée de filmer aussi le collectif autour d'eux et bien sûr de mettre en boîte des images qui allaient bientôt disparaître. La fin de la maison de couture n'était pas datée mais elle était annoncée.

Au début du film, Saint Laurent affirme face à une journaliste que sa maison est sans doute la dernière avec à sa tête, un couturier vivant. Aviez-vous le sentiment, en tournant ces images, d'assister à la fin d'un monde ?

Complètement. À l'époque déjà, Pierre Bergé était obsédé par ce qui allait rester après leur départ. L'idée de la fin était actée, tout son travail consistait donc à s'assurer qu'il allait bien rester dans l'histoire. Ce qui était très troublant quand je suis arrivé, c'est qu'il y avait à la fois le Saint Laurent au travail, affaibli par rapport au poids de la création, par l'âge et dans ce même homme, ce personnage en filigrane, qui était lui, déjà entré dans l'histoire de France. Cela me ramenait à cette théorie du corps du roi : on parle du corps terrestre du roi - qui est périssable - et de son corps mythique, qui est intemporel. Tout le travail de Pierre Bergé tournait autour de la dimension du corps mythique : l’orchestration des remises de prix, le défilé au Stade de France juste avant la coupe du Monde...

En même temps qu’il construit le mythe Saint Laurent, Pierre Bergé en alimente un autre : celui de l'artiste maudit.

Dans le monde que j'ai pu observer, le créateur était au centre de tout l'univers commercial. Il n'était pas interchangeable, c'était Yves Saint Laurent. L’époque a changé, c'est valable dans le monde de la mode, mais dans tout type de production artistique. Il suffit de regarder Netflix : on ne s'embarrasse plus du nom de réalisateur, on se contente de dire que c'est un film Netflix. La place du créateur a été très bousculée dans le passage au 21ème siècle, là où Saint Laurent et Bergé avaient construit un univers qui puisait ses racines dans le 19ème et une sorte de patriarcat qui était leur référence.

Le statut mythique de Saint Laurent est perceptible à travers ses relations avec le monde extérieur, qui le considère comme un véritable demi-dieu. Est-ce ainsi que vous l’avez envisagé ?

J'ai toujours vu Saint Laurent comme un animal, un grand fauve. Dans la scène où tout le monde se demande s’il va venir à la rencontre des journalistes, il y a quelque chose d'assez sauvage. Saint Laurent est à fois intégré à cet univers - tout a été construit autour de lui - mais il en est aussi l'électron libre : va-t-il sortir ? Sa démarche très particulière dégage quelque chose d’animal, on sent un arrachement à cette tanière qu’est pour lui le studio. Le fait de le faire sortir n’est pas sans violence : il n'en a pas envie. J’ai souvent eu le sentiment de vivre un tournage proche du film animalier. Saint Laurent n’était pas à l’aise dans l’exercice de l’interview, je me suis donc interdit d’y avoir recours. En revanche, il suffisait de l'observer pour saisir qui il était. Physiquement, il avait beau être l'homme le plus faible de cette maison, il émanait de lui des ondes incroyables qui racontaient à la fois sa solitude, sa dépression – c’est ce que j’ai tenté de capter.

L’entourage d’YSL passe son temps à anticiper ses réactions...

Plus les gens s'approchaient du studio et a fortiori de Saint Laurent, plus tout le monde prenait son rythme corporel, sa façon de parler. Saint Laurent donnait le la aux gens qui l'entouraient, il y avait quelque chose de l'ordre de la ruche et de la reine : plus on s'approchait du centre, plus on cherchait à prendre son rythme pour être en mesure de dialoguer avec lui. Cette forme d'animalité sortait du carcan social de la démonstration bourgeoise. C'est un monde où l'autorité n'était pas contestée du tout, elle était totale, absolue. Il y avait cette croyance au demi-dieu : YSL était absent même dans sa présence. Qu'est-ce que l'autorité sinon quelque chose de très illusoire, de fragile ? Elle ne fonctionne que si l'autre y croit et passe aussi par l'absence : il ne faut pas être trop observé pour être démasqué. Même en tournant, nous étions intimidés. Dans l'une des scènes tournées à New-York, il adresse un regard caméra : c'est un regard qui a pu me faire peur physiquement, parce qu’il est d'une intériorité incroyable. On le sentait en filigrane, translucide, proche de l’état gazeux : il était possible de ressentir les choses à travers sa simple présence. À l'inverse, Pierre Bergé était un vrai terrien.

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Comment avez-vous procédé pour qu'il se laisse approcher par la caméra ?

Nous étions une équipe de quatre. Une fois que Pierre Bergé nous a fait entrer, nous nous sommes adaptés au rythme de Saint Laurent. Un mois avant la collection de juillet 1998, nous avons installé la caméra dans son bureau. Partant du principe que Saint Laurent est un grand fauve, qu'il aime se retrouver dans l'intimité de son bureau, je me suis dit qu'il allait forcément passer par là. Mais il n'est jamais venu, et personne du studio ne s’est montré. Ils nous ont fui ! Un jour, son bouledogue Moujik est arrivé, suivi de Saint Laurent. Il est venu s'asseoir, a dit bonjour et s'est mis à travailler. Le début du tournage n'avait rien d'habituel : il n'y a pas eu de poignée de mains, de préambule. Il fallait pénétrer le rythme de la maison et faire en sorte de n'être pas rejeté. Nous tournions avec cette crainte de déstabiliser une atmosphère qui semblait déjà très fragile, cette impression de marcher sur des oeufs. Le tournage a duré 2 ans et demi, et je crois qu'à part une fois ou deux très brièvement, je n'ai jamais eu d'échange direct avec lui.

Le travail de la musique installe un vrai suspense, on a le sentiment que chaque geste pourrait être le dernier.

Ce sont des questions que nous nous posions tous pendant le tournage : il y avait une dimension documentaire réelle. François Eude Chanfrault a fait un travail incroyable sur la musique du film, il a permis de donner une voix à Saint Laurent à travers les ondes qu’il envoyait. Il fallait éviter l'illustration de la musique classique qui aurait embaumé tout ça. Cette voix musicale a apporté une énorme modernité au film, mais elle aussi permis de mettre de la chair dans YSL, d’entrer dans son psyché, confusément : on ressent ce qu'il ressent par le seul travail de la musique. Quand Pierre Bergé dit : « il ne faut surtout pas le réveiller », on comprend pourquoi : c'est un personnage en équilibre instable. Plus les gens sont autour de lui, plus l’équilibre général se retrouve menacé.

À certains moments, on dirait presque un somnambule...

Oui. C'était sa place au moment où j'ai commencé à le filmer : il était là mais déjà dans l'histoire. Une fois qu'on devient un mythe, que reste-t-il ? C'est une question que je me suis beaucoup posée. Qu'advient-il de l'enveloppe charnelle qui a porté tout ça ? Comme un espace entre la vie et la mort - il y avait une espèce de purgatoire terrestre.

La construction du mythe s’articule aussi de manière intime : Saint Laurent aurait-il été Saint Laurent sans Pierre Bergé ?

Il aurait été un Saint Laurent, mais pas celui-là. Pour avoir un mythe, il faut un auteur. Je pense que l'auteur de cette histoire est Pierre Bergé, avec l'assentiment d'YSL. Souvent je me suis demandé ce qu'ils s'étaient dit la première fois qu'ils s'étaient rencontrés, la première fois qu'ils s’étaient retrouvés dans un lit ensemble après avoir fait l'amour. Je ne peux pas m'empêcher de penser que Pierre Bergé a dû lui dire : « Tu seras le plus grand couturier au monde », parce que pour lui il, l'était déjà - et que YSL a dit oui. J'imagine qu'ils ont lié un pacte. Mon film est arrivé à la fin de ce parcours là, qui est intégralement réussi. Mais ces personnages sont rattrapés par leur condition humaine, par leur destin : il faut bien disparaître. C'est une tragédie antique sur fond commercial.

Vous parlez d'amour et c'est justement l'une des grandes attentes du spectateur : sentir l'amour entre ces deux hommes. Pourtant, la tendresse de Bergé ne transparaît qu’à travers sa maladresse.

Je pense que l'amour est en filigrane dans tout le film : on sait tous que Pierre Bergé est devenu un personnage public - plus que Saint Laurent d'ailleurs. Cet homme qui avait une propension à être au premier plan, à avoir un avis sur tout, à participer très activement au débat public a quand même accepté pendant 40 ans de passer derrière l'homme qu'il aimait. L'amour, je le vois parfois dans sa maladresse, mais surtout à cet endroit : le fait qu’il se soit contenté d’une place de second qui n’avait rien pour être la sienne.

Votre film raconte le mythe Saint Laurent par la mise en scène de Pierre Bergé, mais aussi à travers le récit des ouvrières qui l'ont côtoyé. Pourquoi leur avoir donné la parole ?

C’était essentiel : la maison Saint Laurent fonctionnait comme une société en miniature. Sous les toits, il y avait les ouvrières et les premiers d'atelier ; au second, le studio d'YSL et de l’autre côté, la direction Pierre Bergé. Au premier, les grands salons Napoléon III réservés aux clients et en bas, les livreurs, les chauffeurs etc. J'étais fasciné par l'idée que des milliardaires croisent quotidiennement des ouvriers sous le même toit. Les ouvrières sont aussi l'extension de Saint Laurent : on parle d'YSL mais ce que je voulais montrer, c'est combien le collectif était aussi important. Plus YSL était faible, plus le collectif prenait de la force, pour le porter, le soutenir, prolonger son trait. On le voit avec les deux ouvrières qui reviennent dans leurs anciens ateliers : elles sont fascinées par le créateur mais elles ont complètement intégré ses codes, sont capables de le deviner, d’être à l'unisson. Si l'histoire continuait, c'est parce qu'il y avait tous ces gens autour, avec cet idéal en partage.

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Le tournage s’est achevé en 2001 et pourtant, le film ne sort en salle qu'aujourd'hui. Pourquoi ?

Dans un premier temps, pour toutes les raisons que nous avons évoquées, Pierre Bergé s’y est opposé. Je pense qu'on est vraiment tombé dans un conflit de metteur en scène et d'auteur, deux rôles que Pierre Bergé voulait assumer. Je ne suis responsable que de mon film et je crois qu'il a eu l'illusion que tout les intervenants artistiques autour de Saint Laurent iraient dans le sens du mythe qu’il voulait construire. Nous étions en avance sur ce qui allait se passer : factuellement, la fin de la maison de haute couture n’a été actée qu’en 2002, après le départ de Saint Laurent. Je pense que Pierre Bergé n'avait envie de laisser à personne d'autre que lui le soin de poser le mot « fin » sur son histoire. Il a fini par voir le film en 2015, je pense qu'il l'a aimé parce qu'il nous a dit que le film devait être vu et montré. D'un point de vue romantique, j’ai vu ça comme une manière de reprendre la main en tant qu'auteur : il m'a donné l'autorisation.

Quel sens voyez-vous dans le fait de livrer cette œuvre aujourd'hui, après un temps d'attente aussi long ?

C'est très étrange, d'abord parce que les pressentiments étaient actés : une grande partie de ces gens a aujourd’hui disparu. Le film est aujourd'hui vu par beaucoup de gens qui travaillaient avec YSL. Parmi eux, ils sont nombreux à me dire que cette distance leur permet d’appréhender le film différemment que s’il était sorti à l’époque. Tout est tellement de l'ordre de l'écriture, de la surécriture. La fiction de cinéma s'est aussi créée à partir de la fiction du réel : on le voit peut-être de manière encore plus flagrante parce que c'est une forme documentaire. Il y a une raison pour toute chose, il y en a donc certainement une pour que le film sorte aujourd'hui. En même temps, le film dérange un peu.

Peut-être à cause de l’image inhabituelle que vous renvoyez de Saint Laurent - celle d’un vieil homme fatigué ?

C'est là qu'à mon avis, le film rend pleinement hommage à Saint Laurent lui-même : il lui restitue cette condition humaine dont il a a souffert. Toute fiction est rattrapée par la condition humaine et je suis content que le film apporte une note décalée pour dire que cet homme là est comme chacun d'entre nous. Il a eu ce parcours incroyable, à travers sa création, ses honneurs, sa liberté, ses souffrances mais son histoire reste une histoire humaine. J'ai fait un vrai documentaire, pas un livre d'images. Et à part la romantiser totalement, il y a une image de la vieillesse à laquelle on n'échappe pas. Il ne s’agit pas de dénigrer la personne qu'on filme, mais de lui redonner une dimension humaine, de la réincarner : c’est tout le propos du genre documentaire.

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